LA MER
Par un nouveau règlement, la liberté laissée aux artistes de mettre aux Salons tout un ensemble de leurs œuvres, avait été supprimée. Le nombre des artistes se présentant aux Salons s'accroissait tellement tous les ans, que la place pour exposer leurs productions devenait insuffisante. On avait en conséquence limité à deux œuvres l'envoi à faire par chacun. Courbet, comme les autres peintres, ne devait donc plus avoir à un Salon que deux tableaux et il n'eut ainsi, en 1863, que la Chasse au renard et le Portrait de M"" L...
Il avait bien présenté au Salon son tableau du Retour de la Conférence, qu'il eut voulu montrer de préférence à tout autre, mais il lui avait été renvoyé l)ar décision administrative, par un cou}) d'autorité du gouvernement. Le sujet avait été déclaré injurieux pour les ministres d'un culte, comme tel attentatoire à la morale publique.
La mesure gouvernementale donna lieu à une violente polémique dans la presse, approuvée par les conservateurs, attaquée par les républicains et les libres penseurs. Courbet exposa l'œuvre dans son atelier et le nombre de visiteurs qu'il reçut, attirés par le bruit, dut le satisfaire. Il dut aussi être satisfait, comme homme d'opposition, de l'appui qu'il rencontra parmi ses amis politiques et de l'ardeur avec laquelle ils prirent sa défense. Il s'était proposé de forcer l'attention d'une certaine manière à l'aide de cette œuvre, il pouvait se dire qu'il y avait réussi. Aujourd'hui le tableau ne saurait être pris comme sujet de disputes politiques et on ne peut plus en parler qu'au point de vue strictement artistique. Or Courbet, en l'exécutant, venait pour la seconde fois de se laisser entraîner, en dehors de sa sphère de pur artiste, par des gens qui voulaient le tirer à eux. Une fois déjà, en 1853, il avait, avec ses Baifjneiises et ses Lutteurs, forcé le côté réaliste de son art, pour i)laire au groupe qui faisait de lui le chef du réalisme. Déviant de sa vraie voie une seconde fois, il produisait maintenant une œuvre à tendances, dont le sujet avait été choisi pour plaire à ses amis ])olitiques.
La maxime fondamentale qu'il cherchait à inculquer autour de lui se formulait ainsi : a Un peintre ne doit peindre que ce que ses yeux peuvent voir. » Or qu'ayant vu un retour de Conférence avec des prêtres plus ou moins en ébriété, il l'eut peint au naturel,
d'une façon désintéressée, en reproduisant de véritables prêtres, il eut alors peint une tranche de la vie, comme il l'avait fait dans l' Enterrement et les Casseurs de pierre. Mais il n'avait pas peint d'une façon désintéressée une scène telle qu'il eut pu réellement la voir, il l'avait composée et chargée dans une idée d'hostilité au clergé. Et encore, en déviation de son esthétique, ayant à représenter des prêtres, il avait manqué de })rendre comme modèles de véritables })rètres, ainsi qu'il le devait, afm de rester fidèle à lui-même.
Dans l'Enterrement où il y a un prêtre, il avait, pour l'obtenir, fait poser le curé d'Ornans et on reconnaît que le prêtre montré est un vrai prêtre. Mais pour obtenir les prêtres du Retour de la Conférence, il avait simplement fait endosser une soutane à de ses amis de Saintes et aussi voit-on bien que les prêtres représentés n'en sont pas. Ayant à classer le Retour de la Conférence dans l'ensemble de l'œuvre de Courbet, on ne pourrait donc le mettre qu'à un rang inférieur, exécuté par son auteur, en déviation des principes qu'il cherchait à faire prévaloir (1).
Courbet comme homme était de nature débonnaire, se laissant aller aux influences, aux impulsions du moment, mais sur le terrain de son art il était doué de facultés qui le faisaient grand et une des plus dé-
(1) Le tableau n'existe plus. Il a été acheté par un catholique qui l'a détruit. Il reste une esquisse ou deux du sujet.
veloppées était le jugement. Venant donc à voir après l'exécution, de sang-froid, n'importe quelle de ses œuvres, il ne pouvait manquer de reconnaître son vrai caractère et de découvrir, s'il en existait, ses défauts et ses manquements. C'est ainsi qu'en 1853 ayant une fois exagéré le caractère réaliste qu'on lui attribuait et une autre fois, en 1862, versé dans la satyre, pour complaire à ses amis politiques, il s'est bien gardé de répéter la double expérience. Il avait sûrement jugé ses œuvres après coup, dans les deux cas, et compris où elles l'entrainaient.
