XLIV. — FAISANS ET POMMES
Que le rôle de Courbet, dans la destruction de la Colonne, paraisse criminel ou simplement stupide, on n'oubliera pas en tout cas qu'il en fut la seule victime. Comme il avait été, de tous les responsables, le plus bruyant et le plus maladroit, on rejeta sur lui toute la faute. Arrêté le 7 juin, quelques jours après la chute de la Commune, il fut traduit en conseil de guerre le 14 août. Son attitude fut assez piètre. Le malheureux avait perdu toute énergie. Cassé, blanchi, souffrant d'une infirmité qui devait nécessiter bientôt une douloureuse opération, il écouta, sans protester, tous les témoins à décharge qui s'accordaient à le représenter comme un grand enfant inoffensif et irresponsable. Loin de désarmer la haine, cet abattement provoqua dans le public les injures et les sarcasmes les plus lâches. Les gendarmes avaient peine à protéger leur prisonnier contre la foule, et une jeune femme cracha sur sa barbe grise. Malgré une courageuse déposition de Paschal Crousset, qui revendiquait pour lui-même la responsabilité de l'acte reproché à Courbet, malgré une habile plaidoirie de Lachaud et un réquisitoire modéré du commissaire du Gouvernement, le peintre fut déclaré coupable et condamné — en
attendant pis — à 6 mois de prison et 500 francs d'amende.
« Ils m'ont tué — dit Courbet à un ami; — ils m'ont tué ces gens-là, je le sens, je ne ferai plus rien de bon 1 »
Il devait pourtant bientôt se remettre au travail. A Sainte-Pélagie, où on l'enferma le 22 septembre 1871, ses amis et ses parents multipliaient les marques de sympathie pour lui faire oublier l'ouragan de haine déchaîné contre lui. Un jour que sa sœur Zoé lui avait apporté un beau bouquet de houx, tout chargé de ses fruits rouges, il sentit renaître le besoin de peindre et il obtint, à force d'insistance, l'autorisation de faire venir ses couleurs et ses pinceaux.
C'est dans ces circonstances qu'il commença une admirable série de natures mortes, pommes, poires, oranges, chasselas, grenades, chrysanthèmes, dahlias, d'une franchise et d'une vigueur magistrales.
Bientôt après, il transportait son chevalet dans la maison du docteur Duval, à Neuilly. Après que Nélaton eut soulagé son mal par une heureuse opération, après même que l'artiste eut reçu, le 2 mars 1872, avis de sa libération, il continua dans cet asile à demander l'oubli à un travail ininterrompu. C'est de cette période que datent, entre tant d'autres toiles, les belles Pommes rouges de la collection H. Rouart, ou les Pommes et Faisans, reproduits ci -contre, que conserve pieusement M"^ Juliette Courbet.