XXXIII. — LE COMBAT DE CERFS
Courbet avait assisté avec enthousiasme à des combats de cerfs dans les parcs de Hambourg et de Wiesbaden. Mais c'est à Francfort, après le beau coup de fusil que nous venons de conter, qu'il commença sa grande toile. L'artiste avait fait naturaliser la dépouille de sa victime, et l'avait installée, en compagnie d'un second trophée de même nature, dans un atelier du Muséum, mis à sa disposition par le directeur de l'Académia, le professeur Jacob Becker. De l'autre côté du Mein, près d'une auberge approvisionnée d'excellent jambon et munie d'un certain vin blanc très honorable, était un petit bois, qui fournit le décor.
La toile fut achevée en moins d'une semaine. Au professeur Becker, qui exprimait timidement le regret de ne pas trouver les feuillages assez minutieusement dessinés, Courbet répondit sans cérémonie : (( Monsieur Becker, vous êtes certainement un bon professeur d'anatomie, mais en peinture vous ne serez jamais qu'un c.I n Et comme il se trouva de bons traducteurs à Francfort, cette réponse abrégea les relations entre les deux artistes. Courbet rentra à Ornans. Il y modifia d'ailleurs son paysage, ayant trouvé dans le Jura un décor mieux adapté à la scène.
LE COMBAT DE CERFS, dit auSSi LE RUT DU PRIN-
TEMPS, parut au Salon de 1861. Ce fut un nouveau succès, dont Olivier Merson, notamment, nous a laissé le témoignage . C'est, dit-il, <( le meilleur des tableaux exposés par M. Courbet. Chaque détail est étudié avec une netteté singulière et aussi dans une pâte abondante et nourrie. Le terrain est solide; le feuille, les herbes, les ronces sont parfaitement touchés; à droite frémit une eau claire et fraîche. Autour des arbres et des branches l'air circule librement ; on dirait que les feuilles tremblent et bruissent. Le ton des feuillages, la contexture des écorces lisses ou raboteuses, l'accentuation des silhouettes sont variés avec une science véritable. Les fonds ont une profondeur presque solennelle; les premiers plans sont mâles et puissants ; même dans les endroits oii l'on ne croit voir qu'un travail de fougue, se manifeste le calcul d'un artiste maître de son pinceau et de sa palette, et tous ces mérites viennent se condenser heureusement dans la vigoureuse unité et la puissante harmonie de la couleur... M. Courbet vient de toucher une corde excellente. Voudra-t~il s'y tenir...? n
L'État faillit acheter le Combat de Cerfs dès cette époque ; mais les pourparlers n'aboutirent pas. La toile reparut à l'exposition d'Anvers en 1861, à l'exposition privée de 1867 et à la grande vente de 1881, où elle fut acquise enfin pour 41.900 francs. Il faut la voir au Louvre par les matinées ensoleillées. La lumière réveille alors les fonds ordinairement opaques et ranime la splendeur ancienne du sous-bois.