‹ CourbetChapitre 10 sur 14 · B L AG U ES · texte numérisé non relu

B L AG U ES

Dans le peintre, il y a toujours du rapin.

L’amour des scies d’atelier est une plante vivace qui pousse de si rameuses racines que pour en délivrer un artiste il faudrait à vrai dire, en même temps, lui arracher, le cœur.

Le triomphe du rapin, c’est la charge.

Nous dirons quelques-unes des bonnes mystifications de Courbet.

Ce que les persécutions ont plus de douloureux pour ceux qui les subissent, c’est qu’elles écartent momentanément les amis.

Le réaliste avait passé par cette épreuve.

Il ne garda rancune à aucun de ceux qui l’avaient quitté.

La seule vengeance, bien inoffensive, qu’il se permit, fut exercée contre un naïf bourgeois de Besançon qui avait été l’un de ses condisciples à Ornans.

L’embarras de ce pauvre M*** fut très-grand lorsque Courbet reparut en Franche-Comté.

Ses doctrines conservatrices, d’une part, lui défendaient de frayer avec le déboulonneur ; ses anciennes relations, de l’autre, lui commandaient d’aller serrer la main d’un vieux camarade.

Que faire dans une pareille altenative?

Aussi était-ce pitié que de voir ce malheureux, errant dans les rues de la ville, le front assombri par le remords, la démarche alourdie par la crainte.

Entrevoyait-il de loin le peintre?

SOUVENIRS INTIMES

Yite, il se précipitait dans une autre rue. Ou bien, il entrait dans la première maison ouverte, et s’y cachait dans les escaliers. Puis, il revenait au logis, bouleversé, haletant, près de tomber en défaillance.

Courbet qui avait tout compris, se donnait le malin plaisir d’aggraver encore ce supplice.

Il se mit à le filer.

Dans les derniers temps, M... ne pouvait plus entr’ouvrir sa porte, risquer un pied sur l’asphalte, sans apercevoir dans le lointain la large face de son ami, la pipe aux dents, qui ricanait.

De bonnes âmes obtinrent grâce.

On prépara une rencontre.

Les deux vieux copains furent, comme par hasard, placés à côté l’un de l’autre. M..,, ne pouvant plus s’enfuir, dut s’excuser. Le communard voulut bien tout admettre.

Il ne fit point d’observations, point de reproches, et il accepta un déjeuner pour le lendemain.

Le menu fut excellent.

Lorsque l’on eut retiré la nappe et apporté les canettes, Courbet, qui connaissait la crédulité de son ami, pensa que l’heure du châtiment était venue.

— Mon vieux, dit-il, j’ai une excellente affaire à te proposer.

Puisque nous voilà redevenus intimes, il est juste que je t’indique un moyen nouveau et sûr de décupler tes revenus. Que penses-tu des ac tions de \& Compagnie de navigation souterraine entre Besançon et Ornans ?

— La Compagnie de navigation souterraine, qu’est-ce que cela! Tu veux blaguer.

— Point du tout. Je suis sérieux. Tu ne sais pas qu’il va s’ouvrir une ligne de bateaux mouches entre Besançon et Ornans?

SOUVENIRS INTIMES

— Tu est complètement saoûl, Gustave.

— Je ne suis pas saoûl. Ecoute-moi. — Entre les deux villes, il existe, tu le sais, le marais de Saune. Au-dessous du marais de Saune, il y a d’immenses carrières abandonnées.

Eh bien ! une compagnie vient d’acquérir ces carrières, et d’obtenir le droit de dessécher le marais. En un instant le canal sera créé.

On fera un petit trou à la croûte de terre, et crac ! l’eau se précipite dans un nouveau lit.

Ce n’est pas tout.

Comme les galeries, sans solution de continuité, vont d'Ornans à Besançon, on lance des bateaux sur l’eau, et voilà une nouvelle voie de communication entre les deux cités. — Comprends-tu ?

M... comprenait, mais il se refusait à croire à la possibilité d’une pareille entreprise. —

Courbet lui fournit de si belles raisons qu'il finit par être convaincu.

Bien mieux que cela, l'enthousiasme le prit.

Il se leva, courut vers son secrétaire, et tendant un billet de cinq cents francs au peintre, il s’écria :

— Magnifique ! splendide ! voilà le vrai progrès. Tu m’as dit que tu connaissais quelqu’un dans le conseil d’administration, prends-moi pour cinq cents francs de titres, — s’il en reste.

Un général ne fut pas plus heureux avec lui. Monsieur X. commandait alors la septième division. Un jour de fête, à Besançon, un concours de tir fut établi au polygone.

Ces sortes de réunions, inconnues des Parisiens, attirent beaucoup de monde en Franche-Comté.

Les solides gaillards de la montagne et de la vallée accourent avec leurs fusils.

SOUVENIRS INTIMES

Nos voisins les Suisses n’ont garde de nous oublier.

On les voit, le feutre en tête, la plume de coq au chapeau, descendre du chemin de fer pour disputer les premiers prix.

Jusqu’aux arbalétiers du canton prochain, tout le monde veut s’en mêler.

Le général était donc au tir, jugeant les coups, comptant les mouches, donnant ses conseils.

Il avise un gros garçon plein d’entrain et dont la belle humeur faisait la joie de l’assemblée.

Il engage la conversation avec lui, et demeure bien surpris, au bout de quelque temps, de s’apercevoir qu’il a affaire à un homme trèsdistingué, et ce qui vaut mieux, — à un grand inventeur.

Yoici, en effet, ce que celui-ci lui contait :

— Le fusil que je vais faire fabriquer, général, se charge par la crosse.

Comme je vous l’ai déjà dit cette crosse est évidée. On y met des cartouches.

