BATAILLES
Du bleu sur les lèvres, et des noirs sur la peau, sont deux choses qui plaisent au peuple.
La tache de vin et l’ecchymose signalent les plus forts et les plus vaillants.
D’où, de perpétuelles saouleries, compliquées de perpétuelles batailles.
Courbet était un véritable enfant du peuple. Il s’en vantait et il avait raison.
Le vin ne lui faisait pas peur ; les coups lui convenaient moins. Une bonne rasade le tentait plus qu’un pugilat. Cependant, à l’occasion, il se battait.
Jamais caractère ne fut plus merveilleusement doué pour faire naître une querelle.
Sa modestie criarde, qui consistait à faire une apologie enthousiaste de ses œuvres et une critique impitoyable de celles d’autrui, lui aliénait sur-le-champ l’esprit de son auditeur. — Pour peu que celui-ci répondît, il était perdu.
Le peintre s’arrêtait brusquement dans son propre panégyrique.
Il concentrait sa colère dans un mutisme suspect surtout à ceux qui le connaissaient.
Il laissait causer son homme. Il l’écoutait, roulant de grands yeux malins et balançant lourdement, de gauche à droite, ses deux grosses épaules. Enfin, le trait partait.
Vif, cruel, empoisonné, il atteignait en plein cœur un pauvre diable qu’un silence prolongé avait désarmé.
L’épigramme était dans ses mains une véritable zagaie dont il se servait avec le plus grand art.
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Il la décochait quelquefois si terrible que, pris au dépourvu, ne sachant que répondre, la victime n’avait plus qu’une ressource : se lever et frapper. — C’est ainsi qu’il reçut, une fois, de l’un de ses élèves, une bouteille sur la tête...
Certain jour, il eut fort à se repentir d’avoir trop parlé. Il se suscita une affaire des plus désagréables. Il y perdit un de ses plus chauds partisans. — Nous n’avons eu garde d’oublier cette histoire.
M*** est un riche amateur de tableaux.
Sa galerie contient un grand nombre de toiles dues au pinceau de Courbet. — On n’admire guère une œuvre sans ressentir en même temps quelque sympathie pour son auteur. — M*** et le réaliste devinrent deux amis.
Courbet se rendait souvent dans la petite ville de N... Il y recevait de l’amateur l’hospitalilè la plus cordiale et la plus large.
Lorsqu’il fut mis en liberté, en 1872, une invitation de M*** lui fut faite à son retour en Franche-Comté. — Il partit pour N... accompagné d’un ancien député du Doubs, et de l’un de ses élèves.
On arriva juste au moment favorable pour dîner.
La table était mise. Le vin était tiré. L’appétit sollicitait les mâchoires des voyageurs. — Tout faisait présager une délicieuse soirée.
Malheureusement, un convive se trouvait de trop à ce festin.
Un capitaine garibaldien avait été invité aussi par M. M***.
Placé en face de Courbet, — grave, roide, méthodique, — il goûtait fort la cuisine, et se souciait très-peu du réalisme.
Évidemment, de prime abord, une hostilité sourde s’était déclarée entre ces deux hommes.
SOUVENIRS INTIMES
Pourquoi ?
Ce n’était pas pour des raisons politiques. Le garibaldien ne pouvait en vouloir à ancien membre de la Commune.
Ce n’était pas non plus pour des préférences artistiques que le guerrier ne songeait guère à afficher.
C’était plutôt une de ces antipathies soudaines, inexplicables, qui s’élèvent entre deux
individus inconnus l’un à l’autre, soudainement.
Le premier coup de dent donné, la première rasade bue, on s’essuya les lèvres pour causer.
Le garibaldien voulut faire connaître ses campagnes. — La chose était prévue. Chacun se fit une contenance. On parut prêter l’oreille.
Il s’était rudement battu pendant la guerre !
