XXXII. — CHASSEURS EN FORÊT
Un autre reproche adressé à Courbet, à propos des œuvres dont nous venons de parler, était particulièrement malheureux. Ahout l'accusait de ne pas savoir comment on tient une trompe de chasse et Maxime du Camp le soupçonnait d'ignorer que la chasse à la neige était prohibée depuis 1844. « Il n'y a là que demi-mal, ajoutait-il, mais je croyais que les réalistes ne peignaient jamais que ce qu'ils voyaient. »
Ici encore Courbet a peint cependant non seulement ce qu'il voyait, mais ce qu'il vivait. Il était grand chasseur et même, comme il le dit dans une de ses lettres, « braconnier enragé ». Dès l'année 1853, il avait eu maille à partir avec la gendarmerie, après avoir battu le pays « par monts et par vaux, dans la neige jusqu'au ventre » à la poursuite des lièvres et des loups.
En 1859, à Francfort, il s'était signalé par des prouesses dont il ne tirait pas moins d'orgueil que de sa renommée de peintre. Il lui était arrivé le jour de la Saint-Sylvestre une «aventure superbe)) qu'il
racontait en ces termes à sa sceur Juliette : « J'ai tué à la chasse, dans les montagnes d'Allemagne, un cerf énorme, un douze cors... C'est le plus grand que l'on ait tué en Allemagne depuis vingt-cinq ans. Il pesait, corps vidé, 274 livres; en saison d'été, vivant, il aurait pesé plus de 400 livres. Cette aventure a suscité la jalousie de toute l'Allemagne. Le grand-duc de Darmstadt disait que pour mille florins il voudrait que cela ne fût pas... /» Il fallut une intervention de la Société des chasseurs pour lui faire rendre la dépouille de la béte, dont on s'était emparé. « C'est une histoire splendide ; toute la ville a été sur pied pendant un mois. Les journaux s'en sont mêlés... A la suite de cela, il y a un chasseur qui a offert un dîner, où l'on a bu 700 verres de bière de Bavière. »
Castagnary avait parfois raison quand il disait que la nature peinte par Courbet semble entrevue de la fenêtre d'une auberge : « Ses sites rappellent toujours l'idée d'une bonne partie ; on devine que c'est de la friture qui nage au courant de ses ruisseaux et, aux alentours, le long de ses taillis, il se dégage comme un parfum de gibelotte, n C'est trop dire, mais à défaut de gibelotte on devine tout au moins u du lapin » dans les taillis que peint Courbet. Même quand il nous entraîne loin des (( jardins et bosquets », ses paysages, pleins de fortes senteurs végétales, ne portent pas aux rêveries pacifiques et l'on devine ses grands bois prêts à résonner du fracas d'un coup de fusil.