CHAPITRE lY
Z.ES ORKZ^mSENTS DU STYE.E.
Sept divisions : Les figures en général; — figures de mots ; — tropes ; — figures de raisonnement; — figures d'ornement; — figures de mouvement; — remarques sur les figures.
f P*", -• Des fig-ure» en g^énéral.
OrDcments du style.
On parle et on écrit pour exprimer ses pensées et ses sentiments; on exprime ses pensées et ses sentiments pour les faire partager. Si l'on raisonne, c'est pour convaincre; si l'on s'adresse au cœur, c'est pour toucher. Pour atteindre le but, les règles de la grammaire et de la logique sont insuffisantes. Avec ces règles, on ne parle qu'à l'intelligence, et l'homme n'est pas une pure intelligence; il a des sens, qu'il faut frapper et qu'il faut souvent réveiller pour se faire écouter ; en un mot, il faut plaire, et par conséquent orner l'expression de la pensée et du sentiment. Sans ornements, dltQuintilien la composition la plus sage languit bientôt et ressemble à un corps immobile et sans vie. Ajoutons que trop ornée elle fatigue et rebute. Le style est comme la peinture, qui se compose d'ombres et de lumière, dont une sage distribution produit la beauté.
Ces figures.
Le style puise ses ornements à deux sources principales : Vharmonie et les figures. On s'est déjà occupé de Vharmonie; il reste à parler des figures.
Ce langage, appelé à montrer par la parole, c'est-à-
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dire par quelque chose de matériel, les pensées et les sentiments, se compose de mots qui ont à la fois, au moins dans leur origine, une signification matérielle et une signification intellectuelle. Ainsi le mot spiritiis, esprit, signifie ordinairement souffle, de même que le mot ardma^ âme. Le mot devient de la sorte comme la figure sensible de ce qui n'a pas en soi de figure; le langage est essentiellement figuré.
Mais dans l'usage de la langue la signification primitive s'est peu à peu effacée, et il n'est plus resté aux mots que la signification dérivée qu'on voulait leur donner : les mots e^^.prit, âme, etc., ne représentent plus pour nous un souffla auquel on compare le principe de vie et d'intelligence que nous avons en nous ; ils ne représentent plus que ce principe, et tant qu'ils ne sont pris que dans le sens qu'on leur a ainsi donné, on dit qu'ils sont pris dans leur sens propre. Lorsque les mots dont le sens est déterminé par l'usage sont détournés de leur signification naturelle pour en revêtir une étrangère, on dit qu'ils sont pris dans le sens figuré.
Quand je dis : la chaleur du feu, je prends le mot chaleur dans son sens propre, parce qu'il exprime en effet une propriété du feu; mais si je dis : la chaleur du combat,']e prends le moi chaleur dans un sens figuré. 11 en sera de même pour le mot rayon : rayon de soleil, rayon d'espérance, voilà le sens propre et le sens figuré; pour le mot triste : cette personne est triste, cette maison est triste, etc. Dans ces différents cas on applique, par une comparaison qui se fait dans l'esprit, la chaleur, le rayonnement, la tristesse, à ce qui n'est pas naturellement chaud, rayonnant ou triste.
Les mots ne sont pas seulement pris dans leur sens propre ou dans un sens figuré; ils sont quelquefois prir aussi dans un sens étendu. Si je dis : V éclat de la lu-
mière, j'emploie le mot éclat dans son sens propre; si je dis : Véclat de la vertu, je le prends dans le sens figuré, en attribuant à la vertu ce qui est le propre de la lumière; si je dis : Véclat du son, j'étends au bruit ce qui ne s'entend proprement que de la lumière. Ce sens étendu est une espèce de sens figuré ^ mais qui ne sort pas de la signification sensible du mot.
Ce n'est pas toujours le sens propre des mots qui est changé, c'est souvent la construction seule des phrases, qui, en présentant la pensée ouïe sentiment sous certaines formes moins logiques, mais plus vives, plus saisissantes, frappent l'esprit, captivent plus sûrement l'attention et plaisent davantage à l'imagination. On donne également le nom de figtires à ces formes particulières de langage.
Les figures sont donc des manières de parler qui donnent au style de la force, de la grâce, de la noblesse ou de la vivacité, soit en transportant la signification d*un mot sur un autre, soit en modifiant la construction naturelle de la phrase.
Voici, par exemple, une pensée naturellement exprimée ; Tel est fait pour le second rang qui n'est pas capable d'occuper le premier. Voltaire Ta ainsi rendue dans la Henriade :
Tel brille Sin second rang qui s'éclipse au premier. La pensée est bien plus saisissante, l'œil lui-même voit ce qu'autrement on ne présentait qu'à l'esprit, et cela vient de ce qu'on a employé le style figuré, car les mots briller y s'éclipser y ne se disent proprement que d'un astre et non d'un homme; il y a eu transport de la signification des mots.