Un ressort à boudin pousse, une à une, les cartouches dans le canon. On presse la détente. Le coup est tiré. — C’est simple comme tout, et pourtant ça n’avait pas encore été trouvé. — La crosse-giberne ! . . Qu’est-ce que vous en pensez ?

— Il faut que j’en parle au ministre, dit le général.

Il s’en revint convaincu que dans l’armée le chassepot devait être abandonné.

Que lisait-il le lendemain dans le journal de la localité ?

Chronique locale.

Qui prétendait donc que le général X,

SOUVENIRS INTIMES

était animé , envers les républicains, d’intentions peu bienveillantes ?

Nous l’avons vu, hier, au concours de tir, s’ entretenir longuement, et d’une façon très-cordiale, avec l’ancien membre de la Commune, Courbet...

L’ordre moral crut nécessaire de déplacer, par la suite, cet infortuné général.

Quelques jours avant notre départ de Besançon, nous eûmes la dernière bonne fortune de dîner avec le paysagiste.

Il nous raconta sa fameuse expédition contre les brigands de Naisey.

Comme dénouement réaliste nous ne connaissons rien de meilleur. Cela donnera une idée de la manière de Courbet.

« J’étais chez notre ami M..., près d’Or-

« nans.

« Les paysans ne faisaient que nous corner « dans les oreilles les brigandages d’une troupe « de malfaiteurs établie dans les bois de « Naisey.

« De toutes ces histoires-là, pour ma part, « je ne croyais pas un seul mot. Des gens qui « volent, qui pillent, des gens qui assassinent, « des gens qui enlèvent des femmes, cela ne se « voit pas dans une société bien organisée. Or, « elle est bien organisée, notre société! A moi « qui sort de Sainte-Pélagie, il n’est pas per- « mis d’en douter.

— « Quels étaient ces brigands ! D'où ve- « naient-ils? Combien étaient-ils? Autant de « questions auxquelles personne ne pouvait ré- « pondre.

« Selon les uns, c’étaient d’anciens franc- « tireurs qui continuaient la guerre, contre « leurs compatriotes, et pour leur compte par- « ticulier.

« Selon d’autres, c’étaient des Prussiens en

SOUVENIRS INTIMES

« retard, et qui étaient résolus à prendre leur « temps pour évacuer.

« A mon sens, tous ces racontars n’étaient « que de la fantaisie. Je résolus pourtant de « m’en assurer.

« Un soir, qu’il faisait un magnifique clair « de lune et que l’on buvait, dans le jardin, je « dis à M...

— « Croyez-vous aux brigands de Naisey ? « Pour moi j’y crois si peu que je vais vous « proposer de marcher contre cette bande ima- « ginaire.

« Voici vos deux fils qui ne demandent pas « mieux. Nous avons des armes. La soirée est « belle. Faisons une promenade sur la route.

« Consentez-vous?

« — Je consens, dit M...

« — Nous consentons, disent les fils.

« Nous voilà fouillant dans la maison.

« L’un prend un vieux sabre de cavalerie. « L’autre saisit un pistolet de la première ré- « publique. Le troisième un casse-tête.

« Comme le plus brave, je me contente d’un rotin.

« Neuf heures sonnent sur le chaudron de « l’église du village; nous nous mettons en « route.

« L’un des fils s’en va, cent pas devant nous, « en éclaireur. M*** forme le centre. Moi et « l’autre jeune homme nous sommes d’arrière- « garde.

« Nous marchons ainsi une demi-heure, « une heure, sans rien voir, sans rien enten- « dre de suspect.

« Tout se passait pour le mieux. La route « était magnifique ; la soirée était sereine ; la « lune flambait comme un million de becs de

SOUVENIRS INTIMES

« gaz ; à notre droite, la rivière nous envoyait « des effluves de fraîcheur qui nous réjouis- « saient. Nous étions donc plongés dans la plus

« douce sécurité, lorsque tout à coup mes

« hémorrhoïdes me tourmentent.

« — Attendez-moi là, dis-je à mon compa- « gnon. Je vois là-bas un buisson très-épais. « Je vais m’y arrêter.

« Je traverse les champs. Je m’installe, bé- « nissant les buissons touffus que Dieu fit « pour servir de paravents aux braves réa- « listes en souffrance.

« J’étais à peine là depuis un quart d’heure, « lorsqu’un coup de fusil m’est tiré de l’autre « côté d’une haie, un peu plus haut, à l’endroit « où se trouve un rocher.

« Pan ! Psitt ! J’entendis la balle passer.

« Ma foi, je l’avoue, la peur me saisit.

« Je ine levai en poussant des cris terribles.

« Je me à mis à fuir travers les terres labou- « rées. Il n’est pas commode, je vous assure,

« de courir à toutes jambes dans les terres la- « bourées, surtout lorsqu’on a oublié de re- « mettre son pantalon.

« Je fis plus de dix culbutes dans les sillons.

« Je me croyais même perdu, lorsque le « reste de l’armée vint pour me défendre.

« Il était temps.

« Les bandits n’osèrent point se montrer, et « nous pûmes revenir sur nos pas.

« A partir de ce jour, j’ai cru aux brigands « de Naisey.

« L’aventure fit du tapage dans le pajs.

« Tous les paysans voulurent voir la haie, « et comme ils connaissaient mon infirmité.

SOUVENIRS INTIMES

« lorsqu’ils eurent découvert sur une touffe « d’herbe deux ou trois petites guilles grosses « comme des groseilles, le fait ne fut plus « discuté.

« Une souscription s’organise pour élever « un monument dan s cet endroit.

« A ceux qui croient que je blague, je « réponds :

« — Allez près d’Ornans ! Allez voir mes « guilles!

« Elles sont toujours là. Je les ai laissées »

Page 1