XXXVIII. — JO, FEMME D'IRLANDE
Après l'incident de la Femme au Perroquet, Courbet était en trop mauvais termes avec le Gouvernement pour ne pas garder rancune au Salon officiel. Il ne s'interditpas complètement d'y exposer, mais il reprit l'idée de réserver le meilleur de ses ceuvres pour une exposition privée. Cette fois il décida de faire les choses plus grandement encore qu'en 1855.
Un instant l'artiste semble avoir eu le pressentiment des désillusions et des tristesses qui guettaient la fin de sa carrière. « Je deviens vieux, bien vieux ; — écrit-il à Bruyas, le 27 avril 1867 — nous vieillissons, malgré le ressort que nous avons dans l'esprit. de vais me ruiner encore une fois. Si je ne réussis pas, ce n'est pas gai à mon âge. » Mais bientôt sa robuste confiance reprit le dessus.
(( Je viens de dépenser 50,000 francs — écrivait-il au même le 28 mai. Seulement ce coup-ci est triomphal, j'ai fait construire une cathédrale dans le plus bel endroit qui soit en Europe, au pont de l'Aima, au bord de la Seine et en plein Paris, et je stupéfie le monde entier... Je triomphe non seulement sur les modernes, mais encore sur les anciens, la question est en équilibre... J'ai consterné le monde des arts 1 n
Le catalogue comprend environ 120 numéros.
parmi lesquels figurent, à l'exception de cinq ou six œuvres, toutes les toiles importantes du peintre. Encore, disait-il dans une note, est-ce une faible partie de l'œuvre complète, qui comprendrait plus de 1.000 tableaux.
Parmi les plus récents, citons ce beau portrait de femme, dont l'opulente chevelure rousse rappelle celle de la Femme au Perroquet ; elle était baptisée, en 1867, J6 , femme d'Irlande, et on l'appelle aussi quelquefois la Belle Irlandaise et même la Belle Hollandaise. C'était une amie du peintre Whistler que nous trouvons en relations avec notre artiste dès 1864 aux bains de Trouville. « J'ai reçu plus de deux mille dames dans mon atelier — écrivait alors Courbet à son père. Toutes désirent faire faire leur portrait après avoir vu celui de la princesse Karoly et de M"^ Aube... Indépendamment de ces portraits de femmes, j'en ai fait deux d'hommes et des paysages de mer ; en un mot, j'ai fait 35 toiles, ce qui a étourdi tout le monde... J'ai pris 80 bains de mer. Il y a six jours (on était en novembre) j'en prenais encore avec le peintre Whistler, qui est ici avec moi : c'est un Anglais qui est mon élève. »
La Belle Irlandaise est datée de 1866. Elle reparut à l'exposition de Besançon de 1868 et fut vendue à cette date à M. Emile Durier. Estignard la signale en 1897 dans la collection de M'"^ Trouillebert. Une réplique de cette toile (reproduite ici) est aujourd'hui à New -York après avoir passé chez M. Durand-Ruel.