‹ Cours abrégé de littératureChapitre 11 sur 61 · IB · texte numérisé non relu

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On dirait naturellement : Rendre le bonheur à l'homme, c'est lui rendre la vie ; — se rendre coupable en trahissant la vertu dans ses écrits.

C'est par hypallage que l'on dit : la beauté des arbres, pour^/es beaux arbres; la chaleur du jour, pour le jour chaud, etc.

Figures ontoires.

Les figures oratoires sont ; la répétition, la conjonction, la disjonction et Vop^osition,

1° Répétition. — * La répétition, comme le mot l'indique, reprend plusieurs fois le même mot ou les mêmes mots, le même tour, pour donner plus de grâce ou plus d'énergie à la phrase ; elle est défectueuse quand elle n'est qu'une inutile répétition de mots . Voici des exemples :

Ma fille, tendre objet de mes dernières peines, Songe, au moins, songe au sang qui coule dans tes veines. C^est le sang de vingt rois , tous chrétiens comme moi ; C'est le sang des héros défenseurs de ma loi ; C'est le sang des martyrs...

(Voltaire, Zaïre.) n laboure le champ que labourait son père.

(Racine.)

Au banquet de la vie , infortuné convive,

J'apparus un jour et je meurs ; Je meurs, et sur la tombe où lentement j'arrive

Nul ne viendra verser des pleurs. (Gilbert.)

Les rhéteurs distinguent plusieurs espèces de répétitions; il importe peu de connaître ces distinctions, il importe davantage d'éviter, en employant cette figure à contre-temps , les jeux de mots puérils , ce qu'on appelle la redondance ou la battologie (1) , défaut que présente cette phrase d'un avocat : « L'assemblée ne veut que la concorde et la paix, suivies du calme et de la tranquillité. »

2° Conjonction. — La conjonction, qui est encore une espèce de répétition, consiste dans l'emploi répété de la même particule copulative , comme et, mais, si, etc.

Quel carnage de toutes parts !

On égorge à la fois les enfants, les vieillards, Et la sœur, et le frère, Et la fille, et la mère , Le fils dans les bras de son père !

(Racine, Esther.) Des ornements de l'art l'œil bientôt se fatigue ; Mais les bois, mais les eaux, inais les ombrages frais, Tout ce luxe innocent ne fatigue jamais. (Delille.)

3° Disjonction. — La disjonction, qui est le contraire de la conjonction, supprime les particules copulatives , les liaisons ou transitions qui se trouvent dans les dialogues , comme dit-il , reprit-il , etc. , de manière à donner plus de rapidité au discours

Français, Anglais, Lorrains, que la fureur rassemble, Avançaient , combattaient , frappaient , mouraient ensemble.

(Voltaire, Henriade.)

(1) Ce mot vient du nom d'un roi de Cyrène, Battus, qui était bègue, ou, selon d'autres, d'un mauvais poète du même nom qui, dans ses hymnes , se répétait continuellement comme s'il bégayait.

4" Apposition. — L'apposition emploie les substantifs ou pronoms comme épithètes ; elle les appose à d'autres substantifs ou pronoms en manière de réflexion, ou pour faire image :

C'est dans un faible objet, imperceptible ouvrage, Que l'art de l'ouvrier éclate davantage.

(Louis Racine.)

§ III. — lies tropes.

Les rhéteurs distinguent une multitude de tropes qui peuvent tous se rapporter à deux grands genres : la métaphore et la métonymie. Dans ces deux genres, c'est toujours un mot qui est mis à la place d'un autre; mais dans le premier cette transmutation se fait au moyen d'une comparaison; dans le second, au moyen d'une analogie.

La métaphore.

La métaphore (du grec métaphoros, transport, translation), est le trope par excellence : c'est une figure par laquelle on transporte la signification propre d'un mot à une autre signification, qui ne lui convient qu'en vertu d'une comparaison sous-entendue; on pourrait dire que c'est une comparaison abrégée, une comparaison faite dans l'esprit , mais dont la forme a disparu.

Ainsi , quand je dis : « La jeunesse est comme le printemps de la vie, » je fais une comparaison; si je dis : a La jeunesse est le printemps de la vie ; » je fais une métaphore. Je compare Achille à un lion, et je dis : « Achille s'élance comme un lion; » c'est une comparaison; si, en parlant d'Achille, je dis : « Ce lion s'élance, )) c'est une métaphore.

