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LA FIN

A la révolution du 4 septembre 1870, Courbet se trouvait à Paris. Il y resta par civisme en prévision du siège à soutenir devenu inévitable. Les Prussiens s'avançaient.

Les artistes nommèrent le 6 septembre une commission des Beaux-Arts, qui fit de Courbet son président. Cette commission n'avait rien d'officiel, elle fut cependant autorisée par le gouvernement de la Défense nationale à siéger au Louvre, dans le cabinet de l'ancien surintendant des Beaux-Arts et à prendre la haute main sur les musées, que Courbet s'appliqua à sauvegarder.

Sous l'Empire Courbet était devenu homme d'opposition. Ses relations avec Proudlion et Proudhon mort, avec le groupe de ses fidèles l'avaient rangé parmi les ennemis irréductibles du régime napolénien.

A l'occasion du Salon de 1870, M. Maurice Richard, ministre des Beaux-Arts dans le cabinet formé le 2 janvier 1870 par M. Emile Ollivier, lui avait conféré la décoration de la Légion d'honneur. Il l'avait refusée par une lettre publique, qui avait fait grand bruit. Ceci explique comment, après la révolution du 4 Septembre, Courbet se soit trouvé définitivement du nombre des ennemis du précédent gouvernement en évidence, qu'on appellerait à prendre part, d'une manière quelconque, aux affaires publiques sous le nouveau régime et comment les artistes, venant à s'organiser, l'aient mis à leur tête.

Nous arrivons maintenant à un fait, qui a eu une influence décisive sur les dernières années de sa vie. Le 14 Septembre 1870, il adressait, en sa qualité de président de la Société des Artistes, une pétition au gouvernement de la Défense nationale demandant l'autorisation de déboulonner la Colonne Vendôme, si le gouvernement ne voulait s'en charger lui-même. Courbet avec le laisser-aller, le manque de précision qu'en dehors de son art il apportait dans ses dires et l'expression de ses idées, n'a jamais bien expliqué ce qu'il avait entendu par ce mot déboulonner. A l'époque, beaucoup croyaient, et il devait être du nombre, que le bronze sans armature d'un fût de pierre, formait l'entière structure du monument et qu'enlevé, déboulonné, la Colonne aurait disparu de la place où elle se

trouvait. Cette disparition aurait été ainsi à ses yeux un acte n'entraînant pas de véritable destruction et, si l'on peut dire, de violence matérielle.

Sans avoir jamais précisé ce qu'il avait entrevu dans le déboulonnement réclamé, il a été plus explicite sur les suites qu'il eut dû avoir. Il résulte des explications qu'à diverses reprises il a présentées pour sa défense, que les bas-reliefs de la Colonne déboulonnée eussent dû être transportés et conservés aux Invalides. Ils se fussent trouvés là dans un centre militaire, mieux approprié à les recevoir qu'une place ayant accès sur la rue de la Paix, une rue dont le nom était comme un appel à la concorde, à l'union entre les peuples.

Il ne faudrait pas croire que Courbet demandant, en haine des Napoléons, à déboulonner la Colonne, c'està-dire à la faire disparaître, ait été mû par un désir strictement personnel et une passion qui lui fut restée propre. Le sentiment qui l'animait était alors commun à un grand nombre de républicains.

En septembre 1870 on était au lendemain de Sedan. La France tombée du sommet où elle croyait dominer l'Europe se voyait envahie, vaincue par un seul de ses voisins. La chute de la grandeur à l'abîme était attribuée par les républicains, en lutte violente depuis des années avec le gouvernement impérial, à l'action délétère du régime napoléonien, à la domination néfaste que les Napoléons avaient exercée sur le pays. La Colonne

chantée par les poètes, entourée d'un culte par les bonapartistes représentait la grandeur propre aux Napoléons et, comme telle, était devenue l'objet d'une profonde aversion pour les républicains. Des demandes après le 4 septembre se sont donc produites de divers côtés, au milieu d'eux, en vue d'obtenir son enlèvement. Aussi la pétition que présentait Courbet le 14 Septembre, venue avec les autres demandes, n'a-t-elle pas, dans le moment, soulevé la réprobation ou même attiré l'attention d'une manière particulière. Ce n'est que plus tard qu'on devait lui en faire un crime et en prendre contre lui occasion de poursuites.