Si les Prussiens n’avaient pas tous été taillés en pièces, c’est qu’on n’avait pas suivi ses conseils.
Il avait été sur les bords de la Loire. Il avait fait la campagne de l’Est. A la bataille de Nuits, il s’était conduit en héros.
On lui devait la croix.
Il y aurait une injustice criante à la lui refuser.
On avait semé les faveurs sur un tas de propres à rien dont l’ennemi n’avait vu que le trou de balle, tandis que lui, cré nom ! cet ennemi, il l’avait toujours fait reculer.
Le moi est haïssable. Montaigne l’a proclamé.
Toutefois, le moi n’est jamais plus haï dans la bouche des autres que par les gens qui en ont eux-mêmes la gorge pleine.
SOUVENIRS INTIMRS
Deux orgueilleux ne peuvent se regarder en face sans enrager.
Courbet souffrait d’entendre un homme se louer ainsi.
Ce n’était pas convenable, en vérité ! Une bonne leçon était nécessaire à une pareille fatuité.
Le capitaine continuait :
— Si la France avait eu beaucoup de gens de ma force, non-seulement nous ne serions pas vaincus, mais encore nous posséderions toute la rive gauche du Rhin. Bien peu de soldats ont fait leur devoir. Tous étaient démoralisés. Les généraux furent au-dessous de leur tâche. Quantàmoi, je le dis bien haut, je n’ai rien âme reprocher. Au contraire. Mes chefs sontlà pour l’attester. Je me suis comporté en brave, en vrai Français. Garibaldi qui m’estimait à un haut prix...
— Quoique vous fussiez sans valeur, murmura Courbet...
L’orateur s’arrêta court. Il blêmit. Ne venaiton pas de l’insulter, et comme homme, et comme soldat?
Il n’avait aucun mérite, aucun courage, et on le lui disait !
D’un bond, il s’abattit sur le peintre.
La scène qui se passa alors se devine. La table était renversée. L’ancien député du Doubs avait roulé par terre. L’élève gisait sur lui. Courbet venait bon troisième. Sur le tout pesait le Garibaldien. Les coups de poing du capitaine pleuraient impartialement sur les crânes qui se trouvaient à sa portée.
Le peintre poussait des rugissements de taureau entrecoupés de : nom de Dieu! sonores, et de ruades en l’air dont son ennemi se riait.
SOUVENIRS INTIMES
L’hôte s’arrachait les cheveux.
Les domestiques, désertant la cuisine, venaient regarder, et, par respect, s’abstenaient. Les plats jonchaient le parquet, et les bouteilles de vin brisées avaient créé un certain nombre de mares où les lutteurs se baignaient.
Enfin, la maîtresse de maison s’évanouissait.
Lorsque l’armistice fut signé, le député cyanosé se précipita vers la fenêtre pour aspirer un peu d’oxygène. Le poids des combattants avait failli l’étouffer.
L’élève releva respectueusement le maître.
Quant au garibaldien, il s’était éclipsé...
Remis de cette secousse, le peintre se tournant vers M*** :
— Monsieur, lui dit-il, ma visite est terminée. Demain dès le petit jour, je partirai. Je ne
dois pas rester plus longtemps dans une maison où Ton a tenté de m’ assassiner .
Il monta dans sa chambre.
Une mince cloison la séparait de l’appartement de son hôte.
Le lit de M *** et de madame*** se trouvait contre la muraille, de l’autre côté.
Toute la nuit la pauvre dame, qui ne put fermer l’œil, fut épouvantée par les vociférations d’un homme qui hurlait :
— Ce sont des misérables ! Des scélérats ! des spadassins !
Ce sont des agents de Meissonier !
Ils m’ont attiré dans un guet-apens pour me chouriner. Ils ont payé un Beni-Zoug-Zoug pour livrer ma tête aux Versaillais. Coquins ! Charognes! Brigands! Cochons !... Artistes!
