‹ CourbetChapitre 13 sur 14 · SYNTHÈSE · texte numérisé non relu

SYNTHÈSE

Nous venons de raconter les principales anecdotes que nous et nos amis avons recueillies sur le peintre.

En nous livrant à la compilation défaits, puérils en apparence, quelle a été notre intention ? — Nous n’avons certainement pas voulu nous livrer à un commérage de lavandière développant des nippes et du vieux linge pour mettre au jour les froissements et les maculatures de la vie intime.

Nous avons voulu découvrir le mécanisme secret d’un caractère dont le fonctionnement bruyant a rempli de surprise la France contemporaine.

Que si la forme de cette étude effarouche le lecteur, nous le prions de ne point nous en garder rancune, le principal mérite, selon nous, étant bien moins dans le talent d’un écrivain que dans sa parfaite sincérité.

Or, ceci est un livre sincère, — trop sincère même, au dire de quelques camarades de Courbet, — et si l’on veut se souvenir des bonnes paroles que Montaigne, le maître, a placées en tête de ses Essais, nous sommes presque assuré de voir naître ces encouragements qu’il est si doux de recueillir, — mais dont, à la rigueur, on saurait passer.

Tous les novateurs sent des enfants du peuple. Il semble qu’en s’élevant dans la hiérarchie sociale, l’être humain perde cette fécondité cérébrale d’où procède l’idée forte, robuste, dominatrice.

Il en est des esprits comme des organismes.

La chlorose et l’anémie, la scrofule et

l’eczéma sont les principaux privilèges de ces alliances blasonnées où l’écusson tient ménage avec l’armoirie, et où l’introduction d’une goutte de sang plébéien est aussi redoutée que l’inoculation du virus le plus honteux.

Il y a, pour les marquis, une pathologie spéciale où la bactéridie roturière tient la plus importante place.

Aussi, avec la constitution, s’appauvrit l’intelligence; avec le muscle, s’atrophie la cellule nerveuse ; avec le biceps, périclite la circonvolution.

Un certain savoir-faire peut bien subsister dans les hautes couches, mais le génie ne se trouve plus que dans les bas-fonds.

Molière sort d’une échoppe des Halles.

Shakespeare est un jeune palefrenier.

Voltaire tâte de la canne de Rohan. Dans une cave de la vieille rue de Battant, à Besan-

çon, Proudhon rêve au bruit du marteau de son père tonnelier. Une grande dame ramasse Dupuytren sur le bord d’une route. Balzac, malgré sa particule mal attachée, était un roturier. Enfin, Courbet est fils d’un paysan, et jusqu’à son dernier jour, lui-même est resté paysan.

On ne peut pas avoir les qualités d’une classe sociale, sans, en même temps, en posséder les défauts.

Mais, ces défauts, que de fois dans les arts ils se transforment en qualités !

Cet entêtement queCourbettenaitdesafamille n’est-il pas l’instrument avec lequel il a créé on originalité?

Courbet eût-il été Courbet, s’il se fût laissé intimider par la première attaque, et s’il se fut soumis aux critiques qui l’assaillaient.

Comme un campagnard que la pluie, le

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vent, la grêle attristent, mais qui n’en continue pas moins de labourer, de planter, de semer, on a vu le réaliste garder toute son énergie, et produire, sans cesse, de nouveaux chefsd’œuvre.

On lui a reproché son orgueil. — Otez à un homme la confiance en soi-même, cet homme est perdu.

D’une autre part, contrariez un novateur qui a foi dans son idée, vous le contraindrez à se décerner spontanément les éloges que vous lui refusez.

Il en est toujours ainsi dans le début des vrais artistes et c’est pourquoi il faut leur pardonner.

Les poètes généralement ne sont guère modestes ; ils préfèrent leurs rimes aux meilleures des plus grands maîtres : les peintres aussi se connaissent fort bien en appréciations personnelles et égoïstes ; les toiles de leurs

prédécesseurs et de leurs contemporains ne

sont rien auprès de leur moindre peinturlurage.

Peintres et poètes ont le même travers.

Pourquoi s’en scandaliser ?

Que cela tourne au profit de l’art, voilà tout ce que l’on est en droit de leur demander.

— Mais s’il avait d’autres défauts dont cet art, que vous invoquez, ne pouvait tirer aucun parti !

— Nous ne savons. Tout caractère est un, homogène.

Enlevez un vice; remplacez-le par une qualité ; l’homme tout entier est changé.

Il était intempérant, et cela le maintint dans vraie doctrine de ses commencements réalistes.

Le soir, lorsque les bocks encombraient la table, lorsque la fumée remplissait la taverne,

lorsque le bruit des conversations, des discussions, des querelles frappait son oreille, l’alcool ajoutait son activité fiévreuse à celle de sa pensée toujours en éveil, toujours agitée.

