XXX. — LES DEMOISELLES DE LA SEINE
C'est dans les parages de Bougival que nous transporte ce tableau, et c'est cependant à Ornans, où l'artiste oubliait les soucis de l'Exhibition, que furent ébauchées en 1856 les Demoiselles du BORD DE LA SEINE. La toile fut terminée à Paris et exposée au Salon de l'année suivante.
Si nous pouvions suivre Proudhon, nous ferions avec lui dans ce tableau bien des découvertes sociales, morales et psychologiques : nous y lirions la condamnation du second empire ; nous reconnaîtrions dans la belle brune du premier plan une Phèdre qui rêve d'Hippolyte, une créature aux passions tantôt concentrées, tantôt bondissantes, jamais assouvies, un vampire l Nous serions tentés d'éteindre au prix de tout notre sang l'incendie qui la consumel Nous fuirions alors pour éviter la métamorphose dont nous menace cette Circé. Nous verrions ensuite dans son amie aux blonds cheveux une froide ambitieuse, experte à acquérir de bons titres de rente et à faire fructifier de solides valeurs... Mais il faudrait tripler l'étendue de cette notice pour dire tout ce que Proudhon lisait couramment dans ce vigoureux morceau de peinture.
Le commentaire de Maxime du Camp serre le tableau de plus près. <( Les Demoiselles... — dit-il — sont deux créatures qui, sans doute, sont sorties le matin même de la rue de Lourcine et
qui, dans huit jours, y retourneront. Elles sont vautrées sur l'herbe, près de la rivière. L'une, appuyée contre un arbre, dort en soutenant sa tête avachie sur un gros bras mollasse; l'autre, couchée aplatie sur le ventre... montre au spectateur un visage verdâtre et malsain, troué de deux yeux impudents... Ces deux espèces, d'un dessin plus que douteux, apparaissent comme un paquet d'étoffes, très réussies du reste, d'où sortent des bras et des têtes; le corps est absent..., c'est un ballon dégonflé. Le bras de la femme couchée, le châle qui recouvrent les parties absentes de son corps sont des chefs-d' oeuvre d'adresse et prouvent que si M. Courbet n'avait pas de parti-pris, il pourrait devenir un peintre sérieux. Pour établir une agréable harmonie avec ses premiers plans verdâtres, M. Courbet a peint la Seine en bleui La Seine azurée f aux bourbeux environs de Paris I O réalisme, voilà de tes coups f »
Nous pouvons abréger las apostrophes traditionnelles de ceux qu'indigne le nouveau « défi » de l'artiste, et les lamentations de ceux qui s'apitoient sur son talent dévoyé. Un discours de Pould , ministre d'état, prononcé à l'issue du Salon, exprime avec plus d'autorité la tristesse officielle : « L'art — disait-il — est bien près de se perdre lorsque, abandonnant les pures et hautes régions du beau et les voies traditionnelles des grands maîtres pour suivre les enseignements de la nouvelle école du réalisme, il ne cherche plus qu'une imitation servile de ce que la nature offre de moins poétique et de moins élevé... n
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COURBET — 7r