‹ CourbetChapitre 8 sur 17 · A SAINTES · texte numérisé non relu

A SAINTES

A ce moment un nouveau défenseur était survenu, Castagnary. Il s'était comme écrivain fait une place en vue dans divers journaux, où il soutenait la cause de Courbet, non seulement par une vive polémique, mais par une critique raisonnée. Il savait mettre en relief les qualités du peintre et expliquer en quoi consistait sa supériorité. Une amitié des plus honorables les unit, qui ne se termina qu'à la mort de Courbet.

Castagnary était de Saintes. Il y avait un ami d'enfance, Etienne Baudry, qui possédait près de la ville une résidence dans un beau site. Il avait amené Baudry, épris de littérature et d'art, à partager son admiration pour Courbet. Baudry ayant invité Courbet cà séjourner chez lui, Castagnary qui se rendait cliaque année cà Saintes en villégiature, l'emmena avec lui en 1862. Ils arrivèrent à Saintes à la Un de Mai. Celle année là il n'y avait pas de Salon. Les Salons, par un

nouveau règlement appliqué pendant un certain nombre d'années, d'annuels n'étant plus devenus que bisannuels. Courbet était parti pour Saintes avec l'intention de n'y rester que quelques jours, mais il fut tellement satisfait du lieu et de l'accueil qu'il reçut de Baudry et des habitants, qu'il y passa près d'une année.

Saintes était ma ville natale et quoique je l'eusse quittée à cette époque, j'y faisais des visites pour cultiver les relations que j'y conservais. Quand je sus Courbet à Saintes chez Baudry, je m'y rendis désireux de faire sa connaissance. Baudrv était mon cousin, j'avais avec lui d'étroites relations familiales. Par de fréquents séjours à Saintes j'entrai donc alors en intimité avec Courbet. Je donne ces détails pour expliquer que si j'essaie ici d'en faire un portrait exact, c'est que j'ai pu voir en lui les deux hommes qui s'y trouvaient. A Saintes l'artiste pris tout entier par son art, se plongeant dans la nature, homme simple, jovial, bon camarade avec les artistes et les gens de ses entours; à Paris l'artiste compliqué du chef de l'école réaliste, du politique, du socialiste, amené comme tel à prendre des attitudes et à écrire et discourir pour la galerie, grand sur le terrain de son art, dénué de dons sur le terrain politique.

On arrivait à Saintes en 1862 en diligence. Rochemont, la résidence de Baudry où Courbet allait demeu-

rer, est situé à deux kilomètres de la ville. Le voyage sur l'impériale d'une diligence et les deux kilomètres parcourus vers Rocliemont avaient suffi à Courbet, tenant les yeux sur la campagne, pour en saisir la physionomie. Castagnary raconte que dans l'après midi du jour même où il était arrivé à Rochemont ayant pris une toile, il avait dans un paysage composé su fixer l'aspect nouveau pour lui de la campagne de Saintes. En effet l'ormeau y pousse partout spontanément sur la lisière des champs, au milieu des haies, et donne à la végétation un caractère local. C'est la prédominance de cette sorte d'arbres que Courbet avait d'abord remarquée et qu'il mettait tout de suite en vue sur la toile.

Il va maintenant faire des études, dont plusieurs deviendront des tableaux, sur les coteaux boisés qui s'étendent entre Rochemont et la Charente, vers le Port Berlaud et vers Bussac. L'atmosphère des régions de l'Est et du Sud-Ouest n'est pas la même. Dans l'Est l'air est plus âpre, l'ambiance plus sèche que dans le Sud-Ouest, non loin de la mer, où une certaine moiteur enveloppe la nature. Cette différence de l'atmosphère apparaît saisie et rendue dans les études et les paysages que Courbet a exécutés en Franche-Comté et à Saintes, qui permet de les reconnaître pour ce qu'ils sont et de les distinguer les uns des autres.