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Et, de quart d’heure en quart d’heure, la cloison tremblait et résonnait, sous l’énorme poing du grand homme furibond.
Depuis cette mésaventure, il ne parla plus à M*** qui était la seule cause, selon lui, de tout ce qui était arrivé.
Les luttes qu’il avait eues à soutenir pour défendre sa peinture et fonder son école avaient développé en lui cette humeur agressive qui lui procura tant de déboires.
Il n’en pouvait pas être autrement. L’homme que l’on attaque se défend. Or, la meilleure manière de se défendre est d’attaquer à son tour. — Il attaquait sans crainte, toujours et partout, un peu à tort et à travers, très-mal à propos quelquefois
Les habitudes de polémiqne influencent les novateurs, jusque dans leur vie privée.
Sans penser même à mal, ils se créent des ennemis. — On ne peut pas dire que ceux-ci lui aient manqué.
Il fallait à certains habitants d’Ornans une forte dose de patience pour ne pas en venir à quelque grave extrémité. Quant à lui, la bourrasque passée, il entrevoyait les périls auxquels il venait de s’exposer. — Il n’hésitait pas alors à se garer, usant d’une certaine prudence matoise, quoique un peu tardive, qui persistait toujours dans son vieux fonds de paysan civilisé.
La causticité de ses propos était redoutable. — On a essayé de lefaire passer pour une bête, mais il est constant qu’il n’était pas Champenois, et les moutons mis en compte avec lui auraient donné au total, — un homme très-malin, et doué d’une verve empoisonnée.
Plus encore que sa parole, son pinceau insspirait de la crainte. Une anecdote peut en faire foi.
Danscertaine petite ville de... Suisse, — croyons-nous, — certain bedeau et certain curé courtisaient la même fille.
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Il n’y a là rien dont doive rougir un bedeau ou un curé. Il est bon et il est saint de courtiser une fille. Il est meilleur encore de la posséder.
La demoiselle, comme les demoiselles du reste, présentait ce phénomène singulier, étrange, que la chair, chez elle, était d’autant plus faible que le tempérament était plus fort et plus ardent.
Elle se mit en tête de satisfaire à la fois ces deux coqs à plumes noires, — chacun d’eux bien entendu se regardant comme le seul favorisé.
Tout fut pour le mieux, dans la meilleure des églises, lorsqu’un malheur survint.
Le bedeau entrant un jour dans la sacristie surprit le prêtre en train de causer réalisme avec la jeune femme.
Grande colère du bonhomme qui empoigne une croix et tombe à bras raccourcis sur celui
qu’à bon droit l’on peut considérer comme le sous-préfet du bon Dieu. — Le curé saisit une chaise. Le combat s’engage. Tout le mobilier de la fabrique est fracassé. — Au bout d’une demi-heure, ils se retirèrent l’échine rompue, les habits en morceaux, et le nez dans un plus piteux état que celui du divin maître, le jour de la bastonnade, sur le Golgotha. — Le bedeau pouvait considérer sa démission comme acceptée.
Quel fut l’homme le plus heureux de la terre lorsqu’on lui communiqua le compte rendu de cette comédie ! — Ce fut Courbet.
Il en faisait gorge chaude devant sa porte avec des amis, lorsque la sœur du curé se présenta à eux, tout en larmes.
Le peintre l’introduisit dans son atelier.
La brave femme, des sanglots dans la voix, venait, spontanément, prier le peintre de ne pas représenter sur la toile cette scène regret-
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table, où un malheureux prêtre se trouvait compromis, avec un pauvre diable de bedeau.
Courbet, flatté de cette démarche, voulut bien promettre ce qu’on lui demanda.
— Dans le fond, disait-il, je suis un bon garçon.
En conséquence, il n’en ferait point de tableau. Il en prenait l’engagement.
Il respecta sa parole. Si le bedeau et le curé y ont gagné quelque chose, le public certainement y a beaucoup perdu.