RÈGLES PARTICULIÈRES A OBSERVER DANS LES LETTRES
1l y a plusieurs sortes de lettres: les unes qu’on peut appeler philosophiques, où l’on traite, d’une manière libre, quelque sujet littéraire ; les autres famclières, qui ne sont autre chose qu’une espèce de conversation entre des absents ; absentium mutuus sermo; les lettres d’affaires, de civilité, etc...
Dans les lettres philosophiques, qui sont proprement des dissertations, ou des discours adressés à un ami, on s'élève quelquefois avec la matière selon les cir- COnNStAnces....s.e
Dans les lettres familières, le style doit ressembler à celui d’un entretien tel qu’on l’aurait avec la personne même, si elle ét'it présente. Mais il faut bien remarquer, que le style simple et le style familier ne sont pas la même chose. On écrit d’un style simple aux personnes les plus élevées au dessus de soi, mais non pas d’un style familier. Tout ce qui est familier est simple ; tout ce qui est simple n’est pas familier La familiarité suppose une certaine liaison d’amitié,
un usage libre et fréquent avec les personnes, une €6spèce d’égalité, en vertu de laquelle on ne se gêne point dans le discours, parce qu’on est sûr que tout ce qu’on dit sera bien reçu, ou qu’on fera grâce à ce qui pourrait être défectueux.
Dans les lettres d’affaires, la broderie cst déplacée ; l'esprit, l’enjouement, la plaisanterie sont là hors de saison.. Les termes propres, les tours simples, et surtout la briéveté en font tout le mérite. Madame de Maintenon estun modèle excellent dans cette partie : elle dit ce qu’il faut dire, le dit bien, et ne dit que cela.
Dans les lettres de civilité, adressées surtout à des personnes qui sont au dessus de nous, on ne doit jamais oublier qu’elles ont le tact si fin en fait d’égards, qu’il est bien difficile de leur échapper, quand on leur manque. Un mot, un geste, un semblant, tout est remarqué, senti et jugé.
+. Madame de Sévigné, qu’on ne Æ # en
cette matière, était avec sa fille dans-unéposition ex-
cellente pour bien écrire. Le cœur et la liberté faisaient tout l’ouvrage. Eile était toujeurs en présence de sa fille; elle en avait fait sa pensée habituelle.
Joignez à cela le grand usage du monde, l'expérience ies choses de la vie, la lecture des livres d’agrément, ‘beaucoup d’esprit et de gaiété; tout cela devait produire dés choses merveilleuses. Mais quand elle écrivait à “dautres qu’à sa fille, 2lle avait des grâces de moins, ‘parce qu’elle avait moins de liberté ou d’amitié. Elle avait du plaisir en écrivant à cette fille si chérie ; elle labourait avec les autres. Il n’est personne qui ne
ne
l'ait éprouvé comme elle. Quand le cœur dicte, il va plus vite que la plume. Mais quand il y a de la contrainte, l’esprit ne fournit qu’à regret ; on est stérile, et rien n’arrive. Lorsqu’on est dans ces moments de disgrâce, il faut recourir à l’art, s’arrêter, considérer en gros ce qu’on veut écriré, se représenter la personne à laquelle on écrit, se monter au ton qu’on sait qu’il lui faut, et ensuite labourer.
Ceux qui ne peuvent écrire leurs lettres d’un seul trait, et surtout les jeunes gens, font sagement de jeter d’abord leurs idées sur le papier, de les retoucher ensuite, jusqu’à ce qu’ils aient pris l’habitude d’être exacts. On pardonne à leur âge de laisser paraître de l’art et de la timidité dans leur style ; défauts toujours préférables aux longueurs, aux redites, aux obscurités, aux vices de construction et de grammaire. Ils doivent se souvenir qu’il ne faut souvent qu’un mot pouf ner une mauvaise idée de leur esprit, de leurs sentiments, de leur éducation, et qu’un jeune homme qui écrit envoie son portrait.
La lecture des lettres de Cicéron à ses amis, de celles de Pline.et,en français, de celles de Madame de Maintenon,mais surtout de celles de Madame de Sévigné, peut aider beaucoup à sé faire un bon style épistolaire. Mais il est bon d’avertir encore,qu’il ne faut point s’attacher servilement à aucun modèle. Chacyn a ses grâces propres et naturelles, qui valent toujours mieux que celles qu’il emprunte aux autres, Que Madame de Sévigné soit un modèle parfait pour les femmes, et — pour les mères tendres et trop
tendres ; il y a pourtant chez elle des expressions et destours qui ne conviendraient pas à d’autres : peutêtre même qu’on les trouverait hasardées dans tout autre qu’elle, et surtout dans un homme de lettres. C’est à chacun à lui dérober ce qui lui convient, et ce qu’il pourra, |