XLVL — MAISONS AU BORD DE L'EAU
Quelques ventes heureuses, quelques sorties sans incidents dans Paris encouragèrent Courbet à abandonner son asile de Neuilly pour aller chercher dans son pays natal le réconfort qu'il y avait si souvent trouvé.
Mais là aussi, les esprits étaient fort montés contre lui. A Besançon , au Cercle des Canotiers, un épicier brisa son verre pour ne pas boire avec un communard. A Ornans, où il arriva le 26 mai 1872. les fêtes que lui firent ses amis ne suffisaient pas à effacer l'hostilité du conseil municipal, qui avait fait enlever de la fontaine des Iles-Basses la statue du PÉCHEUR DE Chavots, modelée autrefois par l'artiste, en 1862, et offerte par lui à ses compatriotes. Le deuil attristait la maison familiale, car la mère de Courbet était morte de chagrin pendant la détention de son enfant. Malgré de longues promenades au milieu des sites préférés de sa jeunesse, Courbet avait peine à retrouver la santé physique
et morale. Il écrivait à sa sceur Zoé, le 16 janvier 1873 : (( J'ai été malade plus ou moins pendant tout l'hiver, de rhumatisme et d'un grossissement du foie... J'avais beaucoup de peinture commandée que je n'ai pu faire; du reste, j'étais tellement écceuré de tout ce qui se passe que je restais au lit jusqu'à midi )>.
L'Exposition de Vienne, qui se préparait alors, semblait devoir lui fournir l'occasion de reprendre sa place parmi les peintres. Sur le conseil de Castagnary, qui ne cessait de se dépenser courageusement en faveur de l'artiste, il fit pressentir les membres du jury. Mais le haineux Meissonier veillait encore et Courbet se vit refuser l'accès de l'Exposition.
Il se remit cependant au travail avec un nouveau courage. Jamais sa production ne fut plus intense qu'en ce printemps de 1873. Il est vrai que trois de ses élèves, Marcel Ordinaire, le Tessinois Cherubino Pata et un certain Cornu vinrent lui prêter concours avec un zèle parfois excessif. Mais la main du maître se retrouve encore dans quelques belles toiles, comme dans la Maison au bord de l'eau, que nous croyons devoir attribuer à cette période. On y voit apparaître des recherches nouvelles dont on remarquera certainement l'intérêt. A sa manière jusque-là un peu compacte, il substitue un faire papillotant, qui fait circuler dans les feuillages l'air et la lumière et annonce les paysages de l'école impressionniste.
XLVIL — LES GRANDS CHATAIGNIERS
Il semble incroyable aujourd'hui que l'expiation du malheureux Courbet n'ait pas alors été jugée suffisante. Ses ennemis se préparaient pourtant à le frapper avec un nouvel acharnement.
En mai 1873, sous la présidence Mac-Mahon et sous le ministère de Broglie, la Chambre vota la reconstruction de la Colonne Vendôme et accepta un amendement des bonapartistes qui mettait en fait l'opération à la charge de Courbet. Des saisies furent aussitôt pratiquées, au nom de l'Etat, sur les propriétés du peintre à Ornans et à Paris, sur ses valeurs déposées dans les banques, sur les tableaux confiés à M. Durand-Ruel et à d'autres amis. Les compagnies de chemins de fer eurent l'ordre de ne rien expédier pour le compte de Courbet. La somme à verser s'annonçait si énorme que l'artiste n'avait d'autre perspective que la prison pour dettes. Il ne lui restait qu'à quitter la France, en fugitif, pour chercher asile dans un pays plus hospitalier.
Le 23 juillet, il parvint à gagner Neuchâtel. Après avoir erré quelques jours â l'aventure, il trouva enfin une retraite définitive aux portes de Vevey. dans le bourg de La Tour du Peilz.
Sa cordialité eut raison de la méfiance des habitants, qui lui offrirent bientôt l'hospitalité la plus sympathique. Après s'être logé chez le pasteur, puis au Café du Centre, le peintre acquit enfin au bord du lac de Genève une maisonnette, ancienne auberge de pécheurs, qui conservait encore son enseigne symbolique : Bon Port.
C'est de là qu'il suivit les pénibles procès qui consommaient sa ruine. On eut beau démontrer jusqu'à l'évidence que, son rôle ayant été des plus accessoires dans la destruction de la Colonne, il était odieux de vouloir s'en venger sur lui seul, le tribunal civil de la Seine le déclara civilement responsable, le 26 juin 1874, et valida la plupart des saisies déjà opérées. Après d'interminables études du Ministère des travaux publics, la V'^ Chambre du tribunal civil fixa enfin, le 24 mai 1877, au chiffre fabuleux de 323.091 fr. 68 c. la créance de l'Etat, payable par annuités de 10.000 francs.
Malgré ses angoisses et son indignation, Courbet avait repris ses pinceaux. Il mettait tout ce qui lui restait d'énergie et d'amour de son métier dans une dernière série de paysages. Les recherches de soleil et d'atmosphère qu'il avait entreprises dans son dernier séjour à Ornans se poursuivent dans ces toiles, dont les Grands Châtaigniers DU Parc des Crêtes semblent une des plus lumineuses et des plus belles (collection de M"^ Juliette Courbet).