Le langage le plus simple est rempli de métaphores; les noms, les adjectifs, les participes, les verbes et le

adverbes peuvent être employés métaphoriquement.

Exemples :

La lumière de l'esprit ; — une moisson de gloire; le feu des passions; — le poids des ans; — la chaleur du combat; — l'éclat de la vertu ; — - le flambeau de la foi.

La triste saison ; — une heureuse vieillesse ; — les noirs soucis ;

— une somlre douleur; — les riantes prairies.

Bouillard de colère; — saisi d'épouvante; — glacé de terreur;

— gonflé d'orgueil.

Sonder les cœurs ; — voler à l'ennemi; — approfondir une question, creuser un problème ; — éblouir les esprits ; — assombrir lee pensées.

S'énoncer clairement; — recevoir froidement; — lire couramment.

La métaphore est la figure la plus propre à orner le langage, à embellir le style; elle donne de la vivacité et de la variété aux pensées , elle permet de revêtir d'images sensibles les idées les plus [abstraites. Tous les grands écrivains en ont fait le plus heureux et le plus brillant usage.

La Fontaine, parlant de la mort du sage, dit d'abord simplement :

Rieo ne trouble sa fin.

Mais quel charme ajoute à l'expression de cette pensée la métaphore qu'il ajoute I

C'est le soir d'un beau jour.

L'Écriture sainte est pleine de traits dont la meta phore constitue la beauté. C'est par une série de meta phores que l'apôtre saint Jude décrit ainsi les hérétiques

Ce sont des nuées sans eau, que les vents emportent çà et là; ar bres d''automne, stériles, deux fois morts et déracinés; vagues fil rieuses de la mer jetant l'écume de leurs infamies ; astres errant auxquels un tourbilloa de ténèbres est réservé pour réternité.

Règles de la métaphore.

Le bon goût exige qu'on n'oublie pas les règles suivantes dans Pemploi des métaphores :

Première règle. Les métaphores doivent être adaptées au sujet que l'on traite. Celles qui conviennent à la poésie ne conviennent pas toujours à la prose ; celles qui conviennent au style familier seraient souvent déplacées dans le style noble, etc.

Deuxième règle. Il faut éviter, même dans les sujets familiers, les métaphores tirées d'objets désagréables , bas ou dégoûtants. Benserade a manqué complètement à cette règle quand il a dit, à propos du déluge :

Dieu lava bien la tête à son image,

sans compter que le mot image ne forme ici qu'un ridicule jeu de mot.

Troisième règle. Il faut éviter de tirer les métaphores d'objets trop peu semblables à ceux qu'on veut exprimer; ce sont des métaphores /brcg'es, comme dans ces exemples :

La vapeur de mon sang ira grossir^ la foudre.

(Corneille.) Arbres dépouillés de verdure, Malheureux cadavres des bois.

(J.-B. Rousseau.;

C'est encore une métaphore forcée qu'emploie ce poète, quand il appelle les gazons les cheveux de Cérès, et cet autre qui appelle les forêts les cathédrales de la nature.

Quatrième règle. Il faut rejeter les métaphores prises de trop loin, et dont le rapport n'est point assez naturel et assez sensible ; elles obscurcissent la pensée au lieu de PéclairciF.

Les métaphores tirées d'objets peu connus, ou em-

pruntées aux sciences présentent le même inconvénient ; on ne doit les employer qu'avec beaucoup de réserve, et quand on s'adresse à des auditeurs ou à des lecteurs qui peuvent les saisir. Victor Hugo, faisant la peinture d'un bon écrivain, se livre à cette dél?auche de métaphores qui n'offre certainement pas l'exemple à côté du précepte :

Ses idées sont faites de cette substance particulière qui se prête, simple et noble, à toutes les ciselures de l'expression ; qui sMnsinue, bouillante et liquide, dans tous les recoins du moule où l'écrivain la verse, et se fige ensuite, lave d'abord, granit après.

Cinquième règle. Les métaphores doivent être soutenues et suivies, et ne point présenter des idées qui ne peuvent se lier entre elles.

Malherbe a manqué à cette règle dans cette strophe de son ode à Louis XIII :

Prends ta foudre , Louis, et ra comme un lion Porter Je dernier coup à la dernière tête De la rébellion,

parce qu'il compare successivement le roi à Jupiter qui tient la foudre, à un lion et à Hercule coupant les têtes de l'hydre de Lerne.

