‹ CourbetChapitre 8 sur 14 · INTER POCULÂ... SURSUM CORDA I · texte numérisé non relu

INTER POCULÂ... SURSUM CORDA I

IM

Faire jambes de vin , — bien boire pour bien marcher, — voilà le programme des bonnes gens qui veulent fournir longue carrière.

Faire jambes de vin fut la devise de Courbet. — Il buvait sec, et il produisait beaucoup.

Son voyage à Munich fut pour lui l’occasion d’un double triomphe.

Sa peinture enleva tous les suffrages. Sa chope victorieuse eut raison de tous les buveurs.

Il avait une manière à lui de raconter ce voyage. Son amour-propre était tellement flatté

de ses succès de brasserie qu’il en oubliait par fois ses succès de chevalet.

L’eût-on poussé un peu, il en serait venu à faire beaucoup plus de cas de ses capacités bachiques que de son génie dans les arts.

Voici le récit de son séjour en Bavière :

v — J’arrive à Munich, disait-il. . .

« Une ville assez bien. Des femmes avec de .« vrais tétons. Toutes grasses, toutes friandes. « toutes blondes. Des brasseries partout. Le « tabac à bon marché. — Malheureusement, « beaucoup d’artistes.

« La première question que l’on me pose est « celle-ci :

« — Apportez-vous des tableaux ?

« Je réponds :

« — J’apporte une grande soif. Allons « prendre une chope.

SOUVENIRS INTIMES

« Nous voilà dans une salle fumeuse où un « tas d’indigènes faisaient leurs dévotions à « sainte Canette.

« On me dit :

« — Vous voulez une chope; buvez. Nos « vases ne ressemblent pas aux vôtres. Ce ne « sont pas de petits dés de femme où l’on hume « à grande peine une goutte de liquide. Notre « bock vaut un tonneau.

« Je bois une chope, deux chopes, trois « chopes, — et comme les autres se levaient « pour sortir, je les retiens.

« — Il n’est pas tard, leur dis-je, nous avons « encore le temps de boire une chope.

« — Oh ! oh ! s’écrient-ils, nous voyons « que vous prenez goût à notre bière. Qu’il « en soit comme vous l’avez désiré. Avalons « une chope.

« Je bois une chope, deux chopes, trois

« chopes. Mes bonshommes se mettent à par- « 1er peinture, et me proposent de venir, avec « eux, chez un fameux peintre dont j’ai oublié « le nom. Je verrais chez lui des paysages « étonnants, admirables.

« — Je ne veux pas voir des paysages « étonnants, admirables, leur répondis-je. « J’en fais. J’aime mieux vider une chope.

« — Oh !-oh ! clapirent mes Bavarois, vous « voulez nous narguer. Vous êtes sans doute « bon buveur, mais vous vous griserez.

« — Parions que je ne me grise pas !

« — Parions que vous roulez sous la table !

« — Gretchen, des chopes !...

« Nous bûmes pendant une grande partie « de la nuit.

« De quart d’heure en quart d’heure, un « Bavarois s’affalait sur le parquet. — On

SOUVENIRS INTIMES

« le transportait en face, sur le cours, où « la municipalité, apprenant cette grande « lutte, avait fait dresser à la hâte, une am- « bulance. — Après les peintres qui m’avaient « amené à la taverne, ce fut le tour des ama- « teurs.

« Cent cinquante étudiants en droit, deux « cents étudiants en médecine, soixante-neuf « étudiants en théologie, deux mille brasseurs, « cinq cents marchands de porc salé, trois « cents fabricants de choucroute, quatre- « vingt-deux vétérinaires, cinquante pasteurs, « dix-huit mille rentiers demeurèrent sur le « carreau. — Je dois rendre hommage à la « solide valeur des pasteurs et des étudiants en « théologie. Ils firent preuve dans ce péril « d’une habileté et d’une science qui leur as- « surent une haute fortune dans les ordres.

« A une heure je me levai.

« Je cherchai, en vain, dans la salle, sur la « place, dans les rues, dans les maisons, dans « les catacombes, partout, quelqu’un qui fût

« capable encore de trinquer avec moi, pour « le coup de l’étrier. — Personne.

« Les femmes s’étaient enfuies avec les en- « fants.

« Les hommes gisaient sur le champ de « bataille.

« Je rentrai dans mon hôtel, — et comme « j’avais soif, — je dégustai une des bouteilles « de vin de Salins que j’avais eu la prudence « de mettre dans ma malle, de peur qu’à Mu- « nich il n’y eût pas de cabarets.

« Le lendemain matin, je fus réveillé par « de grande clameurs. C’était la foule ras- « semblée sous ma fenêtre qui criait: Vive « Courbet ! vive le sublime buveur ! Je passai « mon pantalon. Je remerciai le peuple avec « cette éloquence particulière que vous me « connaissez.

« On me jeta des couronnes. On me boni-

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« barda de bouquets. Les amis de la veille dé- « grisés, mais ayant la pituite, me proposèrent « de descendre, pour me porter en triomphe. « J’ai toujours été modeste. Je refusai.

« Lorsque je quittai Munich, il y avait « quatre cent vingt-deux académies réalistes « de fondées. »

Boire est une manie bien excusable chez les hommes d’imagination.

Lorsque le cerveau aride se refuse à toute production, il suffit de l’arroser de vieux vin pour y faire sourdre l’idée.