Il saura dégager pendant son séjour à Saintes tou-

les les particularités de la végétation locale. Les saules dans le Sud-Ouest sont de tout autres arbres que dans le Nord et l'Est, leur tronc y prend un développement puissant, leur feuillage une coloration foncée, que Courbet remarquera. Certains paysages, où il a introduit les saules des environs de Rochemont, peuvent compter parmi ses meilleurs. On voit ainsi ce qu'était Courbet au fond de son être, un homme attiré par la nature, aimant à s'y plonger et, comme artiste, éprouvant une vraie jouissance à en découvrir les aspects et à les rendre.

Il trouvait deux peintres venus à Saintes : Auguin, originaire de Rochefort, paysagiste élève de Corot et Pradelles, un Alsacien, plus un sculpteur, Arnold, qui exécutait les travaux à obtenir dans la ville et le voisinage. Il se lia immédiatement avec eux, sur le pied d'une parfaite camaraderie, prenant intérêt à leurs œuvres, sachant y découvrir des qualités, toujours prêt à les faire profiter des conseils qu'ils pouvaient lui demander.

Corot était à la Rochelle, où il exécutait ses vues du port. Il vint passer un certain temps à Saintes avec Courbet et Auguin. Courbet et Corot différaient tellement, que se tenant tous les deux à leur manière d'être, ils ne pouvaient se contrarier. Courbet avec son habitude de se produire, son exhubérance, son laisser-aller de paroles, à table et dans les réunions du soir, était le

le bout-en-train et menait la conversation, tandis que Corot, réservé par nature, porté à l'intimité, écoutait, fumait sa pipe, se bornant à placer un mot de temps à autre, d'un air malicieux.

Un jour d'été, en 1862, Courbet et Corot, assis dans un champ, près de la route de Saint-Jean-d'Angély, se mirent à prendre une même vue de la ville de Saintes. Ils l'exécutaient sur de petites toiles de même dimension et étaient convenus de la terminer dans le même temps. Nous nous trouvions là, deux ou trois amis à les regarder. Ils étaient assis l'un près de l'autre, assez éloignés pour ne pas voir le travail l'un de l'autre, mais pas assez pour ne pouvoir échanger des propos et se mêler à la conversation, que nous tenions autour d'eux. Corot, dans la vue qu'il a peinte, maintenant conservée au Musée de Liège (1), a pour sa part représenté au premier plan, Courbet en train de peindre.

Ces deux œuvres, exécutées simultanément par Courbet et Corot, peuvent servir à reconnaître quels étaient les principes communs auxquels ils obéissaient. En 1862 l'idée dominante était toujours que l'artiste devait ajouter une part d'arrangement venue de son imagination ou de sa science, au sujet qu'il rci)réscntait, une part prise hors du sujet, appelée à le modifier et à l'embellir en quelque mesure.

Courbet et Corot, lorsqu'ils jîeignaicnt devant la

(1) N" 1270 du Catalogue des œuvres de Corot, Robaut-Moreau Ni-laton.

nature, en rendaient les aspects sans rien y ajouter. Ils s'appliquaient à fixer avec exactitude les choses vues, mais les vo3'ant en véritables artistes, ils les simpliliaient naturellement, ils en saisissaient les côtés caractéristiques et négligeaient les détails et les traits accessoires. Comme ils possédaient une grande sensibilité, qu'ils vibraient devant la nature, qu'ils éprouvaient de l'émotion à en contempler les scènes, toute cette part de sentiment se trouve incluse dans les tableaux qu'ils ont peints. Elle les constitue des œuvres d'art.. Cependant elle fait corps avec eux et les anime, non comme une part ajoutée et due à la réflexion, mais comme une partie intrinsèque de l'exécution, sans {[ue les artistes aient même pensé à l'y mettre. Par conséquent elle n'intervient en rien dans le sujet, pour en modifier les formes et les contours, observés et rendus dans leur réalité. C'est bien ainsi qu'ont été peintes les deux vues de Saintes.