J.-B. Rousseau a commis une faute du même genre en faisant fondre l'écorce, tandis que le mot fondre ne peut s'appliquer qu'à la glace, au métal, en un mot à des corps susceptibles de se fondre; il dit :

L'hiver, qui si longtemps a fait blanchir nos plaines, N'enchaîne plus le cours des paisibles ruisseaux; Et les jeunes zéphyrs, de leurs chaudes haleines Ont fondu Vécorce des eaux.

Sixième règle. Il faut éviter d'entasser les métaphores sur le même objet, ce qui produit la confusion. Septième règle. Il importe de ne pas oublier que des

métaphores reçues dans une langue ne le sont pas toujours dans une autre, et que souvent il suffit d'un mot qui n^est pas reçu dans la langue où Ton parle pour qu'une métaphore , belle et juste d'ailleurs, devienne ridicule.

Ainsi l'Anglais qui disait d'un de nos illustres écrivains : Cet homme est le quinquet de son pays , faisait rire ; il aurait bien parlé en disant : Cet homme est le flambeau de son pays. Dans ces vers de Racine :

Je t'aimais, et je sens que, malgré ton offense, Mes entrailles pour toi se troublent par avance.

Qu'on mette boyaux ou ventre, à la place d'entrailleSj et l'on n'aura plus qu'une image répugnante.

Bîyerses espèces de meiapnores.

Cequiprécèdes'applique aux métaphores proprement dites ; il y a d'autres figures qui s'en rapprochent^ et qui en tirent leur origine ; ce sont : Valliance de mots^ V allégorie , la catachrèse et V antonomase,

1» L'alliance de mots est une espèce de métaphore hardie consistant dans le raprochement de deux mots , de deux idées qui paraissent naturellement s'exclure, mais dont la réunion forme une pensée juste ou une image vraie. Voici quelques exemples :

Et monté sur le faîte il aspire à descendre.

(Corneille , Cinna.) S'élever en rampant à d'indignes honneurs.

(EcocaiARD Lebrun. ) Ces noms de roi des rois et de chef de la Grèce Chatouillaient de mon cœur V orgueilleuse faiblesse.

( Racine, Iphigènie. )

2° Vallégorie (du grec allégoria, action de dire autre chose), est une métaphore continuée, qui dit une chose pour en faire entendre une autre; elle diffère

de la métaphore en ce que celle-ci porte seulement su

un mot, tandis qu'elle porte sur tous les mots d'une

phrase ou d'un morceau, en développant et suivant la

même figure.

L'allégorie doit être claire, juste et soutenue : Claire, afin que l'esprit saisisse facilement le sens

figuré à travers le sens propre,

V Allégorie habite un palais diaphane.

(Lemierre.)

Juste, de manière que toutes les circonstances répondent à l'idée principale et se rapportent naturellement à la chose que l'on veut désigner.

Sow^ewMe, c'est-à-dire qu'elle n'offre pas d'interruption, et que dans tout son cours elle suive Tidée présentée au début (1).

Donnons quelques exemples.

Bossuet dit d'une jeune princesse docile aux inspirations de la grâce :

Cette jeune plante ; ainsi arrosée des eaux du ciel , ne fut pas longtemps sans porter des fruits.

La Fontaine veut faire connaître les périls de la bonne fortune, et il dit :

Lorsque sur cette mer on Togue à pleines Toiles, Qu'on croit avoir pour soi le vent et les étoiles, Il est bieu malaisé de régler ses désirs ! Le plus sage s'endort sur la foi des zéphirs.

Dans Racine, Mithridate compare la puissance romaine à un torrent :

Ils savent que sur eux prêt à se déborder, Ce torrent, s'il m'entraîne, ira tout inonder ; Et vous les verrez tous, prévenant mon ravage, Guider dans l'Italie et suivre mon passage.

(1) Cours complet de littérature, par M. l'abbé P.

Dans Voltaire, Catilina dit de Cicéron :

Sur le vaisseau public, ce pilole égaré Présente à tous les vents un flanc mal assuré, n s'agite au hasard , à l'orage il s'apprête , Sans savoir seulement d'où \iendra la tempête.