Racine le fils avait à dire, en parlant des preuves de Texistence de Dieu , que si le ciel et la terre pouvaient parler, ils répondraient ; il a dit:
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Oui, c'est un Dieu caché que le Dieu qu'il faut croire Mais, tout caché qu'il est, pour révéler sa gloire Quels témoins éclatants devant moi rassemblés! Répondez, deux et mers^ et vous, terre, parlez!
Dans ce dernier vers, tous les mots sont pris dans leur sens propre; mais le poète, pour frapper plus vivement l'esprit, suppose tout à coup du sentiment et de l'intelligence à des créatures qui n'en ont pas, et leur adresse la parole comme si elles pouvaient répondre : ici , c'est dans le tour de la phrase que se trouve la figure.
Quoique les figures modifient le sens naturel ou le tour naturel des phrases , il ne faut pas croire que leur emploi n*est qu'artificiel. Les figures sont le langage naturel de la passion et de l'imagination, et l'on a remarqué avec raison que les personnes les moins instruites , comme les gens du peuple et les enfants, se servent plus encore que les autres du langage figuré.
Nomenclature des figures.
On distingue deux grandes classes de figures : les figures de mots et les figures de penséeê. Les premières dépendent des mots : elles disparaissent si les mots changent; les secondes, qui dépendent du tour de la phrase, subsistent même auand on change les expressions.
Les anciens rhéteurs se sont appliqués avec un soin extrême à classer les différentes espèces de figures. L'important n'est pas, d'ailleurs, de savoir quel nom a été donné àtelle ou telle espèce de figure ; mais il importe de savoir discerner, dans une composition littéraire, ce qui appartient ou non au style figuré , et de se rendre compte des nuances qui donnent aux expressioins leur beauté et leur vivacité. Quelqu'un qui écrirait avec la préoccupation des figures qu'il doit employer ne pro-
COMPOSITION. — ORNEMENTS Dïï STYLE. 79
duirait qu'une assez pauvre composition , et la plupart du temps une composition pédantesque et ridicule.
Quant à la nomenclature imaginée par les rhéteuFS , il ne faut pas s'effaroucher de l'aspect quelquefois: étrange et barbare des mots : ces mots, tirés du grec ou du latin, expriment pour la plupart très- heureusement les différences ou les simples nuances qui distinguent les figures , et s'il n'est pas nécessaire de les retenir tous, il est bon de les avoir connus. Il y a dans cette étude une gymnastique intellectuelle très-utile.
c ]i. Fig^ares de mots proprement dites*
Parmi les figures de mots, les unes conservent aux mots leur signification propre , les autres leur donnent une signification différente. Les premières sont les figures de mots proprement dites; o» a donné aux secondes le nom de tropes, d'un mot grec qui signifie tournure.
Les figures de mots proprement dites se divisent ellesmêmes en deux classes : les figures de grammaire, qui s'éloignent des règles générales du langage, et les figures dites oratoires, qui consistent dans un certain arrangement des mots destiné à embellir le style , mais qui ne s'écartent en rien des règles de la grammaire.
Figures de grammaire.
Les figures de grammaire sont au nombre de cinq : Vellipse, le 'pléonasme, la syllepse, Vhyperbate et 1'%pallage.
V Ellipse (du grec ellipsis, omission). — Vellipse consiste dans la suppression d'un ou de plusieurs mots nécessaires à la plénitude grammaticale de la phrase, mais que l'esprit peut facilement suppléer. C'est une figure très-fréquemment employée, même dans le lan-
gage ordinaire. Ainsi l'on dit : A la saint Martin^ pour à la fête de saint Martin; à la française, pour à la mode française; à droite, pour à main droite, etc.
L'ellipse rend la marche de la phrase plus rapide, l'expression de la pensée ou du sentiment plus énergique; quelquefois elle relève des tournures de phrase qui sans elle manqueraient de noblesse. Exemples :
Ainsi dit le Renard, ^i flatteurs d'applaudir.
(La FoNTAroE.) Je t'aimais inconstant , qu'eussé-je fait fidèle ?
(Racine.) Le crime fait la honte , ei non -pas Véchafaud.
(Voltaire.) Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile, Cotillon simple et souliers plats.
(La Fontaine, la Laitière et le Pot au lait.)
Ce qu'il faut éviter dans l'emploi de l'ellipse , c'est l'obscurité et l'incorrection.