Rien n'était plus intéressant que de voir Courbet dans l'exercice de ce que l'on pourrait appeler son jugement sur ses propres œnivres. Il peignait de verve, largement, d'abondance, en se servant le plus ordinairement du couteau à palette. C'était sa manière naturelle. Dans ces conditions la réussite est plus ou moins grande. Après avoir enlevé un morceau ou une étude, il se reculait pour l'examiner. Si la réussite était médiocre, il ne disait rien. On voyait qu'il n'était pas content de lui. Mais si, comme il arrivait le plus souvent, le morceau était réellement enlevé, l'étude réussie, il se laissait aller naïvement à des exclamations, qui tombaient comme des louanges qu'il s'adressait à lui même : Quel morceau! Est-ce peint! C'est parfait! Ceux qui le ])ratiquaicnl, l'ayant vu se taire devant des œ^uvres mal venues, trouvaient tout naturel de le voir
s'exclamer devant ses réussites. On ne pouvait manquer de reconnaître alors sa justesse de vision. La louange de ses propres œuvres était exacte.
Il ne montrait d'ailleurs aucune difficulté à reconnaître quand il s'était trompé. Il a maintes fois repris de ses tableaux, pour les retoucher dans les parties faibles ou même y changer ou supprimer des personnages. Il a agi ainsi jusque dans le cas de tableaux mis aux Salons. Il exposa, en 1865, le double portrait de Proudhon et de sa femme. La femme jugée jnal venue déplut particulièrement. Il la fit disparaître du tableau après le Salon. Il a dans la Sieste supprimé, après l'Exposition particulière de 1867, où le tableau fut d'abord montré, une femme assise, peinte au premeir plan, pour lui substituer les chapeaux et les vestes d'hommes qu'on y voit actuellement (1). Castagnary raconte comment sur ses observations le tableau de la Chasse au renard fut remanié, on pourrait aller jusqu'à dire métamorphosé. Il s'y trouvait un piqueur à cheval dont la tête touchait presque le cadre. Courbet l'a sup- ])rimé. Il a même enlevé du tableau le renard, le remplaçant par un chien, si bien que la représentation qui subsiste maintenant du cheval et du chien a conchiil à changer le titre même du tableau qui, appelé /(/ Chasse an renard au Salon de 1863, est devenu le
(1) Dans les Misères des Gueux de Jean Bruno, il existe (pajîe 341 une gravure sur bois, qui donne la Sieste telle qu'elle a d'abord paru, avec la femme peinte au premier plan.
Cheval du piqueur à l'Exposition particulière de 1867. On voit que si Courbet, dans l'exercice de son jugement, se prenait à louer naïvement les parties réussies de ses œuvres, il savait aussi en reconnaître les parties faibles et les reprendre, d'une manière que l'on peut dire publique.
L'accident arrivé à Courbet d'avoir un de ses tableaux repoussé du Salon de 1863, par mesure administrative, se répéta en 1864 avec son tableau Le Réveil. Deux jeunes femmes y sont peintes nues, l'une étendue sur un lit, l'autre venant s'y mettre. L'autorité crut voir dans ce sujet une scène trop libre, comme un attentat aux mœurs et le tableau fut renvoyé. Ce Réveil était le premier ap])aru des nus que Courbet se prenait à exécuter, fort dinércnts de ses plantureuses baigneuses du Salon de 1853. Ses nus allaient représenter maintenant des femmes aux formes pleines, mais sveltes, d'une facture ferme et en même temps veloutée et éclatante.
Il envoya au Salon de 1865 le portrait de Proudhon, qui venait de mourir, et sur un côté de la toile figurait M"' Proudhon, suj)primée ensuite. Le portrait fait maintenant i)artie des collections du Petit Palais aux Champs-Elysées. Le i)orlrail du couple Proudhon fut au Salon généralement trouvé «affreux». Jamais œuvre de Courbet ne fut plus mal l'eçue. Daumier, depuis longtemps des amis de Courbet, crut pour sa i)art
XXI. — LA CUHKH, CIIASSK Al' Clli: VHiail. DANS I.i:S I-OHHTS
J)U C.HANI) .U'iiA.
devoir protester. Il mit dans le Charivari du 22 juin 1865 une lithographie, où un artiste apostrophe violemment un visiteur au Salon, en lui disant : « Voyons ne sovez donc pas bourgeois comme ça... admirez au moins ce Courbet! » Mais le visiteur continue à détourner la tète et à s'éloigner.