Lorsque l'allégorie se prolonge pendant toute la durée d'un morceau, ce n'est plus une figure, mais une composition allégorique. Les fables ou apologues, les paraboles, sont des compositions allégoriques. David, dans un de ses psaumes , compare le peuple d'Israël à une vigne (ps. 79) :

Seigneur, vous avez transporté votre vigne de l'Egypte ; vous avez .chassé les nations et vous l'avez plantée, vous l'avez guidée en marchant devant elle; vous avez affermi ses racines, et elle a rempli la terre. Son ombre a couvert les montagnes , ses rameaux ont couvert les plus hauts cèdres. Elle a étendu ses branches jusqu'à la mer et ses rejetons jusqu'aux fleuves. Pourquoi avez-vous détruit la muraille qui la protégeait ? Voici que tous ceux qui passent dans le chemin la vendangent. Le sanglier de la forêt l'a ruinée, la béte sauvage l'a dévorée. Dieu fort, tournez vers elle vos regards; regardez du haut du ciel, et voyez , et visitez votre vigne. Donnez la perfection à cette vigne que vous avez plantée, et qui a été toute brûlée par le feu et arrachée.

L'allégorie s'emploie souvent pour personnifier des êtres moraux, comme dans ce passage des Martyrs de Chateaubriand :

Il est dans le ciel une puissance- divine, compagne assidue de la Religion et de la vertu. Elle nous aide à supporter la vie , s'embarque avec nous pour nous montrer le port dans les tempêtes, également douce et secourable aux voyageurs célèbres et aux passagers inconnus. Quoique ses yeux soient couverts d'un bandeau , ses regards pénètrent l'avenir. Quelquefois elle tient des fleurs naissantes dans sa main, quelquefois une coupe pleine d'une liqueur enchanteresse. Rien n'approche du charme de sa voix, de la douceur de son sourire. Plus on avance vers le tombeau , plus elle se montre pure et brillante aux mortels consolés. La Foi et la Charité lui disent ma sœur, et elle se nomme l'Espérance.

Les proverbes sont quelquefois des vérités présentées sous forme d'allégorie :

Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle casse.

Petite pluie abat grand vent.

Mettre de Peau dans son vin.

Pêcher en eau trouble.

Prendre l'occasion par les cheveux.

Saisir la balle au bond.

3* La catachrèse (du grec catachrésis, abus) est une espèce de métaphore à laquelle on a recours par nécessité, à défaut d'un mot propre pour exprimer ce qu'on veut dire. Le mot qui constitue la catachrèse cesse ainsi d'être employé dans un sens propre pour prendre, par une sorte d'abus , par imitation , ou par extension ; un autre sens.

Catachrèses par imitation : une feuille de papier, une feuUle d'or, les feuilles d'un paravent; la glace d'un miroir, les glaces d'un carrosse.

Catachrèses par extension : Véclat du son; voir de l'odorat (Buffon, en parlant du chien).

Catachrèses par abus : plujne de fer, cheval ferré d'argent; aller à cheval sur un bâton; une langue de terre; une grande âme ;

Et qu'une main savante , avec tant d'artifice Bâtit de ses cheveux l'élégant édifice.

(Voltaire.) 4* L'antonomase (du grec antonomasia, nom contraire, différent) est une espèce de métaphore par laquelle on met un nom commun à la place d'un nom propre, ou réciproquement; cette substitution s'opère en vertu de la comparaison qui se fait dans l'esprit entre l'individu désigné par le nom propre et la qualité indiquée par le nom commun.

Ainsi, chez les Grecs on disait Vorateur pour Démos-

,tbène; le /JoéYe, pour Homère. Nous disons l'orateur romairiy Vorateur grec, pour Cicéron et pour Démosthène. Voici encore des exemples :

Le Prince des Apdtres ,• pour Saint Pierre.

Le Cygne de Mantoue Virgile.

Le Cygne de Cambrai Féaelon.

V Aigle de Meaux Bossuet.

Le Docteur de la grâce • Saint Augustin.

1^ Docteur angéligue, ou V Ange de V école. Saint Thomas d'Aquin.

Le Docteur séraphique Saint Bonaventure.

Le Philosophe de Genève Jean-Jacques Rousseau.

Le Patriarche de Ferney Yoltaire.

Un Hiéron TTn tyi'an sanguinaire.

Un Mécène .* . Un prolecteur des lettres.

Un ZoÏÏe Un critique passionné et jaloux .

