‹ CourbetChapitre 5 sur 17 · X. — PORTRAIT D'HECTOR RI-IUJO · texte numérisé non relu

X. — PORTRAIT D'HECTOR RI-IUJO

Ion de 1850-51.

Les novateurs en paysage Théodore Rousseau, Corot malgré leur volonté d'abandonner l'ancienne convention n'avaient pu y réussir entièrement. Ils étaient demeurés plus ou moins sous l'empire des idées régnantes. Si Rousseau dans ses études préliminaires faites devant la nature, la serre de près, il ajoute aux tableaux définitifs une part de romantisme. Corot commençait alors à être goûté, non pas, il est vrai, pour ces œuvres où il se tient fidèlement à l'observation de la nature, mais pour ces tableaux d'atelier, où dansent des nymphes et où les arbres prennent une tournure qui frise l'arrangement.

A l'époque où le souvenir de l'ancien paysage hantait encore les esprits, où les novateurs gardaient dans leur art une part de convention, Courbet ne voulait connaître que le paysage pris directement à la nature, en rendant sincèrement les aspects et les formes, sans part de prétendu embellissement.

La majorité des tableaux peints par Courbet consiste en paysages. Ses grandes compositions VEnterrement, le Retour de la foire, les Casseurs de pierres. Les Baigneuses, La Curée, Les Demoiselles des bords de la Seine, Le Combat de cerfs, La Sieste ont un entourage demandé à la nature. En donnant le paysage comme une sorte de fondement à son art, Courbet n'obéissait point à une résolution préconçue. Il suivait sa pente. Il s'abandonnait à des préférences instinctives.

Livré à lui-même il était en effet entraîné vers la nature, il trouvait satisfaction à s'y plonger. Les spectacles qu'elle lui offrait, lui procuraient une intense jouissance. Cet homme dont on voulait faire un artiste grossier, un pur ouvrier, se remplissait d'ennivrement devant les horizons de son pays natal, dans les bois autour de la rivière la Loue, sur les bords humides du ruisseau du Puits-noir. Entré dès sa jeunesse en intime union avec les spectacles de la nature, lorsqu'il venait à les reproduire, il ne pouvait penser à les arranger selon des idées d'école. Ce n'était donc point avec le dessein préconçu d'établir une esthétique nouvelle, en opposition à l'esthétique régnante, qu'il s'était mis à peindre le paysage sans modifier ses traits réels. En procédant comme il l'avait fait, il avait agi le plus naturellement du monde.

Courbet venu à Paris, y trouvant le milieu qui lui donnait la célébrité, ne s'y est cependant jamais véritablement implanté. Il n'est jamais entré dans ce qu'on appelle la vie parisienne, il n'a jamais rien eu de parisien. Il est toujours sorti de la ville pour reprendre contact avec la nature. Il est constamment retourné peindre sur la terre natale. Mais comme il se remettait sans cesse à reproduire les sites saillants et les aspects caractéristiques qu'elle lui offrait, son œuvre en a pris une physionomie à part, bien définie. Il y a rapport étroit entre l'œuvre et la contrée où elle a été, pour la

plus grande part exécutée. Aussi quand on pénètre en Franche-Comté, qu'on suit par exemple la vallée du Doubs vers Besançon, est-on amené à s'écrier, à la vue des traits particuliers que présente la campagne : (( Voilà le pa3'S de Courbet ! » A chaque apparition d'un site saillant on peut dire : « Voilà un Courbet ! » Les visiteurs au Salon de 1852 ne pouvaient, avec leurs notions préconçues, apprécier les paysages de Courbet et ce sont le changement des idées et le recul des ans, qui nous permettent maintenant d'y voir ces qualités que les hommes du temps, à de rares exceptions près, n'ont su y découvrir.

Courbet envoya au Salon de 1853 trois tableaux : Les Baigneuses, Les Lutteurs, La Pileuse endormie. Il était à ce moment devenu le représentant du réalisme. Il se trouvait ainsi dressé comme troisième chef d'école en face des deux autres qui existaient déjà, Ingres représentant le clacissisme et Delacroix le romantisme. Aujourd'hui on peut voir au Louvre, dans les Musées et les collections les œuvres des trois maîtres, acceptées comme allant ensemble par des mérites divers et faisant désormais partie d'une même catégorie, qu'on peut appeler tout simplement celle de la bonne peinture. Mais en 1853 la lutte engagée d'abord entre classiques et romantiques s'était étendue aux réalistes et les trois camps se combattaient avec apreté, prétendant s'exclure réciproquement de la sphère de l'art.

