‹ Courrières et La BouleChapitre 28 sur 30 · VII. — Mode de propagation du coup de feu · texte numérisé non relu

VII. — Mode de propagation du coup de feu

» Ce qui, dans l’accident dont nous nous occupons, a le plus stupéfié les hommes du métier, qui considéraient généralement la mine qui nous occupe comme relativement peu grisouteuse et bien ventilée, c'est le développement excessif de l'explosion, développement qui a compris toute l'étendue de l'étage.

> C’est pour cela que plusieurs d’entre eux, y compris le Directeur des travaux du charbonnage même, ont cru devoir recourir à des sortes d’irruptions subites, hypothèse toujours commode pour expliquer ce qui paraît inexplicable, mais ne reposant absolument sur rien.

» La propagation du coup de feu peut s'expliquer par diverses causes.

» L'une d'elles est l'interruption de l’aérage.

» Si le coup de feu a mis une certaine lenteur à se propager par le bas, il paraît au contraire s'être propagé très rapidement vers le haut, ainsi que nous l’avons déjà fait remarquer.

» Il suivait du reste, dans cette direction, un parcours où la présence du grisou a été signalée plusieurs fois : les abords des tailles n° 4 et n° 5 du deuxième recoupage du cayat n°1; puis les tailles abandonnées no 6 et n° 5 du deuxième recoupage du cayat n° 14 où le grisou avait plus d’une fois empêché le minage et enfin, le troussage descendant, où le gaz devait toujours, quoi qu’on fit, avoir une certaine

(1) Extrait du rapport spécial,

tendance à s’'accumuler. Cette tendance était si bien comprise au charbonnage que, par une mesure de prudence qu’on ne peut que louer, le minage n'était pratiqué dans cette voie qu’en dehors des jours de travail.

» L'explosion a donc dû arriver en un temps très court à la trinque de Plate-Veine.

» Cette trinque une fois obstruée par l'éboulement qui s’y est produit, il n'y avait plus, dans la mine, d'appel d’air que par la couche Catelinotte, et tout le grisou qui se dégage continuellement de Plate- Veine, de Toute-Bonne et de Sorcière ne pouvait plus que s’accumuler.

» Outre les dégagements réguliers du ferme, il faut tenir compte aussi des « coupes » ou sources de grisou qui existaient çà et là dans la mine et dont nous avons vu un certain nombre pendant nos constatations du mois de mars.

» Le tout s’est, il est vrai, passé très rapidement, mais les trajets assez longs accomplis par un bon nombre de victimes dans les chantiers de Sorcière Levant, du n° 13 de Plate-Veine et même de la costresse de Toute-Bonne, prouvent que le parcours de la flamme à travers les travaux, a pris un temps très appréciable.

» Une deuxième cause peut être trouvée dans l'explosion ellemême. Nous avons dit, d'accord avec MM. Hall et Clark, qu'un coup de mine peut, par les vibrations qu'il exerce, soutirer du grisou du charbon non encore abattu.

» Ce quiest vrai pour un coup de mine, doit l'être, bien plus encore, pour un coup de grisou. L'ébranlement produit dans l’air dela mine opérant, tant sur le ferme que sur les remblais, une série de pressions et de succions, doit avoir pour effet d’en faire sortir du grisou en beaucoup d'endroits.

>» Des Ingénieurs repoussent, il est vrai, ce mode d'action, et M. Timmerhans écrit ce qui suit dans la note déjà citée relative à l'accident de Beaulieusart :

« Nous ferons remarquer qu'il est impossible de se rallier à une » opinion qui à été émise et d'après laquelle l'explosion initiale, ou » la flamme, au fur et à mesure qu'elle s'avançait, aurait déterminé » des changements de pression capables de faire sortir du grisou le » long de la galerie des remblais où il était emprisonné.

» Pareil effet ne se conciliant qu'avec l'existence d’une dépression, » n’aurait eu l’occasion de se manifester qu'après le passage de la » flamme. » |

» On ne peut méconnaitre la justesse de cette observation, mais le cas dont il s’agit ici est différent de celui de Beaulieusart: la flamme a parcouru nombre de voies; n'est-il pas permis de supposer que la pression occasionnée dans une voie par la dilatation de l'air, a eu pour effet de pousser dans les voies suivantes le grisou que pouvaient contenir (en moins grande quantité toutefois qu’on ne le croit généralement) les vides des remblais ?

» En outre, il ne faut pas perdre de vue que, lorsque l’explosion a atteint déjà un certain développement, la flamme est précédée d’une couche d'air foulée violemment et emmagasinant par sa vitesse une force vive assez considérable pour entraîner elle-même à sa suite, à la manière d’une trombe, la flamme qui l’a poussée. Ce serait là dans cette sorte de bourrelet d’air et de gaz comprimés que se trouverait la pression maximum et, au moment où là flamme passe, une détente se serait déjà produite dans les remblais et dans le ferme; le grisou, sollicité à sortir, arriverait ainsi à point nommé pour renourrir la flamme dévastatrice.

» À cette deuxième cause pourrait se rattacher l'aspiration produite, en sens contraire de l'aérage normal de la mine, par la flamme qui a monté à grande hauteur dans le puits d'extraction.

» Ce n’est pas seulement sur les remblais et sur les fronts découverts de la mine même que les secousses et aspirations diverses ont pu agir, mais aussi sur les remblais des sièges voisins auxquels détachent certains travaux du puits Sainte-Désirée,

» Ordinairement, ainsi que nous l'avons dit au procès-verbal, aucun gaz n'est refoulé de ces remblais ; c'est même le contraire qui se produit; mais il peut n'en avoir pas été de même pendant la marche de l’explosion.

