LE PEINTRE
Nous étions à la brasserie du père Fessier à Besançon. — Il est mort, lui aussi, le pauvre père Fessier! — Nous buvions une fraîche canette de bière de mars, en fumant de longues pipes.
Courbet, ce jour-là, n’était pas de bonne humeur.
Il avait commencé la soirée par quelques-unes de ces boutades qui, brusquement, sans raison, vous tombaient en pleine poitrine, comme le coup de pied d’un mulet.
Cela nous suffisait. Nous avions compris tout de suite. „
Il lui manquait quelque chose : — son couteau flexible, une de ses toiles, et ses couleurs. Il était en veine. Or, son atelier était à Ornans ; lui se trouvait à six lieues de là dans une taverne ; son bonheur eût été de travailler, — et il ne le pouvait.
La conversation, négligeant désormais de s’adresser à lui, continua de plus belle entre ses compagnons. Du coin de l’œil, cependant, on l’observait.
Après avoir longtemps rêvé, on le vit soudainement allonger le bras. Il approcha son poing de la canette, et l’y plongea tout entier. — Il était huit heures environ. Le garçon de salle venait d’allumer les becs de gaz. Beaucoup de buveurs avaient vidé lenr pipe pour s’en aller dîner. Les nuages de fumée se dissipaient. — Courbet, retirant son poing humide de bière, releva le coude, donna une raideur convenable à son index, et sur la table de chêne, bien propre, bien sèche, il se mit à dessiner..
SOUVENIRS INTIMES
En deux tours de doigt il eut fabriqué un éléphant.
En trois tours de main il eut esquissé une vallée.
Puis, une rivière ; puis, des rochers broussailleux; puis, un édifice bizarre dont le caractère nous échappa grâce à l’évaporation.
Il couvrait d’arabesques la surface de la table, commençant par un bout, finissant par l’autre.
Lorsque le chef-d’œuvre s’était dissipé en vapeurs, il recommençait.
Il eût demeuré la nuit, plongé dans ce travail, si on ne lui eut rappelé qu’une saucisse de montagne, au cumin, toute chaude, nous attendait.
Une autre fois, c’était à Maisières.
Vers la moitié du repas, Courbet, qui était
demeuré taciturne, plia sa serviette et s’en alla. On ne s’occupa guère de lui jusqu’au dessert.
Il faisait une de ces soirés lourdes d’octobre, où jetant veste et gilet, le seul bonheur est d’aller prendre l’air, en bras de chemise, sur le pas de la porte.
Nous fûmes au jardin.
Le peintre, toujours avec sa pipe, était appuyé contre un chêne. Les yeux larges ouverts et fixes, il regardait.
Le soleil venait de se coucher. Le paysage était couvert de teintes sombres. On eût dit un immense fusain. — Une symphonie dans le noir, en réponse à Gautier.
Courbet étudiant la transformation des choses, sous l’action de la lumière qui s’éteint, recueillait des observations nouvelles pour des tableaux nouveaux.
Nous nous approchâmes.
SOUVENIRS INTIMES
Il prit d’abord la parole pour nous faire remarquer combien était pure et vibrante la voix des bos qui coassaient auprès de la rivière.
Ensuite, il aborda son sujet favori :il s’étendit longuement sur la question des couleurs.
Il nous désigna un petit nuage qui, plus noir, tranchait sur la masse des autres. De ce nuage il nous fit considérer les bords, et de minute en minute, il nous décrivit en termes admirables les tons divers par lesquels ils passaient, avant de se confondre avec les brouillards environnants.
De même, pour les autres objets.
Il en montrait un au hasard : un arbre, une vieille maison, et, en un court instant, il nous faisait assister à des métamorphoses multiples que notre pauvre cervelle eût été bien en peine d’imaginer.
Qelques gouttes de pluie tombèrent.
Nous rentrâmes, et il nous dit;
— ■ Vous savez maintenant pourquoi j’ai voulu tuer ce vil idéal.
Nous notons ces deux traits, bien futiles en apparence. Ceux qui savent réfléchir y trouveront peut-être des signes de l’amour qu’il portait à son art.
En effet, bien qu’il dédaignât les artistes, qui donc a plus aimé l’art que lui ?
Il eut un fils qui mourut à vingt ans. Ce fils adultérin, aux termes de la loi, ne pouvait être légitimé. Is pater est ... Vous connaissez le reste, gens mariés. Dans l’impossibilité de lui donner son nom, il voulut lui léguer son génie.
Il lui apprit à peindre.
Le jeune homme travailla tant, qu’un jour le père, enthousiasmé, dit à ses amis :
— Je n’ai plus rien à lui enseigner.
Selon le docteur Colin, artiste de talent à
SOUVENIRS INTIMES
ses heures perdues, ce fils eût été un écrivain distingué. C’est là une erreur.
Ecrivain ! Son père l’aurait presque renié. Il lui aurait fallu le lire ! — Paysagiste, cela valait bien mieux.
Les néo-classiques croient encore aux prédestinations géniales. Pour eux on naît encore poète. Ils ont tort.
On ne naît pas poète : on sent, on vit, on travaille, — et on le devient.
De même pour la peinture.
Courbet affectait de mépriser le dessin. De fait, personne ne s’en est plus préoccupé.
Il racontait qu’un tableau de Rembrandt, au Louvre, lui avait causé bien des tracas. Il le copia et le recopia souvent, ne parvenant pas d’abord à en rendre la parfaite correction. Une telle difficulté ne le découragea point.
Mécontent, il recommençait.
— Cela a été dur, disait-il; mais, j’ai réussi. J’ai fait aussi bien que Rembrandt.
Il le pensait, et c’était vrai.
Son respect pour la nature allait jusqu’à l’adoration.
Ce réalisme sur lequel des confrères jaloux ont tant craché, violent et paradoxal quelquefois, était dans certains cas plein de délicatesse.
A son lit de mort, des amis lui envoyèrent une corbeille de fruits. — C’était la terrible saison pour les habitants de la Suisse. De la neige en tas dans les rues, et du vent toujours dans la cheminée. Ces fruits, conservés précieusement par une ménagère prévoyante , tirèrent des larmes à Courbet.
Désormais, c’était là tout ce qu’il devait voir de cette bonne nature qu’il avait tant aimee.
Il les prit en tremblant dans ses mains. Il les regarda longuement, sans oser y goûter.
SOUVENIRS INTIMES
En ce moment même on lui annonça la visite de plusieurs jeunes filles et de leur mère. Il les reçut le sourire sur les lèvres. Les jeunes filles étaient belles. Le peintre songeant qu’il fallait mourir, fut attendri. — Après les arbres, après les rochers, la femme n’avaitelle pas été tout pour lui ?
Pourquoi ne pouvait-il plus peindre? Il aurait fait ses derniers portraits.
Peu de jours auparavant, on lui avait pratiqué une ponction. Il lui fallait demeurer couché.
Lorsque ces femmes le quittèrent, il les rappela.
Il voulait leur faire ses adieux ; et comme ses yeux cherchaient, sur les murs, quelque tableau absent qu’il eût voulu leur offrir, il se ravisa. Il avait à côté de lui quelque chose de plus précieux...
Il distribua les fruits aux jeunes filles...