‹ CourbetChapitre 7 sur 14 · LE RÉALISTE · texte numérisé non relu

LE RÉALISTE

Une autre de ses manies était de se trouver le profil assyrien.

Y u de face, à vrai dire, il ressemblait au frère Gorenflot.

Cependant, comme il le disait, son profil avait quelque chose d’étrange qui arrêtait le regard et inquiétait.

Nous voyons toujours ce nez fin et long, plongeant dans une barbe luxuriante.

Pour nous, il n’y avait là rien d’assyrien, au contraire.

Nous pensions, en lé regardant, aux vieux portraits de François Ier.

Ce que nous disons semblera puéril à I quelques-uns, néanmoins la physiognomonie a I conservé des disciples, et c’est pour ces der- I niers que nous traçons ces lignes.

Henri Monnier ressemblait au grand gagneur de batailles, avec la couronne sur sa calvitie; Sardou a un faux air du premier consul; Pichon, l’orateur des clubs, est un Saint-Just — les écrouelles en moins, et la passion en plus ; — regardé de côté, Courbet vous donnait l’impression d’un vieux tableau de JeanClouet représentant le protecteur et l’ami de Marot.

Y avait-il quelque analogie dans le caractère de ces deux hommes? Oui, certainement. Toutefois, il y avait de grandes différences, et c’est ce que nous tenions à signaler. — Tout est bon à écrire, et quand un grand homme meurt, il y a un nouveau chapitre à ajouter au livre de Lavater.

Bien fol est qui se fie toutefois à la tête d’un homme, — cette enseigne qui peut mentir et qui ment souvent, en effet.

SOUVENIRS INTIMES

Le peintre n’avait rien de la futilité du monarque, et il se faisait de l’art une autre idée. — Qu’étaient les anges pour lui? des gosses avec des ailes. Qu’eût pensé de cela le raffiné du trône de France?

Le réaliste avait en horreur le détail apprêté, fignolé, précieux, que recherchent tant ses confrères.

La nature telle quelle, même mal lavée, voilà ce qu’il lui fallait.

Rien ne lui répugnait de la vérité, fût-ce même un défaut.

M. X..., un des conseillers généraux du Douhs, possédait, à un certain moment, une étable à Ornans. • — Le paysagiste y vint un jour.

Dans tout le troupeau, un animal fixa son attention.

C’était un jeune veau, crotté jusqu’à l’échine, à l’œil rêveur, au mufle sale.

Cette bête plut à Courbet qui voulut la peindre.

— Je viendrai demain chez vous, dit-il à M. X..., J’apporterai une toile et mes couleurs. Nous ferons poser 1 § petit delà vache. Il me va, cet enfant ...

Et, en effet, il revint le lendemain matin.

Mais alors quel désenchantement !

La main coquette d’une jeune fille avait passé par là et avait tout gâté.

Que s’était-011 dit dans la famille de M. X. . . ?

— M. Courbet va peindre notre veau ; il faut faire sa toilette. C’est un honneur pour lui qui veut que l’on se mette en frais.

Et vite les baquets pleins d’eau de ruisseler dans l’étable. La brosse de chiendent entra en fonction. On prit le malheureux et on le frotta

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de savon depuis les naseaux jusqu’à l’extrémité de la queue.

La toute gracieuse Mme X*** aurait insisté pour qu’on lui attachât des faveurs roses aux oreilles.

Bref, on fit un animal mignon, de bonne cour, de Wateau, qui jeta Courbet dans la plus grande colère.

Il y eut une scène digne de l’acteur Dailly, dans V Assommoir .

— Ça, c’est un pain !...

— Ça, c’est un veau! hurlait le peintre. Ça, c’est un veau ! Vous vous moquez de moi.

Et il ferma sa boîte de couleurs en maugréant.

Il fit enlever son chevalet et s’en alla.

Le malheur, décidément, s’attachait à ses

pas. Il n’était plus possiblede rien faire. — Un jour, on découvre un veau, et le lendemain, on retrouve un joujou. C’était insupportable et décourageant.

Ce veau lui resta sur le cœur pendant de longues années. Il faillit le brouiller avec M. X***.

La fantaisie entre toujours pour quelque chose dans l’enthousiasme. Le meilleur ménage est celui que contracte le sublime avec le grotesque. Le réalisme naïf et convaincu de Courbet dépassait quelquefois le but.

Son tempérament humoristique nous porterait même à croire qu’il y mettait quelque malice.