Si Courbet avaitété sobre, rangé, homme de famille, habitué des salons, il ne nous aurait rien laissé.

Imagine-t’on le paysan de la Loue, en gants blancs, et filant la phrase chez une comtesse bien froide et bien compassée, au milieu de gens bien corrects et bien sots?

En peu de temps il en fût venu à oublier la nature ; il eût perdu cette puissante naïveté qui est peut-être la seule caractéristique de cette chose sublime que l’on ne définira jamais : le génie.

— Pauvres casseurs de pierre, quidonc vous aurait compris, qui donc vous aurait peints, si M. Courbet ne vous avait pas aimés, et n’avait

pas souvent heurté sa chope pleine contre votre verre plein ?

Le vin qu’il but avec vous, les enfants résignés du malheur, c’était le sang du peuple, qui lui, passant aucœur, le réchauffait et l’exaltait.

Le pouls baisse à prendre des sorbets, dans une cuiller d’or, aux genoux d’une caillette, dans un boudoir capitonné...

— Quant à vous, curés pansus, égrillards, soiffeurs, que seriez-vous devenus si un peintre ne s’était pas trouvé pour reproduire vos joyeux ébats pendant les conférences pieuses?

Un tempérament atrabilaire, comme on en découvre chez les buveurs d’eau, aurait surle-champ jeté l’alarme dans le troupeau de vos ouailles timorées.

Un bon vivant au contraire, vous a concilié la faveur des masses émerveillées ; car vos gestes

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grotesques, votre démarche oblique, vos airs radieux, faisant entrer la joie dans tous les ventres, et faisant grimacer de rire toutes les trognes, on a étouffé en soi la colère, et l’on a fait la haie pour vous applaudir, et pour vous voir passer...

-- C’est très-bien ; mais il était agressif, tapageur, mordant.

— Incontestablement, il fut agressif. Ce fut son tort. Les applaudissements ne manquèrent pas à ses premières œuvres.

Edmond About vint lui japer entre les jambes.

Gustave Planche le mordit au talon avec ses dents aiguës de brochet. — « Il avait une habileté tout au plus suffisante pour l’exécution d’une enseigne. »

Un filandrenx critique de la Revue des deux mondes traitait de sauvages bêtises ses productions les plus travaillées.

Jusqu’à Théophile Gautier qui, faisant en lui la part du portraitiste et celle du paysagiste, exaltait le second au dépens du premier.

A se sentir ainsi couper en deux, il y a mauvaise grâce de ne pas être satisfait.

Lorsque tout le monde vous fouaille les épaules, que toutes les lèvres vous insultent, que toutes les mains vous calottent, que tous les pieds vont à votre derrière comme à leur centre commun d’attraction, il y a vraiment sottise de se fâcher, et, en se défendant, de se montrer agressif .

Courbet fit la grande faute de ne pas être reconnaissant pour toutes les volées qu’on lui administrait.

Il se conduisit en rustre, et ne sut pas savouer les compliments qu’on lui adressait. — Il fut mordant, tapageur , et ingrat.

— C’est très-bien ; mais son réalisme n’était

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que de l’ignorance. Il ne lisait point; il ne savait même pas l’orthographe ; l’idée, dans la forme précise et svelte d’une phrase qui chante haut et caresse l’oreille, ne lui disait jamais rien. Michel-Ange a fait des vers. Lui, il était obtus. Il haïssait le livre, — vous l’avez dit. Il n’avait que la perception des choses, comme les animaux.

— Nous ne le nions pas; il dédaignait un peu trop la littérature.

Il n’avait que la perception des choses, sous leurs deux qualités esthétiques de la forme et de la couleur. Mais aussi avec quel sens presque divin, — eût-on dit, au temps où Dieu existait, — avec quel sens positif n’a-t-il pas vu, et analysé toutce qu’il a reproduit.

La tête ne faisait certainement pas une bonne besogne rationnelle et métaphysique, mais elle était comme un lieu privilégié où les lignes et les nuances s’emmagasinaient pour ressortir

en compositions resplendissantes, lorsqu’il les évoquait.

Ne lisant pas, il demeura plus près de l’instinct, plus prés de la terre.

Il ne se lança point dans un courant de théories qui l’auraient jeté à la dérive.

Il garda ses goûts simples et ses mœurs.

Aussi, sa bibliothèque est-elle là-bas, au pied du mont Jura! Voici les titres de ses livres : la Remise aux Chevreuils, le Puits noir , le Château de Say, la Source de la Loue, la Roche de dix heures... etc. Voir le catalogue.

Avec de pareils classiques, on ne risque pas de se trouver à court dans un si laborieux métier.

Un dernier trait à l’adresse de ses ennemis, et nous terminons cette étude

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