2° Pléonasme (du grec pléonasmes, surabondance). — Le pléonasme est le contraire de l'ellipse ; il emploie des mots qui seraient inutiles pour le sens etquelagrammaire rejetterait, mais qui donnent plus d'élégance ou plus de force à l'expression delà pensée ou du sentiment.
Molière s'en est servi dans cette phrase pour produire un effet comique :
Je l'ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu-, Ce qu'on appelle vu.
Voici d'autres exemples qui montrent les effets qu'on peut tirer de l'emploi de cette figure :
Et que rii'& fait, à moi, celte Iroie où je cours'
(jkacjne, Iphigénie.) Que le courroux du ciel allumé par mes vœux Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux ! Puissé-je de mes yeux y voir tomber la foudre!
(Corneille, Horace.)
Dormez votre sommeil, grands de la terre,
(ROSSDET.)
Le pléonasme qui n'ajoute aucune grâce, aucune énergie à la phi-ase» doit être évité, comme dans ces vers de Corneille :
Trois sceptres à son trône attachés par mon bras, Parleront au lieu d'elle, et ne se tairont pas;
et dans ces locutions : monter en haut, descendre en bas, car en effet, etc.
S° Sytlepse{ du. greo, syllepsls, compréhension). — La syllepse est une figure par laquelle on fait accorder un mot, non avec celui auquel il se rapporte grammaticalement, mais avec l'idée comprise dans ce mot. C'est par syllepse qu'on met au pluriel les verbes qui suivent un collectif partitif : La plupart se laissent emporter à la coutume, La syllepse justifie cette phrase de Bossuet : « Quand le peuple hébreu entra dans la terre promise , tout y célébrait leurs ancêtres ; » celle-ci de La Bruyère : « Les personnes d'esprit ont en eux les semences de tous les sentiments, b On trouve encore un heureux emploi de la syllepse dans les vers suivants :
Je ne vois point le peuple à mon nom s'alarmer;
te ciel dans tous leurs pleurs ne m'entend point nommer.
(Racine.) £nlre le pauvre et vous, vous prendrez Dieu pour juge. Vous souvenant, mon fils, que, caché sous ce lin, Comme eux vous fûtes pauvre, et comme eux orphelin.
(In.) Allons dans les combats porter mon désespoir, Et mourons-j du moins fidèle à mon devoir.
(Marmontel.)
4® Hyperbatê (du grec hyperhaton^ inverse). — Vhyperbate est une figure qui change l'ordre ordinaire delà syntaxe, ce qui lui a fait donner aussi le nom d'inversion.
Il y a des hyperhates de mots et des hyperhates de pensées, selon que l'inversion provient plus directement d'un changement dans Perdre des mots ou d'un changement dans Tordre de la pensée. Dans cette phrase de Bossuet : Le matin elle fleurissait , avec quelles grâces^ vous le savez, il y a hyperbate de mots, comme dans ces vers de Boileau :
C'est en vain ^u'gw Parnasse 1 un téméraire auteur Pense de l'mi des vers atteindre la hauteur, S'il ne sent point du ciel l'influence secrète.
C'est une hyperbate de pensées qui se trouve dans ce discours que Virgile place dans la bouche de Junon parlant au dieu des vents : « Éole , car le père des dieux et le roi des hommes t'a donné de calmer et de soulever les flots, un peuple ennemi de Junon vogue sur la mer TyrrhéniennCy portant en Italie Ilion et ses pénates vaincus , eh bien ! déchaîne les vents, engloutis leurs vaisseaux submergés )>. L'ordre grammatical est celuici : «Éole, déchaîne les vents et engloutis les vaisseaux des Troyens; tu le peux, car Jupiter t'a donné de calmer et de soulever les flots. »
L'hyperbate ayant pour but de donner plus de vivacité à la pensée, plus d'éclat à l'image, est défectueuse quand elle rend la phrase obscure ou ridicule. Ainsi il serait ridicule de dire en prose : EncJianteur est le retour de la belle saison , et l'on dira très-bien avec un poète :
De la belle saison le retour a des charmes,
et même dans la poésie légère et badine : Enchanteur est le retour du printemps.
5" Hypallage (du grec hypallagé, changement, échange ). — Cette figure, qui pourrait être rangée parmi
es tropes, consiste en un renversement dansla corréla tion des idées; elle attribue à certains mots d'une phrase ce qui appartient plus proprement à d'autres mots de cette phrase; elle applique à une chose une épithète qui ne convient qu'à une personne, et réciproquement, etc. Exemples ;
Rendre l'homme au bonheur^ c'est le rendre à la via.
(BOILEAC.)
Trahissant la vertu sui' un papier coupable.