TROISIÈME PARTIÉ
Rapprochement de quelques faits acquis à Courrières et à La Boule.
Dans les derniers chapitres de la deuxième partie, nous avons tenu à donner textuellement la facon dont nous avons, en 1887, exprimé notre manière de voir sur l'accident de La Boule.
En dehors d’une série de faits généraux que nous avons fait ressortir comme se dégageant de notre enquête et sur lesquels nous reviendrons plus loin, cette manière de voir était au fond celle-ci :
Sans l'intervention des poussières, la catastrophe n'aurait pu ni avoir l'extension qu’elle a eue, la plus grande qu'eût eue aucune catastrophe minière antérieure de notre pays, ni même s'être produite.
On a pu voir que nous avions fait cependant la part la plus large possible à l'intervention du grisou, part qui nous parait maintenant excessive. Et sous ce rapport (comme sur certains autres d’ailleurs), nous aurions à faire quelques réserves sur ce que nous écrivions alors. Mais il faut se reporter à cette époque où la question des poussières était loin d’être ce qu'elle est aujourd’hui, et se rappeler que, dans notre pays, presque personne ne croyait alors au danger des poussières.
Nous devons convenir que, malgré tout et en dépit des concessions faites au « grisoutisme » régnant, 1l y eut une grande opposition, parmi les Ingénieurs, à notre manière de voir; et c’est un peu ce qui nous avait décidé, dans la suite, à entreprendre la publication de diverses brochures,
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en vue de jeter quelque lumière sur ce danger des poussières, d'autant plus grand qu'il était presque insoupçonné.
Depuis Lors, bien d’autres publications ont traité cet objet, soit qu’elles fussent les résultats d'enquêtes spéciales faites par des Commissions, soit qu’elles eussent été émises à propos d'accidents survenus dans les mines.
Les illusions sur l’inocuité des poussières au point de vue des désastres miniers se sont peu à peu dissipées et la plupart des pays miniers ont prescrit des mesures destinées à écarter ce danger.
Une sérieuse objection de fait contre le danger des poussières sans grisou, à savoir l'absence de toute explosion dans les mines reconnues comme non grisouteuses (cette objection a été présentée au cours des débats judiciares dans l'affaire de La Boule), a été écartée par l'accident de Camerton (13 novembre 1893, voir notre brochure sur ce coup de feu), survenant précisément dans une des mines déclarées par les antipoussièristes de l’enquête anglaise de 1891, comme non susceptibles d’accident de ce genre.
Depuis lors, 1l y a eu d’autres explosions survenant dans des mines pas ou peu grisouteuses, sans compter celle de Courrières.
Tout récemment encore (le 29 février 1908) est survenu dans une mine de Belgique, absolument non grisouteuse, le charbonnage de Ghlin, une explosion de poussières qui s’est produite et localisée dans une partie de galerie, peutêtre la seule qui fut sèche et poussièreuse, dans cette mine généralement très humide.
Et nous avons sous les veux le rapport que viennent de publier MM. les Inspecteurs des mines anglaises W.-N. Atkinson et J. Dyer Lewis, sur un accident du même genre, mais plus étendu, survenu dans la mine de Dinas (Paysde Galles), mine pratiquement non grisouteuse.
Nous aurions done amplement matière pour compléter là documentation esquissée dans nos rapports de 1887. Nous ne croyons pas avoir à le faire ici, car cette remise au point de la question des poussières, qui serait sans doute fort intéressante, sort du but que nous nous étions assigné en écrivant cette note, et qui était simplement de rapprocher certains faits observés à Courrières des faits analogues observés par nous près de vingt ans auparavant et d'apporter ainsi quelques éléments utiles à l'étude de la question des poussières.
Nous terminerons notre travail par ce rapprochement.
Nous reprendrons un à un, dans l’ordre où nous les avons exposés dans la première partie de notre travail, les faits généraux observés à Courrières, en y comparant ce qui a -été observé à La Boule et en y ajoutant ceux constatés dans ce dernier charbonnage et non signalés à Courrières.
1° Concentration de l'explosion dans les voies principales. — Cette « concentration >», souvent observée aussi en Angleterre, dans les grandes catastrophes minières, a été moins absolue à La Boule.
Nous avons vu, en effet, et un coup d’œil sur le plan des constatations (fig. 7) le rappellera, que dans notre accident de 1887 beaucoup de voies secondaires et les tailles ellesmémes ont été parcourues par l'explosion, quoique d’une façon moins générale et moins complète que les grandes galeries de transport.
