DE LA POÉSIE DIDACTIQUE
On a vu dans l’Apologue et la Pastorale la fiction mise en vers: c’était le Loup et l’Agneau qui se querellaient ; c’étaient des bergers imaginaires qui 89 plaignaient, qui se livraient des combats poétiques ; tout était l’ouvrage de l'imagination; il n’y avait qu’une simple imitation, comme dans un tableau qui n’a rien de réel que les couleurs etla toile. Ici-la poésie ne peint plus, n’imite plus: elle se proposé &instruire, de rapporter des faits réels, de tracer des
lois de la raison, du bon sens et du bon goût. En un mot, elle enseigne ; et c’est de là que lui vient son nom de poésie didactique ou enseignante.
On peut donc définir la poésie Didactique la vérité mise en vers. C’est en cela qu’elle diffère des autres espèces de poésie qui sont la fiction mise en vers, Mais de même qu’il n’y a point de fiction pure sans mélange d'instruction dans les poëmes même proprement dits; de même il n’y a pas d'instruction pure sans mélange de quelque fiction dans la poésie didactique. Les ouvrages sont poétiques ou didactiques plus ou moins, à proportion qu’il y a plus ou moins de fiction ou de vérité. C’est la partie dominante qui détermine la qualité etle nom. Or il y a différentes espèces de poêmes didactiques, qui chacun ont leurs règles propres.
19, Des différentes espèces de poëêmes didactiques. Toute vérité susceptible d’être enseignée peut être la matière de la poésie didactique ; car la poésie didactique a autant d'espèces que la vérité a de genres. Il y a des poêmes qui exposent les faits tels qu’ils sont arrivés, tels que l’histoire ou la fable les racontent ; et on les nomme poëmes hisloriques. Tels sont les cinquante livres de Nonnus sur la vie et les exploits de Bacchus, la pharsale de Lucain, la guerre punique de Silius Italicus, et quelques autres.
Il y en a qui traitent des vérités physiques, métaphysiques et morales ; et on les appelle poëmes philosophiques. Tel est l'ouvrage de Lucrèce sur la na-
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Enfin, il y en a qui ne c tienne que les observations et des préceptes pour les «1%; et on les nom- Telles sont les Géorgiques de Virgile, l’art poétique d’Horace, et celui de Boileau.
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Il faut encore rapporter à la poésie didactique la Satire, l’Epître en vers, et l’Epigramme, dont nous allons parler.
29. Règles des poëmes didactiques. Les poètes didactiques, en général, s’astreignent à l’ordre naturel des choses dans les parties qui sont essentielles à leur sujet. Pour le reste, c’est-à-dire, pour les petites parties, ils se laissent aller à leur génie, et suivent la matière telle qu’elle se présente. Ce qui fait que l’on trouve de temps en temps dans leurs ouvrages des choses étrangères à leur sujet, et qui n’y tiennent que par occasion, afin de plaire et d’égayer l'esprit. Telles sont les invocations que Virgile se permet au commencement de chaque livre de ses Géorgiques, et les Episodes qu’il met à la fin. Quant à l'expression, ils s’'arrogent tous les privilèges du style poétique dans les termes, les tours, les constructions et les figures.
Mais outre ces règles générales, il y a quelques observations à faire par rapport à chaque espèce de poême en particulier.
Le poëme historique a le droit üe marquer plus vivemeni les traits, de les faire plus hardis, plus lumi-
neux. Les objets y sont montrés avec plus de détaih;
130 couns ABRÉGÉ DE DELLES LETTRES.
on les y voit en quelque sorte. C’est une Divinité qui est censée peindre. Elle voit tout sans obscurité, sans confusion ; et son pinceau le rend de même.
Le poême philosophique doit tendre surtout à la lumière, parce que le but des sciences est d'éclairer. Ainsi la méthode doit y étre plus sensible que dans les autres poômes ; et il est moins permis d’y jeter des digressions qui empêcheraient de suivre le fil du raigonnement. Par la même raison, il y aura moins de figures vives, et d'expressions poétiques ; à moins qu’elles ne concourent à la clarté, en donnant du corps aux pensées : car autrement il y aurait de la netitesse à sacrifier la netteté et la précision à l’éclat d’un beau mot.
Quant aux poêmes qui ne contiennent que des préceptes, et qu’on appelle proprement didactiques, c’est la briéveté et la clarté qui en font le principal mérite.
Quidquid præcipies, esto brevis, ut citô dicta Percipiant animi dociles, teneantque fideles. Hor. art. poet.
Cependant comme les préceptes sont secs ettristes par eux-mêmes, le Poète peut les égayer ou par des exemples qu’il place tantôt avant, tantôt après; ou en les montrant dans l’exemple même ; ou par des traits ‘historiques,des allusions, des images. Enfin, quand il craint le dégoût, il quitte tout-à-fait son genre pour quelques instants ; il devient épique ou dramatique dans un deg. - plus ou moins élevé, selon le ton général de son ouvrage, le quel le suit jusque dans les excursions qu’il fait au dehors.
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