‹ Cours abrégé de belles lettres à l'usage du Collége [sic] de Montréal [microforme]Chapitre 51 sur 77 · STYLE DE L’HISTOIRE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

STYLE DE L’HISTOIRE GÉNÉRALE

Le style de l’histoire doit être clair et naïf, parce que la clarté e:t la règle de ce qu’elle doit dire, comme la vérité est la règle de ce qu’elle doit penser. Il doit être pur; car, quand on veut instruire, il est nécessaire de s'expliquer nettement pour se faire entendre ; et, quand on parle bien, on se fait écouter de tout le monde. Il doit être rapide ; parce que l’historien se hâte d’arriver à l’événement, et de le faire connattre. Il doit être simple, pour éviter l’air pompeux et affecté, si contraires l’un et l’autre au grand caractère qui régne dans l’histoire, parce que tout ce qui ést grand cesse de l’être, dès qu’il n’est pas simple, et que ce qui est simple et grand tout ensemble, redouble de grandeur, et devient en quelque façon sublime. ‘ En même ternps il doit être noble, sans négligence et sans platitude, sans trivialité et sans bassesse. Enfin, proportionné au sujet : une histoire générale s’écrit d’unautre : ton qu’une histoire particulière : le style en est plus pé- : riodiqué et plus nombreux ; c’est presque un discours

arce omnénten- > tout orien nnaîux et ctère ui ést t que le de - En t sans oporautre us pésCOUrS

plus du raisonnement d’une sage politique, que du ton L : #

soutenu. C’est pour cela que Tite Live et Tacite ont une manière plus élevée que Cornelius Nepos. -Le caractère même de l’écrivain contribue souvent, aue tant que Je sujet, à lui donner plus ou moins d’élévation ; et, quelque effort que l’on fasse, on ne peut s’oublier assez 3oi-même pour ne pas assaisonner les choses à son goût. Car le goût est la loi qui doit guider l’écrivain : il s’agit pour lui de l’avoir bon.

On pourrait demander ici si le style de l’histoire est susceptible de réflexions, de portraits, de descriptions, et de figures oratoires. Voici ce que nous croyons pouvoir répondre,

19, Un des plus grands défauts de l’historien serait de s’attacher à philosopher indifféremment sur tout ce qui se présente à lui, et d’ôter par là au lecteur le plaisir qu’il trouve dans la liberié de faire lui-même ses réflexions, sans qu’on le prévienne. Les réflexions ne sont bonnes que quand elles n’ont presque pas l’air de réflexions. Outre que, pour les faire à propos, il faut savoir exactement la vraie morale, qui est le fondement de la bonne politique : ceux qui veulent moraliser sur toutes choses, sortent évidemment du caractère de l’histoire, qui est racontante et non discutante.

Un sage historien ne mêle à son récit quelques réflexions,que quand elles sont tirées naturellement du fond du sujet: il observe qu’elles ne soient ni trop fines,nitrop étudiées ; qu’elles n’aient pas le tour de pointes qu’un petit génie fait jouer sur les ‘paroles; qu’elles aient moins d’éclat que de solidité ; qu’elles approchent

sentencieux d’un philosophe, et de l'affectation d’un déclamateur ; qu’elles ne soient ni trop fréquentes, ni trop longues, ni trop détachées, mais rares, courtes, et enchässées en quelque sorte dans le corps de l’ouvrage ; enfin, qu'elles n’aient jamais cet air guindé et suffisani, ui donne toujours mauvaise opinion de celui qui les fit,

2%, Quoique l’histoire soit le portrait le plus fidèle des personnes dont on parle, et que rien ne dévoile mieux leur caractère que la suite de leurs actions, néanmoiüs l''istorien peut faire . quelquefois les portraits des principaux acteurs de son récit. Celui de Catilina dans Salluste, à l’entrée de son histoire, donne une grande idée de ce Chef de conspiration, qui remue tout.sans se montrer, qui jette l’alarme dans Rome, et fait trembler l’Italie. C’est ainsi qu’on peut deviner ce qui arrivera de la guerre d’Adherbal et de Jugurtha, après que le même auteur a décrit le génie de l’un et de l’autre ; et qu’on connaît à fond Sylla et Marius par la peinture qu’il a tracée de ces deux illustres Généraux. Mais c’est un coup de maître, que de bien saisir ainsi les caractères; car ces portraits doivent -être réels, ressemblants, formés de traits singuliers et essentiels, faits à propos, pour des personnages importants, et pour servir à mieux faire connaître le a ‘de ceux dont on parle.

