VL — L'APRÈS-DINER A ORNANS
Exposée à ce même Salon de 1849, c'est la première en date des grandes œuvres de Courbet. C'est aussi la première qui retint réellement l'attention du public, u Personne, hier, ne savait son nom — écrivait Champfleury — ; aujourd'hui, il est dans toutes les bouches. Depuis longtemps on n'a vu succès si brusque. Seul, l'an passé, j'avais dit son nom et ses qualités... Aussi m'est-il permis de fouetter l'indolence des critiques qui s'inquiètent plus des hommes acceptés que de la jeunesse forte et courageuse, appelée à prendre leur place et à la mieux garder peut-être... »
Il s'en fallait d'ailleurs de beaucoup que tous les critiques aient partagé l'enthousiasme de Champfleury. Entre autres graves défauts pour les contemporains, cette toile avait celui de n'être pas un sujet, ainsi du moins qu'on l'entendait alors. C'est une scène de genre sur une toile de cinq pieds, disait F. de Lagenevais dans la Revue des Deux
Mondes . M. Ingres regretta de ne trouver ni dessin ni composition dans une œuvre qui témoignait des dons les plus rares. Delacroix n'apporta guère moins de réserves dans son admiration. Le bon Gautier, si bienveillant d'habitude pour tout ce qui témoignait d'un esprit nouveau, fit effort pour louer Courbet, mais il ne comprenait la poésie que sertie de formes nobles et de couleurs rares.
Tout autre est le programme de Courbet. Autour de la table, à Ornans, il a réuni quelques familiers. Le père Courbet s'est assoupi; Adolphe Marlet approche de sa pipe un tison enflammé; le bouledogue dort sur une chaise, et l'artiste lui-même écoute avec recueillement le musicien Promayet qui fait chanter son violon dans l'ombre.
En ne sentant pas que la vie de tous les jours dégage une poésie aussi forte et plus saine que les scènes de la fable et de l'histoire, les contemporains ont sans doute poussé Courbet à exagérer sa note pour mieux se faire comprendre. Ils ont leur part de responsabilité dans cette trivialité voulue qu'il affichera parfois dans la suite pour rajeunir l'art et le pénétrer, suivant le mot de Z. Astruc, d'une naturelle et savoureuse simplicité.
L'Après-Dîner valut à Courbet une médaille de 2^ classe. Achetée 1.500 francs par l'Etat, elle fut envoyée au Musée de Lille. Les fonds sombres que Courbet affectionnait à cette époque ont encore poussé au noir avec le temps.