Un Aristarque Un critique sévère et juste,

Bcllone va réduire en cendres Les courtines de Philipsbourg Par cinquante raille Alexandres Payés à quatre sous par jour.

{Bon. EAU.)

La métonymie.

La métonymie (du grec métonymia, changement de nom) est une figure qui consiste à substituer un mot à un autre, lorsqu'il y a entre eux des rapports de relation. Elle diffère de la métaphore en ce qu'elle ne suppose pas de comparaison.

La métonymie prend :

V La cause pour l'effet : vivre de son travail, pour vivre de ce qu'on gagne en travaillant ; Mars pour va guerre; un habile pinceau, pour un peintre habile, etc.

2® L'auteur de la chose pour la chose elle-même, ce qui n'est qu'une variété de l'espèce précédente. Étudier Cicéron, lire Virgile, pour étudier, lire les ouvrages de Cicéron, de Yirgile ; un beau Rembrandt, pour un beau

tableau de Rembrandt ; un Elzévir, pour un livre édité par Elzévir, etc.

3° L'effet pour la cause : Boire la mort, pour boire e poison qui donne la mort; le Pélion n'a plus d'ombres, pour le Pélion n'a plus les arbres qui donnent de l'ombre; là triste vieillesse, pour la vieillesse qui attriste; la pâle mort, pour la mort qui rend pâle ; lancer la mort, pour lancer le trait qui donne la mort, etc.

A° Le contenant pour le contenu etc. La terre se tut devant Alexandre, pour les habitants de la terre ; ['Europe, pour les peuples de l'Europe ; un nid^, pour les oiseaux qu'il renferme ; la coupe, pour le vin.

5° Le signe pour la chose signifiée : Vépée, pour l'état militaire, la robe, pour la magistrature :

A la fin j'ai quitté la robe pour Vépée.

(Corneille.)

On dit enpore : Volivier , pour la paix ; le laurier, pour la victoire; la palme, pour le martyre ; le léopard, pour l'Angleterre; le drapeau tricolore, pour la France; le sceptre, pour la royauté; le croissant, pour l'empire turc; les faisceaux, pour l'autorité consulaire à Rome, etc.

6° Le nom abstrait pour le nom concret : la blancheur, pour blanc ; Yenfance, pour les enfants; Vesclavage pour les esclaves, etc.

7° Le lieu où une chose se fait pour la chose elle-même: un cachemire, pour un châle de Cachemire, le Lycée, le Portique, V Académie, pour la philosophie d'Aristote, de Zenon, de Platon, etc.

8° Le physique pour le moral : avoir du eoBur, pour avoi du courage; méchante langue, pour personne médisante homme sans cervelle, pour homme irréfléchi, etc.

9" La personne pour la chose possédée : Ucalégon brûle,

pour la maison d'Ucalégon brûle ; Saint-Pierre de Rome , pour Véglise dédiée à saint Pierre à Rome]; un Louis, un Napoléon, pour la pièce d'or qui porte l'effigie d'un roi du nom de Louis, d'un empereur du nom de Napoléon.

DiTerses espèces de métonymies.

Deux autres tropes peuvent se rapporter à la métonymie ; ce sont la synecdoque et la métalepse,

V La synecdoque ou synecdoche ( du grec synecdoché, compréhension) est une espèce de métonymie par laquelle on donne une signification particulière à un mot qui, dans le sens propre, a une signification plus générale, et réciproquement; elle met donc l^e plus pour le moins, ou le moins pour le plus, tandis'que la métonymie met un mot pour un autre. Ainsi la synecdoque

met :

Le tout pour la partie ou la partie pour le tout : Cent voiles, pour cent vaisseaux ; dix hivers, dix étés, dix printemps, pour dix années ; une tête chère , pour une personne chérie ; deux cents feux , pour deux cents maisons ; dix mille âmes, pour dix mille habitants; le Tibre, pour les Romains ; la Seine, pour Paris ; tout Paris court à ce spectacle, pour beaucoup de Parisiens, etc.

Le genre pour l'espèce ou l'espèce pour le genre : Les mortels, pour les hommes ; les roses, pour les fleurs, etc.

Seigneur, dans ta gloire adorable Quel 7nortel est digne d'entrer?

(J.-B. Rousseau.)

