‹ Courbet; 48 planches hors-texte accompagnées de 48 notices rédigéesChapitre 25 sur 50 · XXV. — L'ATELIER · texte numérisé non relu

XXV. — L'ATELIER

Peu avant l'ouverture de l'expcsition , au début de l'année 1855, Courbet se souvint tout à coup des bonnes dispositions de M. de Nieuwerkerque et il écrivit à son ami Français une longue lettre très pressante pour lui demander d'obtenir du gouvernement quelques petites faveurs. Il s'agissait notamment d'avoir droit à un délai supplémentaire de quinze jours pour l'envoi de la grande composition qu'il venait d'entreprendre. « C'est un tableau de la dimension de l'Enterrement, si plus ne passe, avec trente personnages grands comme nature. Enfin, j'ai perdu trois mois par maladies... Tu voudrais peut-être savoir le sujet de mon tableau: c'est si long à expliquer que je veux te le laisser deviner quand tu le verras : c'est l'histoire de mon atelier, ce qui s'y passe moralement et physiquement. C'est passablement mystérieux; devinera qui pourra. » (Collection d'autographes d'artistes conservés à la bibliothèque Doucet.J

Le titre de l'œuvre n'apporta pas à ce mystère de grands éclaircissements : l'Atelier du peintre.

ALLÉGORIE RÉELLE DÉTERMINANT UNE PHASE DE SEPT ANNÉES DE MA VIE ARTISTIQUE. Il faut recOUrir

aux informations et aux commentaires de G. Riat pour interpréter toutes les intentions qui sa cachent dans cette composition singulière.

Au milieu de son atelier, l'artiste peint un paysage de Franche-Comté, sous l'œil admirateur d'un petit

berger comtois et d'une belle femme nue. (C'est l'Art personnel et réaliste de Courbet.)

Dans le groupe de gauche, un braconnier et son chien (la Chasse) regardent avec mépris un sombrero, une guitare et un poignard (la Poésie romantique). Plus loin, une tête de mort sur le Journal des Débats symbolise la Presse, tandis que la Misère est incarnée dans une irlandaise affalée à terre. Un mannequin lamentablement lié à un poteau représente l'Art académique, au second plan le vigneron Oudot (le Travail) est entouré par la foule des exploiteurs de l'humanité : un brocanteur juif (le Commerce), un paillasse (le Théâtre), un prêtre (la Religion catholique), une prostituée (la Débauche). Avec quelque attention, on reconnaîtra de même la Religion hébraïque, la Mort, le Chômage, etc..

A droite, les amis et les auxiliaires de l'artiste: quelques-uns, anonymes, comme la famille du premier plan qui incarne les Amateurs mondains, ou le couple qui s'embrasse près du chambranle de la fenêtre (l'Amour libre); mais on reconnaît aussi Baudelaire (la Poésie), Champfleury (la Prose), Proudhon (la Philosophie sociale), Promayet (la Musique), Max Buchon (la Poésie réaliste) et Bruyas (le Mécène de la peinture réaliste).

Il fallait être Courbet pour s'imaginer que l'on pût s'appliquer sérieusement à déchiffrer cet extraordinaire logogriphe. Malgré les qualités de premier ordre de sa peinture, l'Atelier fut refusé à l'exposition et l'artiste dut chercher un autre moyen de faire connaître son oeuvre au public.

XXVL — L'ATELIER (suite)

Le refus de l'Enterrement et de l'Atelier réveilla en Courbet un désir qui le hantait depuis longtemps, celui d'organiser une exposition particulière de ses œuvres. Bruyas, à qui il réservait dans son projet le rôle de bailleur de fonds, n'avait témoigné jusque là qu'un médiocre enthousiasme. Mais Courbet ne s'embarrassait pas de si peu. Avec une sérénité et un optimisme imperturbables, il annonça à Bruyas qu'il n'avait pu résister plus longtemps aux instances de ses amis et que l'exposition privée allait avoir lieu au 7 de l'avenue Montaigne : « Cela me coûtera 10 ou 12.000. J'ai déjà le terrain avec une location de 2.000 pour 6 mois. La construction me coûtera 6 ou 8.000. Ce qu'il y a de curieux, cet emplacement est enclavé dans le bâtiment même de leur exposition... J'ai déjà les 6.000 que vous m'avez donnés. Si vous voulez me faire une reconnaissance de ce que vous me devez encore, et m'envoyer les Baigneuses, je suis sauvé; je gagne 100.000 francs d'un seul coup ».

Après avoir vécu plusieurs semaines dans la fièvre et dans l'enthousiasme, après être « tombé en extase » devant son monument, Courbet ouvrit

enfin les portes le 28 juin 1855. Au dessus de l'entrée s'étalait l'inscription suivante :

Page 1