Il m'est arrivé, de longues années après que j'avais assisté en partie à la production de ces vues, de les trouver passant en vente à Paris, dans des collections où les circonstances les avaient fait entrer. On peut s'imaginer l'intérêt avec lequel je les revoyais. Ce qui me frappa avant tout, ce fut la iidélité avec laquelle l'aspect des lieux avait été rendu. Les clochers des églises Saint-Pierre et Saint-Eutrope, à Saintes, si particuliers, étaient sur la toile dans l'exactitude de leur

forme. La végétation locale, caractérisée par le feuillage des ormeaux qui poussent là naturellement, avait été saisie dans toute sa vérité. Ces deux tableaux révélaient certes la manière individuelle propre aux deux artistes, plus tendre chez Corot, plus sévère chez Courbet, mais leur structure montrait avant tout la sincérité avec laquelle les deux artistes, s'étaient appliqués à serrer, d'aussi près que possible, la contexture du paysage qu'ils avaient eu sous les yeux.

Quand on se tenait auprès de Courbet, on avait occasion de reconnaître avec quel souci il s'attachait à rendre aussi fidèlement que possible, jusqu'à des détails, qui eussent pu paraître secondaires. Je vais en donner un exemple assez singulier.

Il avait trouvé au Port Bertaud, sur la Charente, près de Saintes, un âne qui l'avait intéressé. Pour se bien représenter un âne, autant que je puis croire n'en n'ayant encore jamais peint, il avait d'abord fait un petit portrait de celui-ci, où il le montre mangeant un picotin d'avoine (1). Puis il l'avait utilisé plus en grand, dans son tableau de la Laitière de Saintonge, où il porte la laitière. Enfm il allait l'introduire dans son Retour de la Conférence. Ce tableau là se détache sur l'ensemble de son œuvre comme une pièce exceptionnelle, où la scène représentée n'a pas été vue mais composée,

(1) Le tableau fait maintenant partie des collections du Petit Palais, aux Champs-Elysées.

dans des intentions de combat anti-cléricales, n'ayant rien d'artistique. 11 n'y a pas par conséquent, en dérogation de son esthétique, serré la réalité de près. Cependant il ne pouvait aller dans n'importe quelle circonstance, jusqu'à oublier entièrement ses principes et sortir de ses habitudes. Aussi l'âne qui figure au centre du tableau, n'y a-t-il été introduit qu'après une étude préliminaire faite sur nature.

Dans l'arrangement l'âne surchargé du lourd personnage qu'il porte, plie et sa tète se présente ainsi de Iravers. C'est ce mouvement particulier que Courbet avait voulu saisir sur l'animal même, posant devant lui. A cet effet il avait, au Port Bertaud, fait passer la corde attachée à son licou dans une boucle, qui se trouvait là fixée à un mur. En tirant sur la corde on amenait l'âne à toucher le mur et à tourner la tête d'une certaine manière, qui était précisément celle que Courbet recherchait. Mais l'âne ne se prêtait nullement à ce qu'on lui demandait. Il souffrait de la position qu'on venait à lui faire prendre. Aussi lorsqu'on tirait la corde, il ruait de colère et assourdissait de son braiement. Nous étions là quelques amis, fort intrigués par cette scène.

Courbet voulait avoir quant même la pose recherchée néanmoins, bon homme comme il était, il s'apitoyait sur l'animal. Alors, pour en abréger la souifrance, les yeux fixés sur lui, son couleau à palette à la main,

XVII F. — PORTIÎAIT DE CIIAMPFLEURY,

Exposition particulière de 1855.

il se mit à jeter les plaques de couleur sur la toile avec une sorte de fureur et, en dix minutes, il eut sa tête avec le mouvement désiré. Il nous avait donné à la fois le spectacle de la puissance, avec laquelle il pouvait enlever un morceau et du scrupule avec lequel il poursuivait jusque dans les détails, la représentation de la vie.

Les habitants de Saintes s'appliquèrent à rendre le séjour de leur ville agréable aux artistes qui s'y étaient réunis. Courbet commençait à devenir obèse, mais c'était toujours un magnifique homme, que l'on ne pouvait s'empêcher de remarquer au passage. Sa bonne humeur, sa familiarité avec tous au principal café, où il allait s'asseoir, en avaient fait un universel favori. Baudrv donna à Rochemont une fête en son honneur, où toute la ville se rendit. Courbet fut particulièrement sensible à l'accueil qui lui était fait; après avoir laissé passer les diverses dates mises comme bornes à son séjour, il ne pensa plus à partir.