Le singulier pour le pluriel ou le pluriel pour le singuier : le Français, pour les Français ; Vennemi, pour les ennemis; nous, pour je, dans certains discours; les Bossuet, les Fénelon, pour Bossuet, Fénelon; — un nombre certain pour un nombre incertain : vingt fois, cent fois,

mille fois, pour plusieurs fois, un grand nombre de fois, etc.

Le nom de la matière pour la chose qui en est faite : l'airain, pour les canons ou les cloches; lejer, pour l'épée, le soc de la charrue, etc.

2° La métalepse (du grec mélalepsis, échange, permutation) est une espèce de métonymie par laquelle on prend l'antécédent pour le conséquent ou réciproquement, de manière à faire entendre autre chose que ce qu'annonce le sens propre, ou à adoucir ce sens, ou encore à exprimer un sentiment secret.

Ainsi on dit : il a vécu, nous le pleurons, pour il est mort. Et Phèdre dit, dans Racine, pour exprimer son désir de voir Hippolyte , qui était très-habile à conduire les chars :

Quand pourrai-je, an travers d'une noble poussière, Suivre de l'œil son char fuyant dans la carrière !

§ IV. — lies figrnreg de raigonnement.

Figures de pensées.

Les figures de pensées, comme on Pa déjà dit, consistent dans le tour qu'elles donnent à la pensée ou au sentiment, dans le mouvement même de la phrase, de sorte qu'elles subsistent indépendamment des mots qu*on emploie pour les produire.

Dans ce vers de Racine :

Abner, le brave Abner viendra-t-il nous défendre?

il yauneyî^wre de mots, la répétition; qu'on supprime une fois le nom d'Abner, et la figure disparaît. Dans cet autre vers de Racine fils :

Répondez, cieux et mers, et vous, terre , parlez ; il y a une figure de pensées, consistant dans ce tour qui

fait adresser la parole aux cieux, aux mers et à la terre, comme si c'étaient des êtres intelligents ; les mots cieux, mers, terre ne forment donc pas la figure, mais seulement le tour donné à la pensée ; ils pourraient être remplacés par d'autres sans que la figure cessât d'exister.

Il existe un grand nombre de figures de pensées que les rhéteurs ont classées de différentes manières. En nous fondant sur les trois principales facultés de l'âme humaine, l'intelligence, la sensibilité, la volonté, auxquelles correspondent le raisonnement, l'imagination et îa passion, nous les partagerons en trois grandes classes, selon qu'elles se rapportent plus directement à l'une de ces trois facultés. Nous les diviserons donc en figures de raisonnement, figures d'ornement ou d'imagination, et figures de mouvement ou de passion.

Les principales /^'wreA* de raisonnemetit soni : la. prêtérition^ la concession, la communication, la dubitation, la supposition, Vantéoccupaiion, la subjection, Valténualion, la litote, V exagération, Vhijperhole , Vexpolition , Vaccunmîation, Vénumération, la définition , la périphrase, la sentence et Vépiphonème.

la prétéritioD.

La prétérition , qu'on appelle aussi prétermission , est une figure par laquelle on feint de passer sous silence , ou de ne toucher que légèrement des choses qu'on indique cependant et sur lesquelles on attire ainsi davantage l'attention. Au moyen de cette figure, on fait mieux valoir, en les groupant et en les rapprochant, des raisons secondaires qui seraient faibles si elles restaient isolées, et l'on donne plus de vivacité aux images qu'on met sous les yeux du lecteur ou de l'auditeur.

Dans VAthatie de Racine, le grand-prêtre Mathan dit à Nabal.

Qu'est-il besoin, Nabal, qu'à tes yeux je rappelle

De Joad et de moi la fameuse querelle,

Quand j'osai contre lui disputer l'encensoir;

Mes brigues, mes combats, mes pleurs, mon désespoir?

Écoutons Massillon :

Vous vous figurez des amertumes dans le parti de la vertu. Mais sans parler des divines consolations que Dieu prépare ici-bas même à ceux qui l'aiment ; sans parler de cette paix intérieure , fruit de la bonne conscience, qu'on peut appeler en même temps et un avantgoût et un gage de la félicité qui est réservée dans le ciel aux âmes fidèles -, sans vous dire, avec l'Apôtre, que tout ce qu'on peut souffrir sur la terre nest point digne d'être comparé avec .la récompense qui vous attend; si vous étiez de bonne foi et que vous voulussiez nous exposer ici naïîemeat tous les désagréments qui accompagnent la vie uu siècle, que ne diriez-vous pas. et que ne dit-on pas tous les jours dans ce siècle ?