L'insurrection du 18 mars à Paris, amena l'établissement de la Commune. Courbet allait en faire partie. Il ne faudrait pas plus que pour sa pétition demandant à déboulonner la Colonne, voir dans sa participation à la Commune un acte de stricte initiative de sa part, car il ne s'est point alors livré personnellement à une brigue politique active. On peut dire qu'il a été porté à la Commune, en suite de l'influence exercée sur lui par Proudhon. Il s'était comme abandonné à Proudhon qui, avec sa supériorité de dialectique, l'avait conquis cl lui avait tracé le programme politique à suivre.

Courbet après la mort de Proudhon, en 18G5, par attachement à sa mémoire, par persistance dans les idées qu'il tenait de lui, était resté en étroite relalion avec le groupe des lidèles et des disciples qui préten-

daient le continuer. C'étaient pour la plupart des jeunes gens remuants, mais n'ayant de notoriété que dans leurs entours. Il fut flatté, choyé, accaparé par eux. Il possédait quelque chose de précieux qui leur manquait, la célébrité. Son nom, connu de tous, devenait, pour ceux qui pourraient en faire usage, un moyen de prise sur le public, surtout en temps d'élection.

On procéda, après la reddition de Paris, à l'élection de l'Assemblée nationale qui devait se réunir à Bordeaux. Paris votait tout entier au scrutin de liste sans sectionnement. Chaque électeur était de la sorte appelé à déposer dans l'urne une liste complète des députés à élire, au nombre de quarante-quatre. Dans ces circonstances les divers partis et groupements politiques recherchèrent, pour les faire figurer en tête de leurs listes, de ces hommes dont le nom universellement connu, devait entraîner les électeurs et aider à faire passer les hommes peu connus ou obscurs mis à la suite.

Les anciens amis et fidèles de Proudhon, entrant dans la lutte électorale à Paris, furent ainsi heureux de disposer d'un homme tel que Courbet, devenu des leurs et de pouvoir user de son nom. Ils le présentèrent donc, comme un de leurs candidats marquants, à l'élection de l'Assemblée nationale. Il ne fut pas élu. Il obtint cependant cinquante mille voix, une minorité dont il s'ennorgueillit, qui fit qu'il resta plus que jamais attaché à ceux qui l'avaient mis sur les rangs.

Vinrent i'insurrection du 18 mars et le 26 mars les élections à la Commune. Le groupe qui précédemment avait inscrit Courbet parmi ses candidats, désireux de le faire entrer à l'Assemblée nationale, maintenant dévoué à la Commune, voulut l'y faire entrer. Il en fit donc de nouveau un de ses candidats et Courbet, adhérant à la Commune, se présenta aux électeurs d'accord avec lui. On votait par arrondissement. Courbet porté dans le VP ne fut pas élu, faute d'un nombre de voix suflisant. Des élections complémentaires, pour remplir les sièges restés vides, furent fixées au 16 avril.

Courbet avait, dans un appel aux électeurs, montré les sympathies qui l'unissaient à Proudhon. On va voir combien était vrai ce que nous avons dit, que c'était finfluence exercée sur lui par Proudhon qui l'avait d'abord poussé vers l'action politique que, de lui-même absorbé par son art et manquant d'aptitudes, il n'eut vraisemblablement jamais abordée. Il déclarait en effet, à l'occasion des élections du 26 mars : <( Je me suis toujours occupé de la question sociale et des philosophies qui s'y rattachent, marchant dans cette voie parallèlement à mon camarade Proudhon. »

Arrivent les élections complémentaires du 16 avril. A ce moment la Commune périclitait. Tous les hommes qui à la première heure, sans être de purs révolutionnaires, s'étaient laissés aller à en faire partie ou du

moins à entrer en rapports avec elle, s'en étaient retirés donnant leur démission, ou s'en étaient autrement écartés. Elle n'était donc plus soutenue que par l'extrême parti révolutionnaire et socialiste, une faible minorité de la population et assiégée dans Paris par l'armée de Versailles, elle ne pouvait manquer de succomber.

Courbet ne vit rien de cela. Il n'avait aucune aptitude à juger une situation politique. Sans se retourner contre les hommes avec lesquels il s'était lié, qui l'avaient précédemment porté, en restant avec eux, il eut facilement pu, après son échec du 26 Mars, s'abstenir de courir les chances d'une nouvelle élection. Mais se laissant toujours aller, il redevint candidat dans le VP arrondissement le 16 avril. On se rendait compte à Paris que la Commune n'avait plus d'avenir. Le nombre des abstentions fut énorme. Courbet recueillit encore moins de voix qu'à l'élection précédente. Cependant la Commune ayant décidé que cette fois ci, quelque fut le chiffre minime des voix exprimées, elle validerait, dans chaque circonscription, les candidats en ayant obtenu le plus grand nombre, il fut reconnu élu avec la chétive minorité de 2.418 voix, dans un arrondissement comptant 24.000 électeurs inscrits.