Les critiques et les visiteurs au Salon se laissaient aller chaque année, devant les tableaux de Courbet, à leur sensation du moment. Une année ils exagéraient leur blâme à l'égard des tableaux qui, par une raison quelconque, pouvaient leur déplaire et l'année suivante se prenaient à louer des œuvres ne différant pas foncièrement de celles qu'ils avaient auparavant blâmées, mais qui, par le choix du sujet ou tout autre motif, trouvaient grâce devant eux. C'est ainsi qu'alors qu'au Salon de 1865 le coui)le Proudhon avait été très mal reçu, la Femme au perroquet et la Remise des Chevreuils allaient être, au Salon de 1866, des mieux accueillis.
La Femme au perroquet était une femme nue, les cheveux épars, couchée sur des draperies, tenant un perroquet sur la main du bras gauche étendu. L'exécution élégante dans sa force était du même ordre que celle des femmes du Réveil, envoyé au Salon l'année précédente, mais comme le Réveil, rejeté par mesure administrative, n'avait pas été vu la Femme (tu perroquet arrivait avec son charme comme une surprise.
Ceux qui persistaient à faire de Courbet le représentant d'un art grossier, designé sous le litre de réalisme, se trouvaient décontenancés. La sveltesse de cette femme, l'éclat, la fraîcheur de sa chair ne pouvaient manquer quoi qu'on en eut de séduire.
L'autre tableau exposé la Remise des Chevreuils, au ruisseau de Plaisirs-Fontaine, représentait un ruisseau au j)ied de rochers ombragés, avec des chevreuils au repos. Celui-là recueillait une approbation encore plus grande et plus générale que la Femme au perroquet, une approbation telle qu'aucune œuvre de Courbet n'en avait encore obtenue. La Remise des Chevreuils est maintenant au Louvre, donnée par une réunion d'amateurs qui l'achetèrent, en 1889, à la vente Secrétan 76.000 francs.
La Remise des Chevreuils montrait une nouvelle étape, dans ce que l'on peut appeler l'ascension de Courbet vers la clarté et la lumière. Nous en avons déjà signalé deux cas saillants, en parlant de la Rencontre peinte à Montpellier sous le ciel éclatant du midi et des Demoiselles des bords de la Seine et de la Curée, envoyées au Salon de 1857. Maintenant la Remise des Chevreuils, comme éclat de lumière et fraîcheur de coloris, laissait voir quelque chose de plus, quelque chose d'accentué, qu'on retrouverait dans les paysages désormais produits, tels que la Sieste du Salon de 1869 et les vues de mer. C'est que Courbet n'a
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pu manquer d'être influencé par une nouveauté survenue autour de lui, née en succession dans le temps de son réalisme, l'impressionnisme.
Il possédait, avons nous dit, une sûreté de jugement qu'il savait appliquer à ses œuvres, mais qu'il savait peut-être encore mieux exercer autour de lui. 11 tenait les yeux ouverts. Aucune production d'un caractère nouveau ne pouvait lui échapper et manquer d'être prise par lui pour ce qu'elle valait. 11 lui est arrivé maintes fois de découvrir les œuvres de jeunes gens de talent encore inconnus, d'en apprécier immédiatement la valeur et de se mettre à les vanter. Si son attention a pu être arrêtée ainsi par des œuvres rencontrées à l'écart, on peut penser si elle a du l'être par les envois importants de Manet, le Déjeuner sur l'herbe au Salon des refusés en 1863 et. l'Olympia au Salon de 1865. A ce même Salon de 1865, figuraient en outre, s'appuyant sur l'art lumineux de Manet et en donnant comme un développement, deux grandes marines de Claude Monet.
Cependant il ne faudrait pas supposer que Courbet, faisant une nouvelle ascension vers l'éclat et la lumière, après avoir connu les œuvres de Manet et de Claude Monet, ait dévié de sa manière et changé de voie pour devenir lui même impressionniste. Nous n'entendons suggérer rien de semblable. Nous énonçons seulement un fait d'évidence, qui ressort de la vue de /(/ Hnuise
des Chevreuils et des paysages et des marines qui l'ont suivie, que Courbet, ayant connu le mouvement dans le sens de l'éclat et de la lumière, qui se produisait par l'intermédiaire de jeunes gens autour de lui, a su y prendre part dans une mesure et en tirer avantage.