Courbet pénétré de l'ardeur combative avait forcé en cette année 1853, par le choix des sujets envoyés au Salon, le côté de son art déclaré réaliste. Il courait au devant du reproche de manquer d'idéal. Ses baigneuses étaient des pa3'Sannes charnues de forte corpulence, ses lutteurs, d'une musculature puissante mais n'ayant rien des formes classiques, sortaient des baraques foraines, sa fileuse endormie était vêtue d'un costume du peuple. Aujourd'hui si l'on vient à voir ces œuvres, on en accepte le sujet sans y penser. On ne les classe parmi les autres œuvres de Courbet, que selon leur valeur d'exécution. Mais en 1853 l'accentuation voulue de Courbet, par le choix des sujets, de sa manière réaliste souleva les visiteurs au Salon et les attaques de la critique se renouvelèrent particulièrement accrues contre Les Baigneuses.

Malgré tout, le groupe des partisans s'augmentait de temps en temps de quelque recrue. Il lui en vint une en ce moment en la personne de Bru3^as, séduit par les œuvres mêmes si violemment attaquées au Salon de 1853. C'était un riche amateur de peinture de Montpellier. Il s'était antérieurement épris de Delacroix, auquel il avait fait peindre son portrait. Il achetait maintenant les Baigneuses, la Fileuse endormie et le portrait dit l'Homme à la pipe du Salon de 1850. Le secours d'argent procuré à Courbet par la vente de ces œuvres lui arrivait de la façon la plus opportune.

Les rapports noués à cette occasion se resserrèrent et conduisirent à des relations intimes : Bruyas invita Courbet à venir à Montpellier. Il alla en 1854 y passer plusieurs mois. Il peignit alors pour Bruyas des tableaux qui, avec ceux qu'il lui avait déjà vendus, formèrent, au nombre de douze, un ensemble maintenant au Musée de Montpellier auquel il a été légué. Les tableaux peints consistent en portraits de Bruyas, en vues de la mer prises à Palavas, qui est comme la station maritime de Montpellier. Ce fut l'introduction de Courbet à la mer, un premier contact qui devait plus tard être repris et devenir persistant sur la Manche, à Trouville et à Etretat.

Cependant le plus important tableau peint à Montpellier fut la Rencontre. Courbet arrive à pied, le sac au dos. Il rencontre Bruyas venu au devant de lui avec son domestique. Ils se saluent et, nu-tête, ont tous les trois le chapeau à la main, ce qui a fait donner aussi pour titre au tableau : Bonjour M. Courbet. La scène a comme encadrement un paysage baigné d'une éclatante lumière, qu'on ne trouve dans aucun des paysages antérieurs. On reconnaît là le don que possédait Courbet de s'attacher à la nature, d'en découvrir en chaque lieu l'aspect caractéristique. Arrivé dans le midi où une lumière qui lui avait été jusqu'alors inconnue baigne les objets, il sait tout de suite la saisir et en fixer du premier coup l'éclat sur la toile.

Il n'y eut pas de Salon en 1854. Le Salon fut renvoyé à l'année 1855, pour se confondre alors avec une exposition universelle. Cette exposition avait lieu en émulation et comme conséquence de l'exposition universelle de l'Industrie tenue à Londres, en 1851, avec un grand succès. L'exposition universelle à Paris, la seconde de son genre, devait comme innovation présenter à côté de la partie consacrée à l'industrie, une partie consacrée aux Beaux-Arts de tous les pays. On comprend l'intérêt qu'elle excitait parmi les artistes et le souci qu'ils eurent d'y faire figurer de leurs œuvres. La faculté leur avait été laissée de soumettre à l'examen du jury d'admission des œuvres prises à leurs anciennes productions, même déjà vues aux Salons, ou nouvelles non encore montrées. Courbet se prévalut de l'avantage en envoyant un choix d'œuvres anciennes ayant en partie figuré aux Salons, plus une œuvre nouvelle très importante qu'il venait d'achever.

Les œuvres anciennes au nombre de douze comprenaient V Enterrement, les Casseurs de pierres, les Demoiselles de village, la Pileuse endormie, la Rencontre, les Cribleuses de blé, des portraits et des paysages. L'œuvre nouvelle qui, par ses dimensions pouvait être donnée comme un pendant à VEnterrement, avait pour titre Y Atelier. Courbet s'y présentait assis au centre de son atelier, à même de peindre un paysage, ayant auprès de lui une femme nue debout, un modèle.

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