XLV. — LA FEMME DE MUNICH
Malgré l'hostilité générale, qui lui interdisait encore les sorties dans Paris, Courbet tenta, au printemps de l'année 1872 de présenter quelques œuvres au public. Il fallait vivre d'ailleurs, et la situation de l'artiste était fort précaire. Son atelier d'Ornans avait été saccagé par les Prussiens. On lui avait volé des toiles rue Hautefeuille et rue du Vieux-Colombier. En même temps on avait profité de sa captivité pour dérober deux caisses de tableaux mises en dépôt dans une cave du passage du Saumon: «perte de 150,000 francs, au moins n.
Courbet présenta donc au Salon une de ses récentes natures mortes et aussi une étude de nu, célèbre sous le nom de la Femme de Munich.
Elle avait été peinte dans cette ville en 1869. au cours d'un de ces voyages triomphaux que Courbet fit souvent aux Pays-Bas et en Allemagne. Les artistes munichois lui avaient vu exécuter avec sa virtuosité habituelle des copies de Franz Hais et de Rembrandt et un magnifique sous-bois. «Procurez-moi un modèle vivant et vous en verrez bien d'autres », dit un jour Courbet au baron Remberg, qui parlait de sa peinture avec Kaulbach, Piloty et autres confrères. Kaulbach appela sans tarder sa bonne, habituée à ce genre de services, et la séance commença aussitôt. L'étude fut enlevée, de verve, en quelques heures.
Quand le jury de 1872 arriva devant la Femme DE Munich, Meissonier s'écria : u Nous n'avons pas à regarder cela. Il n'est pas question d'art mais de dignité : Courbet ne peut figurer dans nos expositions. Il faut que désormais il soit mort pour nous. ))
Malgré les protestations de Fromentin, de Robert- Fleury, de Fuvis de Chavannes (qui s'honora en démissionnant à ce propos et qui vit aussitôt un de ses propres tableaux refusé par ses confrères), le jury adopta la thèse de Meissonier, aux grands applaudissements de la presse. La voix des artistes restés sympathiques à Courbet, comme Daubigny, Corot, Daumier, Monet, Boudin, ne put se faire entendre dans ce concert de lâches rancunes.
Une fois de plus le peintre fut réduit à recourir aux expositions privées. Les fruits furent admirés chez Durand-Ruel, et LA Femme de Munich, exposée dans la galerie Ottoz, rue Notre-Dame de Lorette, fut saluée en ces termes par Castagnary : « Nous engageons les amis de la bonne peinture à visiter LA Femme couchée dans la boutique où elle a trouvé asile contre les susceptibilités du peintre du cheval de l'Empereur. Ils y prendront un plaisir extrême... et ils pourront se convaincre une fois de plus que, sous le pinceau des vrais artistes, l'art français s'élève à la hauteur du grand art de toutes les époques ».
Le tableau, qui avait été acquis pour 4.000 francs par Delacroix, de Roubaix, en 1870, a passé depuis dans la collection du prince de Wagram.