À rapprocher de ce fait cependant celui que nous avons signalé à La Boule, à savoir que les effets mécaniques se sont généralement produits de l’extérieur à l’intérieur des chantiers, c’est-à-dire partant des voies principales.
2° Le deuxième fait, à savoir la localisation dans les
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grandes couches, ne comporte pas de rapprochements bien concluants. En effet, à La Boule, les travaux de la couche: Toute-Bonne, qui n’a qu'une ouverture de 0"35 environ, ont été parcourus par les flammes, à la vérité moins complètement que ceux de la couche Catelinotte, couche de grande ouverture.
3 Quant à l'accroissement de la force de l’explosion là où se font de nouvelles arrivées d’air, — fait très aisément explicable d’ailleurs, surtout dans les cas d’explosion de poussières où les matières combustibles sont bientôt en excès, — 1] n'a pas de contirmation bien manifeste dans ce qui s’est passé à La Boule.
On peut cependant voir des effets dûs à cette cause dans les dégâts produits sur le bouveau Sud de 495 mètres et à l’accrochage même.
Mais les effets mécaniques les plus violents, signalés dans le bouveau de Catelinotte et dans celui de Sorcière, ne semblent pas pouvoir être rapportés clairement à cette cause.
4 L'arrêt de l'explosion devant les parties humides ou dépourvues de poussières charbonneuses s’est manifesté à La Boule dans le chantier Couchant de Plate-Veine, où les parties humides n’ont pas été parcourues par l'explosion.
Malgré son importance pratique, ce fait a été peu remarqué à La Boule, car deux autres chantiers ont aussi été épargnés, l’un absolument normal, entre le premier recoupage Levant de Plate-Veine, l’autre, celui de Sorcière Levant, chantier non humide et qui, rappelons encore cette particularité, était le seul réellement grisouteux de toute la mine.
5° La couche de poussière très fine, impalpable comme de la suie, a été fréquemment constatée à La Boule.
Le fait s'explique aisément, les poussières soulevées avec abondance de partout par l’explosion se sont redéposées
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ensuite, les poussières les plus fines restant plus longtemps en suspension étant retombées les dernières.
6° Les croûtes de coke. — On a pu voir par la relation des constatations faites dans les travaux de La Boule et par les appréciations que nous en avons données dans les derniers chapitres de notre rapport sur l’accident, combien ont été nombreuses et significatives ces cokifications marquant le passage des flammes.
Elles indiquent à toute évidence l’intervention des poussières ; seulement, il ne faudrait pas inférer d’une façon absolue de la présence de ces cokifications que les poussières ont agi seules ou comme élément principal. Des cokifications se remarquent en eflet aussi dans des cas où la part du grisou a été prépondérante dans l’accident. Cependant, 1l résulte de constatations faites en divers pays et dont nous avons parlé, et aussi de quelques-uns de nos essais de Frameries que les cokifications sont moins abondantes quand la proportion de grisou est plus forte.
Nous avons fait remarquer que la présence des cokifications se manifestait d’après certaines lois : abondantes à front des tailles, surtout dans les grandes couches, dans les culs-de-sac et ailleurs, là où le courant enflammé avait pu rebrousser ou se ralentir; elles sont rares, parfois nulles dans les grandes voies en ligne droite et là où l’explosion semble avoir eu plus de rapidité et de violence.
Le rapport, déjà signalé sur la récente explosion à la mine anglaise de Dinas, rappelle aussi ce fait comme étant d'observation constante.
7° Les arêtes de poussières. — Nous avons, en 1887, décrit ces dépôts particuliers qui, pensons-nous, n’avaient guère jusque-là attiré l'attention, et que nous avons même, dans une lettre particulière, signalés à notre collègue anglais M. W.-N. Atkinson, en 1888, après que nous
eûmes pris Connaissance de son livre sur les Æxplosions dans les mines de houille.
Ces arêtes de poussières ne démontrent pas à l’évidence, comme le font les cokifications, qu'il y a eu passage de la flamme. Elles indiquent simplement qu'il y a eu passage d’un courant rapide fortement chargé de poussières. Elles peuvent, comme on l’a vu, se rencontrer, exceptionnellement, dans des travaux où il n’y a pas eu d’explosion, lorsque les conditions ci-dessus indiquées sont remplies.
D'autre part, on peut les trouver dans les chantiers sinistrés, là où les croûtes de coke sont rares ou nulles, c'est-à-dire dans les grandes voies en ligne droite qui se prêtent peu aux cokifications. Nous en avons signalé plusieurs exemples à La Boule.