» C’est pour nous éclairer à ce sujet que nous avons interrogé le machiniste du puits Saint-Amand; celui-ci n’a pu nous donner aucun renseignement, mais l'effet que nous signalons peut très bien avoir eu lieu sans s'être manifesté d’une façon sensible sur la ventilation de ce puits (1).

» Outre cette cause spéciale, nous indiquons dans le chapitre V du procès-verbal, divers points où la flamme a pu se renourrir de grisou et, sans doute, engendrer un certain nombre d’explosions locales plus ou moins importantes qui sufliraient à expliquer les

(1) Il est bon de remarquer qu'il n’y avait eu aucune dépression barométrique susceptible d'exercer une influence sensible sur l’état de la mine.

anomalies constatées çà et là dans l'orientation des traces de l’explosion.

» Une troisième cause, dont il est impossible de méconnaître l'importance, consiste dans le tourbillon de poussières soulevé sur tout le parcours de la trombe enflammée.

» Tout ce qu'on connaît de l'accident démontre qu’un nuage opaque de poussières combustibles accompagnait la flamme. Il est inutile de revenir ici sur ce qui est relaté dans le procès-verbal même où ces particularités sont exposées.

» Une certaine proportion de grisou dans l'air et une grande quantité de poussières mélangées à cet air, il n’en faut pas davantage pour justifier une propagation de la flamme sur une très grande étendue.

» Sous ce rapport, nous pourrons citer quantité d'extraits concordants de nombreux auteurs. M. Haton de la Goupillière dans son remarquable rapport du 8 mars 1878, dit, après avoir passé en revue la plupart d’entre eux :

« La combustion des poussières est à redouter, principalement » comme moyen de propagation. Elles se trouvent partout dans les » mines dont la nature s’y prête, tandis que le grisou peut être seu- » lement localisé. Or, le contre-coup soulevant, de proche en proche, » ces matières et les mettant en suspension, la flamme pourra se pro- » pager en quelque sorte indéfiniment. »

» Plus récemment, la Commission anglaise des accidents a, indépendamment de ses propres recherches, recueilli un grand nombre de témoignages de personnes compétentes. Plusieurs de ces personnes expriment l'opinion que l'influence des poussières peut avoir pour effet une extension considérable, pour ainsi dire indéfinie de l'explosion, et que cette influence est d'autant plus grande que l'explosion a déjà acquis plus de développement et plus de vitesse.

» M. Hilt s'exprime dans le même sens et explique la propagation de cette façon :

« Ilest hors de doute que, dans de semblables circonstances, les » poussières jouent un double rôle : portées à l’incandescence par la » flamme du coup de mine, elles en prolongent indéfiniment l’éten- » due, et décomposées par la chaleur, elles dégagent des gaz inflam- >» mables qui lui fournissent un nouvel aliment et sont en état, si la » quantité est suffisante, de la prolonger pour ainsi dire indéfini- > ment. »

» MM. Mallard et Le Chatelier, eux-mêmes, conviennent, en termi-

nant leur mémoire dans lequel ils réduisent à sa plus simpleexpression le rûle des poussières dans les accidents de mines, que la poussière, l'ennemi de second rang, et bien loin derrière le grisou, disent-ils, peut jouer un rôle important en « aggravant les conséquences d’une > explosion produite par le gaz (1) ».

» Ces diverses causes, que nous venons de signaler, nous paraissent expliquer suffisamment l'étendue de la catastrophe sans qu'il soit besoin de recourir à des causes extraordinaires et peu vraisemblables.

» Quant au parcours de l'explosion, nous l'avons indiqué dans notre procès-verbal. Nous nous sommes servis pour cela de tous les indices de quelque nature qu'ils fusssent, que nous avons relevés dans nos constatations. Nous avons aussi tenu compte des quelques rares dépositions qui étaient utiles à ce point de vue.

» Parmi les indices, les cokifications et les arêtes de poussières ont surtout donné de précieux renseignements.

» Nous avons suivi, pour les interprétations, les règles générales que nous avons rappelées dans le commencement de ce rapport et qui nous paraissent amplement établies.

» Il va de soi, d’ailleurs, que nous ne considérons pas ces règles générales comme dépourvues d’exceptions. Les cokifications et les arêtes de poussières peuvent, dans certaines circonstances, avoir été projetées par le premier souflle, nous en avons vu un exemple frappant pour le point d'origine.

» Les causes de quelques autres exceptions peuvent ne pas être aussi évidentes et il n’est pas étonnant que, dans un accident aussi étendu et aussi complexe, il reste quelques points obscurs, tels par exemple, que le Couchant de Sorcière, où les traces de l'explosion paraissent s’écarter de la règle générale.

» Nous croyons cependant n’avoir laissé subsister d'incertitude que sur de rares points d'intérêt secondaire et nous avons la conviction que ces lois de l'orientation des croûtes de coke et des arêtes de poussières peuvent rendre de grands services dans l'étude d’un accident ; ce serait, selon nous, à tort que l’on refuserait de s’en servir, pour le motif qu'elles comportent quelques exceptions peu expliquées encore.

(1) Nous aurions pu faire remarquer que pour atteindre le chantier de Catelinotte, le courant enflammé avait dû parcourir environ 800 mètres de voies d'entrée d’air où certainement il n’y avait pas de grisou, mais où, au contraire, il y avait beaucoup de poussières.

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