30. On ne peut être trop circonspect PR ie des-descriptions. Le principe à observer est,:qu'il nm aut qu’autant qu’il est nécessaire pour faire mieux ‘sentir les choses, dont la connaissance est esséntielle

d’un 8, ni 8, CL [vrasufcelui

idèle voile , nétraits tilina une emue le, et viner

urtha, un et

ou utile à ce qu’on écrit. Telle est la desctiption de l'Ile de Caprée au livre quatrième des Annales de Tacite ; car elle marque les raisons qu’eut Tibère de s’y retirer sur la fin de ses jours ; et, étant concise et polie, et n'ayant rien de superflu, on peut dire qu’elle est comme il faut. La description du lieu où Jugurtha fut défait par Métellus, dans Salluste, sert à mieux faire comprendre le combat : on y reconnaît la taleur du Romain, aussi bien que l’expérience du Roi de Numidie,par l’avantage qu’il avait pris en se saisissant des hauteurs. La peinture du poste où Annibal attaqua Minutius, au livre vingt-deuxième de Tite Live, est un endroit bien touché ; et la situation de la ville de Pella, Capitale de la Macédoine, après la défaite du Roi Persée par Paul-Emile au livre quarante-quatrième, est élégante, succincte, à propos, et bien placée. Les descriptions peuvent donc être permises dans l’histoire pour égayer la narration, pourvu qu’elles y soient en leur place, et sans cette superfluité dont elles sont ordinairement accompagnées dans les jeunes historiens et dans les écrivains romantiques. L’aflectation, qu’ils ont de briller par là, les fait tomber dans des puérilités qui font pitié aux personnes sensées et judicieuses. (C’est donc avec bien de la raison quéLucien, dans son livre sur la manière d'écrire l’histoire, s’emporte contre l’impertinent historien de

‘son temps, qui se plaisait si fort à faire de grandes

descriptions de montagnes, de villes, et de .batailles, qu’élles ‘surpassent, dit-il, par leur froideur, toutes les

“neiges et toutes les glaces du Septentrion. ::: :;

40, L'emploi des figures doit être aussi extrémement sage et modéré ; parce que les figures sont faites pour exprimer les passions: or un historien n’a point de passions : il n’a ni amis, nj ennemis, ni parents, ni patrie : il n’a rien ou presque rien à prouver ou à détruire ; il n’accuse, ni ne défend: tout son office se borne à exposer la chose comme elle est. Si donc l’histoire se sert de figures oratoires, c’est seulement pour s’animer. L’orateur, qui veut imposer, ne parle presque que figurément, afin de mieux faire jouer les ressorts de son art: mais l’historien, qui ne pense qu’à instruire, en doit user tout autrement, La simplicité même, que demande la vérité de l’histoire, ne s’accommode pas de ces airs figurés, qui blesseraient sa candeur et son ingénuité ; et la vérité de l’histoire ellemême devient suspecte, si elle est trop ornée. Les tours recherchés, les expressions sonores, les phrases ronflantes, les pensées brillantes et métaphoriques, sont plus d’un Rhéteur ou d’un déclamateur, qui veut attirer sur lui une partie de l’attention qui n’est due qu’au sujet, que d’un homme de bon sens et de bon goût. Tout cet appareil, toute cette enflure de style défigure l’histoire plutôt qu’il ne l’embellit, et lui donne V'air fastueux et apprêté du Roman.

Lucien, qui est partout admirable, ne l’est nulle part autant, que quand il s’élève contre ces vains ormements de l’é'oquence, qui ne conviennent point à Fhistoire. Sé vous y mélez trop d’ornements, dit-il, vous la rendez semblable à Hercule paré des atours de sa mañ'resse: ce qui est la dernière des indécences.

Elle est encore moins capable, ajoute-t-il, de ces 4 traits éclatants dont se sert la Poésie pour produire ces 14)

int émotions qu’elle excite dans le cœur, qui remuent

ni l’ame, et jettent le trouble dans l’esprit par le mouve-

lé- ment des passions. L’histoire, qui est simple et naïve,

9 et qui ne veut point m’en faire accroire, doit me lais-

me ser le cœur libre, pour juger plus sainement de cé

ent qu’elle me dit. L’éloquence peut entreprendre sur are ma liberté, en s’efforçant de me persuader malgré

les moi. Mais l’histoire, qui se renferme dans les bornes

w'à d’une instruction toute pure, ne peut avec bienséance

lié | se servir de figures, que pour ôter à la narration sa

ve froideur naturelle, et l'empêcher d’être ennuyeuse. Il

id faut donc que les figures, pour y être employées; aient | 1le- de la pudeur et de la modestie; qu’elles ne soient ni il Les éclatantes, ni saillantes, si ce n’est peut-êtré dans la 1 sis description d’une bataille, ou bien dans une harangue | V8, militaire, où l’historien peut quelquefois déployer les fil dt voiles de son éloquence, sans pourtant s’élevér trop | due haut.

bon tyle ; SECTION QUATRIÈME.

nne |

Page 1