‹ CourbetChapitre 6 sur 17 · XII. — LES RAIC.NRUSHS · texte numérisé non relu

XII. — LES RAIC.NRUSHS

Ion de 1SJ3.

De chaque côté se voyait un groupe de figurants, le groupe de droite formé des amis et des défenseurs Champfleury, Beaudelaire, Bruyas, Proudhon, etc., le groupe de gauche composé des personnages que Courbet s'était appliqué à peindre ou sur lesquels il avait arrêté son imagination, un terrassier, un prêtre, un braconnier, un juif, etc. Au titre VAtelier Courbet avait ajouté en sous-titre Allégorie réelle, plus une dissertation venant expliquer que les figurants introduits dans les groupes étaient là comme symboles, pour montrer des catégories sociales et mettre sous les yeux les formes diverses du monde vivant. Cette part de littérature à tendances sociales, étrangère à l'art et à l'esprit de Courbet, lui avait été évidemment suggérée par Proudhon, qui exerçait maintenant sur lui son influence.

Le jury d'admission à l'Exposition universelle accepta les œuvres diverses, mais refusa les deux principales VEnterrement et VAtelier. Le jury, a3^ant à juger des artistes de toutes les nations, était un jur}- international. Il représentait ainsi ce qu'on pourrait appeler l'intelligence artistique européenne. Et pendant qu'il repoussait les grandes œuvres de Courbet, il ouvrait la porte à deux battants à celles d'Horace Vernet et, en fin d'exposition, gratifiait l'auteur d'une médaille d'honneur.

Depuis on a eu de si nombreuses occasions de constater, en fait de jugements artistiques, l'ignorance

du public, l'aveuglement de la critique, l'incompétence des jurys, qu'il est inutile de vouloir ratiociner sur les décisions prises par le jury de l'Exposition universelle en 1855. Pour s'expliquer tant d'erreurs de vision survenues alors et depuis, de tant de côtés, on n'a qu'à se pénétrer de cette remarque de Manet : « Les hommes capables d'apprécier la peinture originale, la peinture exceptionnelle à son apparition, ne sont pas beaucoup plus nombreux que ceux qui peuvent en faire. »

Courbet mit à l'Exposition universelle ces tableaux que le jury avait acceptés, mais désireux de produire aussi l'Enterrement et l'Atelier refusés, il se résolut à les montrer dans une exposition particulière. Il éleva à cet effet Avenue Montaigne, non loin du palais de l'Exposition universelle, une construction où il plaça, en même temps que ses deux grands tableaux, une quarantaine de ses œuvres. On pourrait penser que l'ensemble important, formé par les œuvres exposées en deux assemblages différents, aurait fait éclater à tous les yeux la valeur de Courbet. Il n'en fut rien. La peinture est de tous les arts le plus difficile à juger, elle demande une adaptation de l'œil, mais lorsque l'œil a été adapté à certaines formes et à un certain coloris, tout ce qui, comme nouveauté, en diffère, ne peut être que d'abord méconnu. Les changements de goût en peinture ne sauraient donc se produire que graduellement, ils demandent un long temps. Courbet put

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reconnaître ces vérités, à la suite de ses expositions de 1855. Elles le laissaient, en face du public, à peu près tel qu'il était auparavant, incompris de la plupart, soutenu et prôné, comme chef d'école par un groupe.

Son exposition particulière attira peu de visiteurs. Elle en eut cependant de choisis, entre autres Delacroix qui, dans son Journal, à la date du 3 août, a relaté sa visite et l'opinion qu'il s'était formée spécialement de l'Atelier. « Je vais voir l'exposition de Courbet. J'y reste (( seul pendant près d'une heure. J'y découvre un chef- (( d'œuvre dans son tableau refusé (L'Atelier). Je ne « pouvais m'arracher de cette vue. Il y a des progrès (( énormes et cependant cela m'a fait admirer son (( Enterrement. Dans celui-ci, les personnages sont les « uns sur les autres, la composition n'est pas bien « entendue, il y a de l'air et des parties d'une exécution « considérables, les hanches, la cuisse du modèle nu (( et sa gorge, la femme du devant qui a un châle. La (( seule faute est que le tableau qu'il peint, fait amphi- (( bologie, il a l'air d'un vrai ciel au milieu du tableau. « On a refusé là un des ouvrages les plus singuliers de « ce temps. » Voilà le vrai jugement.