La concession.

La concession est une figure par laquelle on accorde, on concède quelque chose à l'adversaire pour en tirer ensuite parti contre lui, et Ton feint de recaler pour avancer plus sûrement.

Massillon dit aux pécheurs qui diffèrent leur conversion :

Mais je veux que le temps vous soit accordé , et que le ministre du Seigneur ait le loisir de vous dire comme autrefois un prophète an roi de Juda : Réglez votre maison, car vous mourrez. L'accablement où vous serez alors pourra-t-il vous permettre de chercher Jésus- Chiist?

la coamunication.

^a communication est une figure par laquelle, plein de confiance en son bon droit, ou affectant de l'être, on s'en rapporte , sur quelque point, aux juges, aux auditeurs, à son adversaire même, ou met ses sentiments en commun avec les leurs. Celte figure , fréquemment employée au barreau, peut être d'un très-bel effet dans la

poésie, comme dans ces vers de Corneille, où le vieil Horace défend son fils contre Valère :

Dis, Valère, dis-nous, puisqu'il faut qu'il périsse , Où penses-tu choisir un lieu pour son supplice? Sera-ce entre ces murs , que mille et mille Toix Font résonner encor du bruit de ses exploits ? Sera-ce hors des murs , au milieu de ces places Qu'on voit fumer encor du sang des Curiaces?

la duMtalion.

La dubitation est une figure par laquelle on exprime le doute et l'incertitude, afin d'agir plus fortement sur ceux à qui l'on parle; c'est une espèce de communication.

Que ferai -je? s'écrie Didon après le départ d'Énée et des Troyens. Suivrai-je la flotte des Troyens ? essayerai-je de les rejoindre seule , ou les poursuivrai-je avec toutes les forces de mon royaume ? Ah ! meurs plutôt, comme tu l'as mérité, et que le fer mette fin à ta douleur.

La suppositicD.

La supposition ou hypothèse est une autre espèce de communication par laquelle on suppose comme vraies ou comme possibles des situations d'oîi l'on tire des inductions favorables à la cause. Massillon, dans son sermon Sur le petit nombre des élus, a tiré de cette figure un effet saisissant :

Je vous le demande, dit-il, et je vous le demande frappé de terreur, ne séparant pas en ce point mon sort du vôtre. Je vous demande donc : Si Jésus- Christ paraissait dans ce temple, au milieu de cette assemblée la plus auguste de l'univers , pour nous juger, pour faire le terrible discernement des loups et des brebis, croyez-vous que le plus grand nombre de tout ce que nous sommes ici fût placé à la droite ? Croyez-vous du moins que les choses fussent égales ? Croyez- vous qa'il s'y trouvât seulement dix justes, que le Seigneur ne put trouver autrefois en cinq villes tout entières? Je vous le demande; vous l'ignorez, et je l'ignore moi-même. Vous seul, ô mon Dieu, connaissez ceux qui vous appartiennent^, mais si nous ne connaissons pas ceux

jOO COURS DE LITTÉRATURE.

qui lui appartiennent, nous savons du moins que les pécheurs ne lui

appartiennent pas.

L'antéûctupalion.

Vantéoccupation, qu'on appelle aussi occupation ou prolepse (du mot grec prolepsis , anticipation), estune figure par laquelle on prévient l'objection pour la réfuter d'avance; c'est un tour adroit qui fait tomber les armes des mains de l'adversaire avant qu'il ait pu s'en servir.

Bossuet détruit ainsi les illusions de l'ambitieux ;

Mais je saurai bien m'affennir et profiter de l'exemple des autres... Folle précaution! car ceux-là ont-ils profilé de l'exemple de ceux qui les précèdent ? - Mais je jouirai de mon travaU... Eh quoi ! pour dix ans de vie ? etc.

Massillon s'adresse au vindicatif :

Il est trop dur, s'écrie le vindicatif ; il en coûte trop pour pardonner. — Mais quoi! le ciel est-il promis aux lâches? le joug de Jésus- Christ n'a-t-il aucun poids? une loi qui gêne en est-elle moins une loi? — H en coûte trop. — Vous le dites quand vous êtes l'offensé; mais le dites-vous quand vous êtes l'agresseur ?