8° Orientation des croûtes de coke. — Nous avons démontré amplement, croyons-nous, que ces croûtes de coke se déposent sur Les boisages et Les autres saillies non par remous derrière ces boisages et saillies, mais par projJection directe.
Nous avons vu aussi que, dans la grande généralité des cas, ces cokifications tournent le dos au parcours initial de l’explosion.
Elles sont donc chassées sur les boisages par le courant de retour.
Cette orientation n’est plus contestée, bien que, dans certains Cas, par suite sans doute de la complication des parcours de l’explosion, il y ait des exceptions apparentes.
Pour ce qui concerne la Belgique, les quelques explosions survenues depuis 1887 ont démontré l’exactitude de cette loi.
Nous nous rappelons une explosion importante survenue en 1888 dans une mine du Couchant de Mons. L’Ingénieur chargé de l’enquête avait relevé avec le plus grand soin le sens des cokifications.
. Insuffisamment renseigné encore sur l’origine de l’accident, il plaçait celle-ci en un point où il avait trouvé une lampe défectueuse.
Nous ne pûmes nous rallier à sa manière de voir, car l'orientation des croûtes de coke était, pour une partie des galeries, inverse de ce qu’elle aurait dû être de par la loi ci-dessus énoncée.
L'événement ne tarda pas à confirmer celle-ci. Il fut, en effet, découvert que c'était une mine tirée dans une autre vole qui avait causé la catastrophe.
Le parcours de l’explosion, rectifié d’après cette donnée nouvelle, cadrait cette fois parfaitement avec l’orientation des croûtes de coke, celle-ci étant constamment inverse sur tout le parcours.
Nous avons vu qu'une dérogation remarquable à cette règle se constate, surtout quand les poussières jouent le rôle principal dans l'explosion, au point de départ de celle-ci. En cet endroit, en effet, les croûtes de coke font face à l'explosion initiale. |
Le fait a encore été constaté au coup de feu survenu le 28 janvier 1907 à la mine allemande de Reden (1).
Cette orientation spéciale ne paraît pas s’être manifestée à Courrières, où d’ailleurs des incertitudes existent encore quant à l’origine de l'explosion. Celle-ci, en tout cas, comme nous l'avons expliqué dans la première partie, ne paraît pas avoir été un simple embrasement de poussières par le tir d’une mine, mais a été compliquée de phénomènes violents qui suffisent amplement à justifier l’absence de cette orientation spéciale.
9 Orientation des arêtes de poussières. — Nous nous trouvons ici, et pour la première fois, en contradiction avec
(1) Voir dans les Annales des Mines de Belgique, t. XII, p. 1039, la note de MM, STassarT et BOLLE sur cet accident.
nos collègues français et, semble-t-il, aussiavec M.Atkinson. Tandis que nous avons trouvé des arêtes de poussières sur les faces des boisages opposées au courant initial, comme les croûtes de coke, à Courrières on a observé au contraire, du moins dans la majorité des cas, des arêtes de poussières faisant face au courant initial. | Nous disons « dans la majorité des cas » : à la vérité la note de M. Heurteau ne signale pas d’exceptions, mais cette note n’est qu'un résumé et nul doute que le rapport complet n'en signale. Nous croyons même nous rappeler en avoir personnellement observé au cours de la visite des lieux que nous avons faite à Courrières. Nous devons reconnaître cependant que nous avons aussi, dans cette visite, constaté de visu des arêtes de poussières faisant évidemment face au courant, dont le sens était manifesté par des effets mécaniques, et nous avons vu sur un bois le phénomène que signale M. Heurteau, croûtes de coke d’un côté, arêtes de poussières de l’autre. 3
Comment expliquer cette contradiction ? Nous ferons remarquer qu'à Courrières, par suite du grand nombre de chantiers enchevêtrés l’un dans l’autre et atteints par l'explosion, le parcours de celle-ci a dû être bien autrement complexe qu’à La Boule, et a dû, plus que dans la mine belge, se recroiser avec lui-même et engendrer des effets complexes et contradictoires.
Il y a eu aussi quelques effets de ce genre à La Boule. Certaines orientations d’arêtes de poussières dérogent ou paraissent déroger à cette règle. Il en est d’ailleurs de même des croûtes de coke que parfois nous avons relevées à la fois sur les deux faces du même boisage. Cependant si l’on veut bien se reporter au plan des constatations, plan qui constitue un « état des lieux » où sont représentées, sans distinction, toutes (pour autant que l'échelle du plan le permettait) les constatations relevées dans l'enquête au fur et à