LA COLONNE
La chute de la colonne le mettait dans un grand embarras.
Il aimait mieux causer d’autre chose.
L’interrogeait-on sur cet événement, ses réponses manquaient de clarté. Souvent même elles se contredisaient.
Pendant six mois que nous avons vécu avec lui nous n’avons pu savoir ce qu’il pensait.
Quelquefois il se trouvait avec des gens d’une opinion avancée.
Ceux-ci lui parlaient de la destruction du monument avec admiration. Alors, il ne se dé-
fendait point. — Tout ce qu’on racontait était vrai ; il avait déraciné ce trophée de meurtre et de dispotisme ; il avait couché par terre cet orgueilleux bloc de bronze : Napoléon, bà tissant lui-même sa statue n’avait pas songé qu’il naîtrait, un jour, un Courbet pour la briser...
Une autre fois il changeait de langage. C’est qu’il avait affaire peut-être à des conservateurs et qu’il prévoyait des objections.
Son rôle avait été nul dans cette maudite entreprise. On n’avait tenu compte d’aucun de ses avertissements.
La Commune allait de l’avant, tête baissée, comme un taureau.
On avait voulu nettoyer la place Vendôme : son nom avait servi de balai .
Il se fût contenté pour sa part de dérouler les spirales et de les mettre dans le cloître des Invalides.
Le conseil de guerre n’avait rien voulu comprendre. On l’avait condamné injustement, oubliant les services qu’il avait rendus pendant l’insurrection. — Exemple : il reçut plus de cinquante mille lettres lui demandant de jeter les restes de Napoléon dans la Seine.
Les bonapartistes le persécutaient pour la destruction de la colonne; ils devraient lui être reconnaissants pour la conservation du tombeau. Mais, il n’y a rien à attendre de la justice des partis... et cœtera. — Bref, on le calomniait.
Ces contradictions qui s’entrechoquent nous fourniront peut-être la vérité.
Comment Courbet est-il entré dans la Commune? — En artiste.
Comment s’y est-il comporté ? — En artiste.
Comment s’en est-il tiré ? — En artiste.
Et pourtant ce mot d’artiste lui déplaisait.
Il fut lancé dans la mêlée par son tempérament sanguin et bilieux. La grande mise en scène du drame national l’encourageait à prendre un rôle.
Son imagination surchauffée lui fît entrevoir comme un reflet de la sublime fournaise de quatre-vingt-treize .
Et puis aussi, convenons-en, son amour propre fut satisfait. — N’avait-il pas la haute main sur les beaux arts? N’exerçait-il pas sa large part de la puissance populaire? — Pour commencer il n’eut qu’à se laisser faire ; pour aller jusqu’au bout, il n’eut qu’à se laisser porter.
Une pareille existence convenait éminement à l’esprit d’un poète tel que lui, — car, poète, il l’était. Mais s’imaginer qu’il franchit le seuil de l’Hôtel-de- Ville avec des convictions bien précises, ce serait se tromper.
Il n’était pas du nombre des croyants.
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Il ne savait pas lui-même ce qu’il pensait. Son procès en témoigne. — Ce ne fut pas une affaire d’opinion pour lui, mais plutôt, en style d’atelier, un instant d’ emballage et une pure toquade.
Cette année 1871 lui fut fatale.
Les angoisses par lesquelles il avait passé avaient alourdi sa verve et rompu son élan . Des préoccupations pécuniaires, en outre, venaient le déranger.
L’assemblée nationale, vraie concierge de l’ordre moral, présentait la note des vitres cassées. Les huissiers montraient les dents.
Il fallait payer.
Payer ! — Rude besogne pour un fils de paysan qui connaissait la valeur du plus maigre décime ! — Dure extrémité pour celui qui voyait disparaître d’un coup tout le fruit de son travail accumulé ! — Mieux encore valait
franchir la frontière, et se retirer derrière le Jura, — cette masse de granit morose et froide devant laquelle s’arrête le recors, et pardessus laquelle ne s’envole pas le papier timbré.
Au bout de quelque temps d’exil la nostalgie le prit. Il négocia son retour avec le trésor.
Chaque coup de plume des paperassiers fut une nouvelle blessure.
Des lenteurs désespérantes le disposaient à tout abandonner. Enfin, un accord se fit.
Il devait éteindre sa dette par annuités.
A partir de ce jour, il fut l’esclave de la justice et du fisc. Il ne s’appartint plus.
Il travailla, non pas pour faire œuvre de peintre, mais pour faire acte de bon débiteur.
Son pinceau improvisa mille petites toiles qui encombrèrent les vitrines. Sa palette
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dvint le gage des créanciers. Paysages et marines, dessous de bois et vagues en miniature, rochers moussus et barques à voiles latines, ses productions assiégèrent l’amateur qui commença à se dégoûter.
La plus-value de ses tableaux qui s’était produite à sa sortie de prison, fut suivie d’une baisse générale sur les études de petite dimension.
Il n’en fallut continuer à produire qu’avec plus d’ardeur...
Par une sorte de fatalité, lorsqu’il eut fermé ses malles, et tout disposé pour son retour dans sa patrie, le 16 mai, qui éclata, vint encore l’arrêter.