A la Commune, il fit partie de la minorité modérée appelée girondine par les violents et les purs révolutionnaires, qui ne put qu'assister impuissante et com-

primée aux actes sanguinaires et aux incendies des derniers jours. Il n'acquit aucune influence, il ne jouit d'aucune autorité au sein de la Commune. Il avait une élocution aisée avec des artistes à l'atelier, ainsi qu'entre amis à dîner ou à la taverne, il montrait une sorte d'aptitude épistolaire et dans ses lettres pouvait narrer vivement. Mais il se trouvait muet, lorsqu'il fallait s'adresser à une assemblée et il était obligé de recourir à une plume amie, ayant à rédiger un document destiné à la publicité. Proudhon a dit de lui qu'il ne savait ni parler ni écrire, ce qui était vrai au sens élevé; il était en outre dépourvu d'entregent et, dans ces conditions, impropre à exercer de l'action dans une assemblée, n'en n'a exercée aucune au sein de la Commune.

Surviennent, à la chute de la Commune, la bataille des rues entre Versaillais et fédérés, les incendies, les massacres d'otages du côté de la Commune, les exécutions sommaires de fédérés du côté de Versailles. Les membres de la Commune, qui n'ont pas péri dans la lutte, se sont cachés, plusieurs réussiront à s'enfuir, les autres seront successivement découverts. Courbet réfugié dans une maison amie est arrêté le 7 juin et tenu prisonnier à Versailles. Au milieu d'août, il comparaissait à Versailles devant le conseil de guerre, appelé à juger, en même temps que lui, dix-huit autres membres de la Commune.

Ces hommes arrivaient devant le conseil de guerre

chargés de l'exécration publique. Les violences et les cruautés commises par la Commune, à sa dernière heure, avaient soulevé contre eux une indignation sans limites. Courbet, en ce qui le concernait, était tenu responsable du renversement de la Colonne Vendôme, accompli violemment devant la foule, le 16 mai.

Avec cette versatilité qui se produit en temps de révolution, on était loin maintenant de l'état d'esprit où l'on s'était trouvé au 4 septembre, on ne se rappelait plus que les républicains avaient alors regardé la Colonne avec haine et que, parmi eux, des voix diverses s'étaient élevées pour demander sa disparition. Une seule demande restait présente à l'esprit, celle que Courbet avait formulée, le 14 septembre, dans sa pétition au gouvernement de la Défense nationale. En conséquence on lui faisait porter tout le poids de la colère ressentie. C'est lui, disait-on, qui a d'abord demandé la disparition du monument et c'est lui qui, entré à la Commune, aura obtenu qu'on la réalisât. Il comparaissait donc devant le conseil de guerre ayant à sa charge le renversement de la Colonne.

Courbet, par ses explications au cours de l'interrogatoire à l'audience, puis par la bouche de son défenseur Lachaud, fit connaître qu'elle avait été sa conduite à la Commune et quel avait été particulièrement son rôle à l'égard de la Colonne. Il avait l)ien présenté, comme président de la Commission des artistes, une

pétition demandant à la déboulonner. L'acte qui eut J3U s'en suivre, dans sa pensée, n'eut point entraîné d'action violente. Il eut, il est vrai, amené la disparition du monument de la place où il avait été élevé, mais les bas-reliefs qui l'entouraient, transportés aux Invalides y eussent été préservés. Quant au renversement accompli, il n'y avait point participé. Le décret qui l'ordonnait avait été rendu par la Commune le 12 avril, avant qu'il n'en fut membre, son élection ne datait que du 16 avril. A la Commune il avait fait partie de la minorité désireuse de modération, qui s'était vainement efforcée de contenir les extrêmes révolutionnaires de la majorité, seuls responsables des actes violents accomplis.

Les témoignages de membres de la Commune se produisirent à la décharge de Courbet. Pascal Grousset, un de ses co-accusés, vint prendre pour lui le renversement. Le contrat préparé entre la Commune et l'ingénieur chargé des travaux, en sa possession, ne portait point la signature de Courbet, resté étranger à l'arrangement survenu.

Tout cela était vrai. Il faut cependant reconnaître que si Courbet n'était entré à la Commune qu'après que le décret ordonnant le renversement eut été rendu, il avait, en venant faire partie d'un gouvernement qui procédait à l'exécution de l'acte décrété, encouru, au moins de ce fait, une part de responsabilité. S'il eut

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