Courbet avait mis, en tête du catalogue de son exposition particulière, une courte préface. Il y disait d'abord : « Le titre de réaliste m'a été imposé, comme on a imposé aux hommes de 1830, le titre de romantiques». Cela était vrai. Courbet obéissant à ses dons

naturels avait produit, avant toute conception théorique, des œuvres d'un caractère particulier. A leur vue un groupe formé autour de lui, lui avait décerné le titre de réaliste, correspondant à des théories en partie littéraires. Courbet élevé à cette occasion à la hauteur de chef d'école avait bien pu accepter l'élévation avec orgueil et s'en prévaloir, mais elle ne venait pas de lui. Il définissait ensuite son action en disant : « Etre à même de traduire les mœurs, les idées, l'aspect de mon époque, selon mon appréciation. Etre non seulement un peintre mais un homme, en un mot faire de l'art vivant, tel est mon but. » Courbet laissé à lui même, venant expliquer son art l'a toujours fait nettement, brièvement et ces simples mots de sa préface faire de l'art vivant, disaient avec justesse non seulement ce qu'il avait voulu faire, mais ce qu'il avait bien réellement fait et accompli.

Nous avons parlé à l'occasion de l'Atelier de l'influence exercée sur Courbet par Proudhon. Au moment où nous sommes arrivés, en 1855, elle était, par suite de la liaison survenue entre eux, tout à fait établie. Le grand-père maternel de Courbet Oudot, était un vieux voltairien qui, à la Révolution, en avait embrassé avec ardeur les idées. Il les avait inculquées à son petit-fils, dont il avait fait, à son exemple, un libre penseur anticlérical. Courbet s'était ainsi trouvé préparé à devenir républicain et à s'attacher au gouvernement répu-

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blicain en 1848. Après le Coup d'Etat de 1851, fidèle à lui même, il s'était rangé dans l'opposition, se joignant aux hommes qui combattaient l'Empire. On voit que ses convictions politiques l'avaient mis en état de pouvoir se lier avec Proudhon et de subir son influence.

Du reste la liaison entre eux avait commencé le plus simplement du monde. Ils étaient tous les deux Franc-Comtois — Proudhon né à Besançon — et c'est comme compatriotes qu'ils étaient d'abord allés l'un vers l'autre. Proudhon l'aîné de Courbet de dix ans, était d'un caractère ferme, volontaire, combatif, Courbet était, avec sa nature d'artiste, un homme d'émotion, de laisser aller et la liaison établie, ce fut Proudhon qui exerça l'ascendant et tint l'autre sous sa dépendance intellectuelle.

Proudhon était alors un polémiste fameux, il jouissait d'une énorme réputation parmi les républicains, les socialistes et on comprend que Courbet se soit senti flatté de se voir bientôt élevé par lui au rôle d'artiste appelé à intervenir sur le terrain politique et à aider à la rénovation sociale entrevue. Voila donc Courbet définitivement élevé, en dehors de son art, à un double rôle : par un groupe d'hommes de lettres et d'artistes au rôle de représentant attitré du réalisme, par Proudhon et un groupe d'hommes politiques au rôle d'homme devant faire intervenir l'art dans les questions politiques et sociales.

Proudhon n'avait aucune connaissance des choses de l'art, qui lui eut permis d'en parler avec quelque rectitude; à défaut il n'avait ni flair, ni sensibilité pour les goûter et les apprécier d'instinct. Il a écrit un livre, publié parmi ses œuvres posthumes sous le titre : Du principe de Vart et de sa destination sociale, qui ne repose sur aucun fondement. On se rendra compte après cela que la liaison établie avec Proudhon, non seulement ne pouvait être d'aucun avantage à Courbet dans l'exercice de son art, mais ne pouvait que lui être nuisible, en l'amenant à dévier de la ligne où ses facultés naturelles et son expérience acquise l'avaient conduit à montrer sa supériorité.

Courbet était doué, sur le terrain de son art, d'un jugement sûr, qui lui a permis de ne s'engager qu'occasionnellement dans la voie où Proudhon et les siens essayaient de le pousser, mais si, comme artiste, il a su se retenir, il s'est comme homme laissé influencer par Proudhon, puis Proudhon mort, par ses disciples et fidèles, au point de se croire appelé à jouer un rôle politique, chose pour laquelle il n'était point fait, où entré à l'aveugle, il a montré la plus complète inaptitude.

L'Exposition universelle s'étant prolongée tard en 1855, il n'y eut point de Salon en 1856. Courbet ne put donc montrer après sa double exposition de 1855 d'œuvres nouvelles qu'en 1857. Il envoya au Salon de cette

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