Il releva son chevalet.
Il se satura le cœur de douces espérances qui ne devaient pas se réaliser.
Quelques mois après, on l’enterrait à la Tourde-Peilz.
Le gouvernement, pour honorer les funérailles d’un grand homme, s’y fit représenter par un immonde mouchard, grimé en homme de lettres, qu’il est inutile de nommer.
L’Angleterre avait saisi le cercueil de Shéridan;la France envoyait un rufîan surveiller e cadavre de Courbet.
Nous ne savons plus dans quelle cervelle de fumiste parlementaire germa l’idée de faire reconstruire la colonne aux frais de celui qui l’avait renversée. — Faire rebâtir le ministère des finances par la famille de Féré, — faire indemniser la famille Darboy, par la famille Rigault, — faire relever l’Hôtel-de-Ville, par les veuves et les enfants des gardes nationaux, — voilà des mesures que, pour être logiques, nos anciens représentants auraient dû voter.
Malheureusement l’on ne pousse jamais les sottises jusqu’à l’extrême conséquence. Cela les fait accepter du public. Cela permet plus tard de recommencer.
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Que dit-on à Ornans de ce règlement de compte exigé par le parlement versaillais ? — On prétend que Courbet, lui-même, n’est pas étranger à la décision qui fut prise contre lui .
Voilà qui va surprendre et qui demande à être expliqué.
Courbet fut arrêté dans des circonstances connues de tout le monde.
Entendant le pas des soldats qui montaient l’escalier, il n’avait eu que le temps de se jeter dans un immense coffre à bois et de le refermer.
La cachette était peu sûre.
Le caporal, sans s’amuser à fouiller inutilement les alcôves vides, marcha droit au coffre et souleva le couvercle.
— Vous êtes arrvés à temps, dit Courbet, en sortant avec des copeaux dans la barbe ; j’étouffais.
On descend notre homme.
On l’emmène à travers une foule qui le couvre d’insultes et de coups.
Il craignit alors pour sa vie, et il s’écria :
— J’ai démoli votre colonne, eh bien ! je la pa erai.
Ces choses ont déjà été racontées. Mais voici ce que racontent quelques-uns de ses amis.
Ces malheureux mots : Je payerai! auraient été dans la suite, trop souvent répétés par lui. Dans les cafés, dans les lieux publics où il avait à subir une discussion sur son procédé particulier de déboulonnage, il finissait toujours par conclure, et bien haut, par cette affirmative : Je payerai !
Les amis de ses ennemis personnels, ou ses ennemis eux-mêmes, recueillirent cet engagement verbal et le transformèrent en une traite, à une prochaine échéance.
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— Tu veux payer, se dirent-ils; tu paieras !
Et les braves gens s’adressèrent aux députés cléricaux qu’ils avaient envoyés à l’assemblée. L’affaire fut bâclée en peu de temps.
Courbet succomba doue, non pas sous le poids de la vindicte publique, mais sous celui des petites rancunes locales, — fardeau autrement dur et lourd à porter.
Telle est la version de quelques habitants d’Ornans. Nous la donnons au lecteur, qui réserve toujours son droit de se prononcer.
Comme il le disait, il avait fait beaucoup de bien pendant la Commune.
Le jour de l’entrée des Versaillais, il était au Luxembourg, prenant mille précautions pour sauver le musée.
Au Louvre, il ordonna d’enlever les bijoux de la galerie d’Apollon.
Il les enferma clans un cabinet secret et ne se retira que lorsque la porte eut été murée.
Quant aux paroles stupides qu’on lui a prêtées :
— Qu’importe l’incendie des tableaux de Raphaël et de Rubens ! s’ils périssent, je les referai !
Ce sont là d’ineptes imaginations de reporters gâteux, ne méritant même pas d’être refutées.
Il faisait si peu de cas des tableaux anciens qu’il dépensa à l’étranger beaucoup de temps et d’argent pour s’en procurer.
11 en a formé une galerie très-riche.
C’est avec le prix de cette galerie que la colonne sera soldée un jour par ses héritiers.
Pour nous, voici notre opinion sur cet homme :
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— De tous les lieux de Paris et du monde où l’homme de lettre et l’artiste sont le mieux torturés; de tous les lieux de Paris et du monde où il y a le moins de sûreté pour les créations de l’esprit et les productions de l’art, — nous n’en savons pas de plus redoutable et de plus redouté que cette sombre prison, Bastille légale, qui a nom Sainte-Pélagie.
Charles Habeneck, qui vient de mourir, nous racontait que le jour de sa sortie on lui rete-' nait ses tableaux.
Raspail, songeant à ceux qui devaient lui succéder dans la cellule, voulut leur léguer un mobilier. — Le mobilier a disparu.
Courbet avait peint des paysages sur la porte de son cabanon : on ht scier la porte, et on la ht remplacer.
Le règlement voulant une prison uniforme et nue, les geôliers persécutent l’homme et profitent de ses œuvres.
Telle la société.
Il suffit qu’une poule ponde des œufs d’or pour être tuée. — La France a daigné prendre les tableaux de Courbet et s’en faire gloire; après quoi, on l’a supprimé.
Athènes est aujourd’hui la préfecture du département Béotie.