C’est ici le lieu de raconter certain déjeuner... et sa contre-partie...

La Loue, rivière froide et poissonneuse, se traîne lentement au milieu des rochers. L’om-

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ire y fait naître, grossir, et venir à point, la ;liair savoureuse des truites.

Un de ces poissons, nous ne savons trop comment, fut capturé par Courbet.

Il avait probablement renoncé pour cette iccasion à son vieux clou et à son ver de terre.

C’était bien l’une des plus belles truites dont lût pu rêver le pourlécbeur Monselet.

Nous la contemplons encore, à travers la brume du passé, mollement étendue sur la table de la cuisine, les yeux vitreux et la bouche béante.

Le peintre la regardait en silence, avec un sourire où se mêlaient une douce fierté, et une pitié profonde pour ses compagnons de pêche.

Il prit un couteau bien aiguisé.

11 en plongea la pointe, avec toutes sortes

de délicatesses, dans le ventre dodu et brillant de l’animal. Il y ouvrit une large incision.

O surprise! Dans l’estomac se trouvait une soufre, — une soufre longue comme le doigt, entière, à moitié digérée, que le poisson vorace, quelques heures, auparavant avait ensevelie d’une goulée.

Une fois dans le vispère, le suc gastrique s’était mis à travailler. La soufre morte, se ramollissant peu à peu, allait tourner à la bouillie, lorsqu’un réaliste, d’aventure, s’était trouvé là pour l’exhumer.

Courbet, prétendant que tout est bon dans la nature, et qu’un plat à moitié digéré n’en serait que plus léger, ordonna de faire frire, et la truite et la soufre décomposée.

Il mangea cette dernière avec délices.

Nous devons toucher maintenant à une matière délicate. Armé des gants du bon Rabelais,

c’est-à-dire les mains nues, nous tenterons l'entreprise.

Que le lecteur se le tienne pour dit, — lui qui veut être respecté.

Le docteur Nélaton se vantait d’avoir un instrument si habile qu’il en était presque caressant. — Il n’y parut guère à Courbet lorsqu'il lui écrasa ses hémorrhoïdes. Toutefois, le peintre guérit, — ou à peu près.

Désormais, trois quarts d’heure lui suffisaient.

Trois quarts d’heure ! Un siècle perdu pour l’homme travailleur. Un siècle sans boire ! Un siècle sans parler! Un siècle sans observer! Un siècle sans peindre!...

Si du moins, pour abréger cette longue attente, il eût pu, la porte ouverte, contempler cette splendide vallée pleine de feuilles et de rayons que ses regards analystesne se lassaient

jamais d’admirer ! — Ce n’eût été qu’un demimal. Il eût pris patience. Il aurait oublié... malheureusement, cela ne se pouvait.

En ce temps-lâ, un de ses vieux amis lui avait donné l’hospitalité.

Dans la petite villa, le cabinet sagement dissimulé par un rideau de sapins, récélait dans ses flancs, plusieurs fois par jour, le paysagiste le plus remuant, le plus actif, et le plus impatient sur lequel jamais cabinet bourgeois se fût refermé.

Cela ne pouvait se prolonger. — Courbet finit par éclater.

Nous nous promenions dans le jardin, ce jour-là, avec le fils de la maison.

A un certain moment nous entendîmes un long bruit de scie dans un bosquet.

Cette étrange harmonie , partant d’un

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pareil lieu, nous surprit. Nous hâtâmes le pas ; nous franchîmes les sentiers ; nous écartâmes les branches, — et que vîmes-nous? — Le réaliste en train de faire tomber le rideau de jeunes sapins.

Les manches retroussées, le torse incliné, l’œil en feu, il sciait...

— Maître, que faites-vous-là, criait notre compagnon, un jeune peintre récemment médaillé.

— Tu le vois bien. Je scie des sapins.

— Avez-vous la permission de mon père.

— Non. Je m’en passe.

— Pourquoi détruire ses arbres ?

— Pourquoi ? Pourquoi ? Tu me le demandes ! Tiens, tu n’es pas mon élève. Je veux pouvoir, quand je suis là dedans, travailler , la porte ouverte.

Je ne serai jamais de ces gens vils qui se résignent â demeurer une heure entière dans un cabanon pareil, entre des toiles d’araignée, au milieu d’un air infect, les bras croisés, et les yeux perdus, — sans voir la nature!

A partir de ce moment-là il put voir la nature , et, en même temps, travailler ...

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