■ Les moralistes ne l’entendent pas ainsi. Les moralistes sont des imbéciles.

L’essentiel est de ne pas dépasser la mesure. — Malheureusement, il est inutile de le cacher, Courbet la dépassa.

Aussitôt mis en liberté, il voulut revoir le

pays. Avant que d’aller à Ornans, il s’arrêta quelques jours à Besançon.

Les douleurs du siège et les ennuis de la captivité avaient blanchi ses cheveux, obscurci son visage.

La jovialité des anciens jours lui revenait bien, peu à peu, mais péniblement, comme si le souvenir de choses trop récentes la comprimait.

Le soir même de son arrivée, des amis le conduisirent au Cercle clés, canotiers.

A Besançon, ainsi qu’ailleurs, il y a des canotiers.

Cette corporation innocente, née de l’anglomanie, compte aujourd’hui des représentants dans le monde entier.

Les canotiers de la Franche-Comté, région montagneuse où la périssoire n’a que faire, sont tous de gais compagnons, de charmants

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jeunes gens, plus soucieux de sabler de bon vin que de remuer une eau profonde.

L’un d’eux, cependant, se rendit ce jour-là, vis-à-vis du peintre, coupable d’un outrage qu’en ce moment il doit regretter.

Courbet venait de s’asseoir. Le garçon avait servi les bocks.

On allait trinquer à l’heureux retour du Franc-Comtois, lorsqu’un homme, membre du cercle, abandonnant le billard, où il faisait une partie, interpella l’ancien membre de la Commune.

— C’est vous, dit-il, qui avez renversé la colonne? C’est vous, Courbet?

— Oui, monsieur, Courbet, c’est moi.

— Eh bien! vous êtes indigne de boire parmi nous.

Il s’approcha de la table, prit le verre du peintre, et le brisa.

La colère s’empara de tout le monde. On allait faire un mauvais parti à l’insulteur.

Des gens calmes entrèrent, qui intervinrent

Le coupable fut immédiatement exclu du cercle. — Il sortit tout honteux, et depuis on n’en a plus entendu parler.

Dans l’avenue des Réservoirs, à Versailles, le vieux réaliste avait déjà été frappé à la face par l’ombrelle des filles publiques. Les gommeux avaient craché avec joie sur sa barbe grise. — Des enfants l’avaient couvert de boue. — Il était réservé à l’un de ses compatriotes de lui donner le dernier soufflet.

Que l’avenir soit plein de choses prospères pour ce valeureux épicier !...

L’aventure du 24 mai fit sortir Courbet de France.

Il s’en fut, pour son malheur, à la Tour-de- Peilz.

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Le vote de l’Assemblée qui le condamnait à payer la colonne fut un véritable arrêt de proscription.

Ce décret, sous sa forme hypocrite, ne tendait rien moins qu’à le bannir à perpétuité.

Terrible pays pour un buveur que celui où il s’était réfugié ! Le terrain pierreux y produit un petit vin blanc qui décime la population.

Là, point de vieillards. Tous les hommes meurent empoisonnés. L’eau y fait défaut, et cela sert d’excuse aux Coupeaux de la vallée.

La chose en est venue au point de modifier la législation du canton.

Les veuves y sont si nombreuses, que, dans la série des réglements généraux, on a été contraint d’en créer qui leur sont particuliers. Tel est le tan des veuves.

Chaque année, à la suite d’une assemblée

des vignerons, on fixe le jour de l’ouverture des vendanges.

Un sentiment de louable solidarité préside à cet usage.

Aucun propriétaire, trop avide, ne prend ainsi les devants. Personne, par une récolte prématurée, ne vient influencer la vente du raisin. — Une seule exception est admise.

Les veuves sont autorisées à vendanger, selon leur bon plaisir, le jour qui leur convient.

L’avantage est double pour elles : leurs produits s’écoulent plus facilement ; leurs voisins peuvent leur venir en aide. — Lorsque le vigneron met la main sur son sécateur, la récolte des braves veuves est déjà vendue, ou déjà rentrée.

N’est-il pas juste que les prémices des vendanges d’aujourd’hui appartiennent aux femmes que les vendanges d’hier ont privé de

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mari? — Un rieur ne verrait là qu’une prime à la consommation.

Nous y voyons une légitime indemnité.

C’est dans cette atroce contrée que se réfugia le pauvre Courbet.

Comme toutle monde, il lui fallut prendre sa part du vin du crû.

Un des tableaux qu’il fit, en ce moment, le représente même buvant dans une cave, selon la coutume.

Les consommateurs sont accroupis autour du tonneau. Un seul verre, toujours plein, circule à la ronde.

Il s’alcoolisa déplus en plus, — beaucoup par habitude, — un peu pour oublier.

Enfin, l’absinthe suisse vint le tenter. L’eau manquait. Il se mit à faire son apéritif avec du vin blanc...

Une cirrhose du foie l’emporta.

Un charlatan, qui l’avait fait venir à la Chaux-de-Fond, ne réussit, bien entendu, qu’à aggraver son mal.

Lorsque l’on voulut le transporter à la Tour, son hvdropisie avait pris de tels développements que l’on dut réclamer un wagon spécial à la gare de Berne.

Peu après, il mourut.

C’est là une des mille et une manières selon lesquelles l’exil vous tue.

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