‹ Cours abrégé de belles lettres à l'usage du Collége [sic] de Montréal [microforme]Chapitre 62 sur 77 · XIV. RÉFLEXIONS SUR LE THÉATRE · texte numérisé non relu

XIV. RÉFLEXIONS SUR LE THÉATRE

jouer sur le théâtre, s’en plaignit amèrement comme d’une tache imprimée à son honneur ; et lorsque, après avoir joué son rôle, il voulut aller prendre sa place parmi les Chevaliers, ceux-ci se :serrèrent tellement sur leur banc, qu’il ne pût trouver où s’asseoir.

Une des choses qui contribua le plus à déshonorer Néron dans l’esprit du peuple et des grands, fut la bassesse qu’il eut de monter sur la scène, et d’y jouer comme un histrion. Sans doute, pourrait-on répondre, sans doute que le théâtre des anciens était pernicieux ; mais le nôtre est beaucoup plus épuré !

Tenir un pareil langage, c’est avouer que l’on n’a aucune idée du théâtre de Rome et d'Athènes. Car, si on avait confronté les pièces de Ménandre et d’Aristophane, de Plaute et de Térence avec celles de Molière et autres, la bonne foi forcerait d’avouer que l’avantage est tout entier du côté des Grecs et des Romains. ‘“ Comment, dit un célèbre académicien, comment avons-nous remplacé les chœurs des an- “ciens? Par des confidents et des confidentes que 6€ je n’oserais désigner par leur nom, et qui semblent n’avoir d’autres fonctions que de corrompre ceux 66 qu’ils conseillent. Quels modèles osez-vous nous

«6 offrir ? ” Aussi ‘es plus grands hommes de la France, les

Bossuet, lies Fénélon, les Nicole, les Arnauld, les Rollin, les Lebeau, les La Bruyère, les Daguesseau, et tant d’autres, se sont-ils toujours élevés avec force contre les spectacles. Aussi les plus célèbres auteurs dramatiques, les Corneille, les Racine, les Quinault,

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les Gresset, ont-ils versé, dans leur vieilless, des larmes amères sur les lauriers qu'ils avaient cueillis dans cette carrière. Ces grands génies se seraient-ils

donc repentis d’avoir contribué à rendre leurs conci- :

toyens meilleurs? Non certes : mais c’est qu’ils connaisxaient et sentaient mieux que personne les plaies profundes qu’ils avaient faites à la société et aux bonues mœurs.

Il y a plus: les Apologistes les plus décidés du théâtre ont été forcés par l’évidence des faits de convenir (le ses mauvaiseffets. ‘ Je ne crois nullement, 4 dit Bayle, que la Comédie soit propre à corriger les ‘ crimes. On peut même assurer que rien n’est plus propre à inspirer la coquetterie que les pièces de ‘ Molière.” Voltaire a fait le même aveu, ainsi que Monsieur de St. Pierre. Le témoignage de La Motte Houdard est encore plus précis. % Si on concluait, 46 dit-il, que les tragédies ne sont pas d’un grand se- ‘ cours pour les mœurs, la sincérité m’obligerait d’en “ convenir. Nous ne nous proposons pas d’ordinaire “6 d'éclairer l’esprit sur le vice et sur la vertu, en les “ peignant de leurs vraies couleurs ; nous ne songeons ‘6 qu’à émouvoir les passions. L’hommage passager ‘ que nous rendons à la vertu ne détruit pas l’effet des 4 passions. Nous avons longtemps séduit ; le remède “ est trop faible et vient trop tard.”

D’Alembert, répondant aux raisons invincibles de Jean-Jacques Rousseau contre les spectacles, est forcé d’avouer, que ce sont des divertissements factices, inventés par l’oisiveté, un aliment nécessaire à la frivo-

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lité, nécessaire aux nations, parce qu’il leur faut d’autres plaisirs que l’amour chaste ; parce qu’aujourd’hui les citoyens sont rares, les amis inconstants, les enfants durs, les époux fourbes et infidèles. Enfin, il ajouie que, chez une nation corrompue, c’est un nouveau moyen de corruption, Aveu remarquable dans un epologiste même des rpectacles, et qui nous montre que l’eflet général du théâtre est de donner une nouvelle énergie à toutes les passions ! Or nous demandons ici, s’il est utile, en bonne morale, d’allumer ainsi les passions par amusement, et seulement pour lo plaisir de les allumer. Nous demandons, puisqu'il n’est pas permis d'aimer le vice, si tout ce qui a pour but de le rendre aimable n’est pas souverainement dangereux et criminel,

On s’en convaincra de plus en plus, si l’on considère que les sujets que l’on traite sur la scène, les caractères de ceux qui y paraissent, leurs pensées, leurs sentiments, leurs expressions, tout consnire à réveiller, à fortifier l’incliration qu’ont les hommes pour l’indépendance, pour la licence, pour la gloire, pour la grandeur, pour la vengeænce, pour-la haine, pour la volupté, qui sont les mobiles secrets du cœur humain. Toutes ces passions feintes plaisent sur le théâtre, non seulement parce qu’elles en allument de réelles, mais encore parce qu’on y voit ses faiblesses excusées, justifiées, autorisées, ennoblies; soit par de grands exemples, soit par le tour ingénieux et la morale séduisante dout le poète se sert pour déguiser les vices, pour les colorer, les peindre en beau, les faire aimer,

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où du moins pour les faire paraître plus dignes de com passion que de censure. Joignez à tout cela le charme: du spectacle, les actions qui y sont représentées, l’artifice de la poésie, l’enchantement des paroles par lesquelles elle flatie la corruption du cœur humain, étouffe fl peu-à-peu les remords de la conscience, en apaiso \ les scrupules, efface insensiblement cette pudeur im- l portune qui fait d’abord qu’on regarde le crime comme- Il impossible ; qu’on en voit ensuite non seulement la | possibilité, mais la facilité ; qu’on en apprend le che- \R : min, qu'on en étudie le langage, qu’on en retient les | excuses. On attribue ces penchants vicieux, mais {| A1 chers, à l’Étoile, à la Destinée, à la Nécessité d’une | il nclination irrésistible ; on retrouve avec plaisir ces |} sentiments dans ceux qu’on appelle des héros ; et une | ( passion, qui nous est commune avec eux, ne nous | Ni paraît plus une faiblesse. | Quelques uns disent que ce qu'ils entendent aux 1 spectacles leur entre par une oreille, et leur sort par | 1! Pautre. Oui, répond Madame de Maintenon ; mais ils (4 oublient que le cœur est entre deux. Un Officier | A Suisse, en garnison à Valeneïennes, en fit un jour une | | expérience bien funeste pour son fils âgé de douze | ans. Îl ordonne à cet enfant d’aller au spectacle, Le | { jeune homme s’y rend avec répugnance ; mais rien ne {|

lui échappe de la pièce. Quelques jours après, se | trouvant en société, il s’oublie un peu, et-est à l’instant redressé par son père. (Ce fils, auparavant si docile, reçoit fort mal la réprimande. Le père offensé lui dit: Souvenez-vous bien, FUREUR que je suis votre père.

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