Une seconde Exposition universelle devait avoir lieu à Paris, en 1867. On allait profiter de l'expérience acquise avec la première pour agrandir le cadre de la nouvelle. Comme en 1855 l'exposition aurait en 1867, à côté de la partie consacrée à l'industrie, une partie consacrée aux Beaux- Arts. Cette exposition se présentait donc, encore plus que la première, comme un événement d'intérêt majeur pour les artistes. Courbet y vit de nouveau l'occasion de se produire. En 1855 il avait présenté un ensemble de ses œuvres à l'Exposition universelle, mais rEnterrement et l'Atelier ayant été refusés par le jury, il s'était décidé, tout en ne retirant pas ses œuvres admises, à entreprendre une exposition particulière. L'Enterrement et l'Atelier, accompagnés d'œuvres diverses, avaient ainsi été placés dans une construction érigée exprès Avenue Montaigîie.
En 1867 Courbet se résolut d'avance à montrer ses œuvres hors de l'Exposition universelle, dans une exposition particulière, organisée sur un beaucoup plus grand pied que celle de 1855. Il se trouvait maintenant dans une bonne situation pécuniaire. Il vendait de ses œuvres à des prix élevés pour l'époque et ses res-
sources lui permettaient une entreprise dispendieuse. 11 consacrait donc la somme de cinquante mille francs à l'érection d'une vaste salle en charpente, près du pont de l'Aima, sur l'avenue qui longe la Seine. Dans ces conditions, il n'envoya à l'Exposition universelle que quatre tableaux et son effort se concentra sur son exposition particulière. Elle présenta réellement un magnifique ensemble. Elle comprenait plus de cent études et tableaux, choisis parmi les principaux de l'œuvre entière. Les divers aspects qu'il avait fait prendre à son art, les divers genres, sujets, motifs qu'il avait pu traiter étaient là, on ne peut mieux représentés.
Courbet, avec sa facilité de se laisser aller à son imagination, s'était figuré son exposition comme devant surexciter la curiosité et attirer la foule. Il n'en fut rien. La foule ne vint guère plus qu'en 1855. Comme alors les visiteurs se réduisirent à cette sorte de public restreint, qui s'intéresse assez aux œuvres d'art pour vouloir les juger d'après leur mérite intrinsèque, d'après leur facture et leur traitement. La foule ne recherche dans les œuvres d'art, surtout dans les tableaux, que le motif, que le sujet; seuls l'intéressent rancc(h)te produite, les personnages en action. Et les œuvres de Courbet tirant avant tout leur valeur de la qualité de la peinture en soi, de la puissance de l'exécution, la foule se détournait d'elles, aussi bien en 18()7 qu'en 1855, pour aller se réjouir ailleurs.
En 1868 Courbet envoya au Salon l'Aumône d'un mendiant et le Chevreuil chassé aux écoutes. A l'occasion de l'Aumône d'un mendiant, il crut devoir se livrer à une dissertation de caractère humanitaire. C'était, disait-il, un sujet venant s'ajouter à ceux sur lesquels il s'était déjà arrêté, pour montrer les misères sociales et conduire à y remédier. En réalité il n'avait jamais produit, d'une manière préconçue, qu'une seule œuvre à visées politiques ou sociales, le Retour de la Conférence. Si dans certains cas, tels que celui des Casseurs de pierre, on avait cru voir la montre de misères sociales à corriger, c'est la nature du sujet en lui même qui en était cause, sans que Courbet y eut d'abord pensé. De même avec son mendiant faisant l'aumône, c'était un gueux d'Ornans qu'il avait peint très simplement. La glose et les commentaires, dont il l'accom- ])agnait, ne venaient que, comme une superf état ion, à l'adresse de ses amis politiques.
Le mendiant faisant l'aumône déplut particulièrement au Salon. On le trouva mal dessiné, d'une couleur désagréable et, dans sa réalité, horrible à voir. (Courbet désireux de peindre un mendiant avait pourtant eu raison de choisir un vrai mendiant à l'air minable. On était toujours devant ses œuvres à s'offusquer de la vie présentée sous ses traits saisissants.
Il envoya au Salon de 1869 l'Hallali du cerf par un temps de neige et la Sieste, deux grandes œuvres
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