Dans ces circonstances, à la demande de Baudrv et des quelques saintais qui s'intéressaient aux arts, Courbet, Auguin et Pradelles, convinrent de faire une exposition de leurs œuvres. Elle eut lieu à rilôtel-dc- Ville, en janvier 1863. Elle comprit 43 études ou tableaux de Courbet, 9 de Corot, 64 d'Auguin et 42 de Pradelles. Corot avait quitté Saintes à ce moment, mais il envoya de La Rochelle des vues du jiort et des ama-

teiirs de Saintes qui possédaient de ses toiles, les prêtèrent. Le ])rix d'entrée était de 50 centimes la semaine, 25 centimes le dimanche, au profit des pauvres. On réalisa douze cents francs. Des saintais riches achetèi^ent des tableaux, qu'ils payèrent jusqu'à deux et trois mille francs.

Courbet avait mis à l'exposition, outre les vues et les paysages pris aux environs de Saintes, des tableaux de fleurs. Ils apparaissaient comme une nouveauté et marquaient ainsi une étape dans le développement de son art. C'étaient : Une jeune Fille arrangeant des fleurs, les Magnolias, une Branche de cerisier anglais, des roses trémières, des pivoines, des gerbes et bouquets de fleurs variées. Il n'a pas eu l'occasion de répéter cet ensemble de fleurs exécuté à Saintes.

Il peignit aussi à Saintes quelques portraits. Celui d'une dame Boreau, dont les charmes avaient exercé sur lui leur influence et encore celui de Corbinaud, qui fait maintenant partie des collections du Petit Palais, aux Champs-Elysées. Corbinaud était un agent d'affaires, régisseur de propriétés. Baudry l'avait persuadé de se faire peindre par Courbet, auquel il donnerait deux cents francs. A cette éj)oque les peintres de portraits en province prétendaient idéaliser leurs modèles, les embellir, enjoliver d'un sourire les traits revêches qu'ils pouvaient montier. Corbinaud s'attendait évidemment à avoir son portrait exécuté de la sorte.

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C'était un lourdaud de paysan, le premier de sa race qui eut échangé la veste pour une redingote. Quand il se vit peint avec les véritables traits qu'il tenait de la nature, il eut horreur de lui-même et s'enfuit abandonnant le portrait impayé.

Mettant un terme à son séjour à Saintes, Courbet rentra à Paris en mars 1863. Il v avait cette année là un Salon. Il rapportait quelque soixante études ou tableaux, du nombre le tableau de grandes dimensions connu sous le titre de Retour de la Conférence. Des prêtres y sont montrés en marche dans une grande liberté de gestes, sous l'influence évidente du déjeuner et des libations, qui ont du clore la conférence les

ayant réunis.

Il fallait disposer d'un vaste local pour exécuter ce tableau. Il y avait à Saintes, au haras de l'Etat, une construction destinée à servir de résidence au directeur qui, faute de fonds, n'avait pu être terminée et dont il n'existait que la toiture et les quatre murs. Courbet, lié avec le directeur du haras, qui lui avait donné à peindre plusieurs de ses chevaux, s'en assura l'usage. Il s'y enferma, sans dire naturellement ce qu'il entendait y faire, ne laissant pénétrer que quelques amis, que, comme modèles, il revêtait d'une soutane. 11 put ainsi travailler assez longtemps en secret. A la lin le directeur du haras découvrit ce qui se passait cl se crul perdu, si la chose venait à s'ébruiter. 11 oblinl de ('ourbet

sa parole de ne point révéler le lieu où l'œuvre avait été exécutée, puis la lui lit emporter nuitamment.

Courbet avait peint ce Retour de la Conférence, à Saintes, en catimini, sans le montrer, mais avec l'inlention d'aller le produire à Paris, pour y faire du bruit.

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