La snl^ection.

La subjeciion est une espèce d'antéoccupation , qui présente une suite de propositions dont chacune est suivie d'une autre proposition servant de réponse ou d'application à la précédente.

Saint Jérôme cherche ainsi à inspirer à son ami Héliodore le goût de la solitude :

Que fais-tu dans le siècle, ô mon frère , toi qui es plus grand que le siècle? Crains-tu la pauvreté? Mais le Christ appelle les pauvres bienheureux. Es-tu effrayé du travail? Mais nul athlète n'est couronné sans travail. Es-tu inquiet de la nourriture? Mais la foi neJ craint pas la faim. Crains-tu de froisser tes membres sur la terre!| nue? Mais le Seigneur y est étendu avec toi. Est-ce l'infinie solitude du désert qui teffraye ? Mais c'est dans un paradis que tu t'y pro mènes en esprit.

COMPOSITION. — ORNEMENTS DU STYLE. iOl

l'alténuatioD,

Vatténuaiion ou exténuation est une figure par laquelle on atténue, on adoucit une chose par l'expression, sans toutefois altérer la vérité. La Fontaine en fournit deux beaux exemples dans sa fable des Animaux malades de la peste :

Sire , dit le renard, vous êtes trop bon roi ; Vos scrupules font voir trop de délicatesse. Eh bien! manger moutons, canaille, sotte espèce, Est-ce un péché? Non, non; vous leur fîtes, seigneur, En les croquant beaucoup d'honneur.

L'âne vint à son tour, et dit : J'ai souvenance

Qu'en un pré de moines passant, La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et, je pense

Quelque diable aussi me poussant, Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.

La litote.

La litote {du grec litotes, petitesse, exiguïté) est une espèce d'atténuation qui dit moins pour faire entendre plus. On s'en sert par modestie , quand on parle de soi, par égard , quand on s'adresse à un supérieur, et quelquefois par ironie. La litote déguise heureusement un aveu difficile à faire , une louange qui pourrait blesser si elle était trop directe, des remontrances qui fâcheraient au lieu d'être utiles, si on n'en adoucissait pas l'expression. Exemples :

Ce n'est pas un savant... C'est un ignorant. Elle n'est pas sotte... Elle a beaucoup d'esprit.

l'exagération.

L'exagération, comme son nom l'indique , est le contraire de V atténuation ; elle amplifie ou augmente les choses en bien ou en mal, afin de frapper davantage.

402 COURS DE LITTÉRATDRE.

Ainsi, dans la fable de La Fontaine qu'on vient de citer, après la confession de l'âne :

A ces mots on cria haro sur le baudet.

Un loap, quelque peu clerc, prouva par sa harangue

Qu'il fallait dévouer ce maudit animal,

Ce pelé, ce galeux d'où venait tout le mal.

Sa peccadille fut jugée un cas pendable.

Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable 1

Rien que la mort n'était capable D'expier son forfait. On le lui fit bien voir.

L'hyperbole.

Lhyperhole ( du grec hyperbole, transport par-dessus, exagération ) est une espèce d'exagération qui donne à l'objet quelques degrés de plus ou de moins qu'il n'en a dans la réalité; c'est la passion qui change ainsi les proportions des objets , ou c'est l'esprit qui les modifie à dessein, afin de mieux faire entendre ce qu'il veut dire.

Ainsi, de quelqu'un qui marche lentement, on dit qu'il va comme une tortue; d'un cheval rapide, qu'il va plus vite que le vent; à propos d'une grande pluie, qu'il pleut à torrents.

Corneille dit, pour donner une idée des victimes des proscriptions :

Rome entière noyée au sang de ses enfants.

Racine peint l'orgueil de l'impie :

Pareil au cèdre, il cachait dans les cîeux Son front audacieux.

On avait promis mille écus à celui qui ferait le meilleur quatrain sur les victoires du grand Condé ; un Gascon gagna le prix en usant ingénieusement de l'hyperbole :

Pour célébrer tant de vertus,

Tant de hauts faits et tant de gloire,

Mille écus, morbleu ! mille écus !

Ce n'est pas un sou par victoire.

Dans ces exemples , c'est de l'esprit ou de l'imagination que procèdent les hyperboles, qui sont ainsi des figures de raisonnement ou d'ornement. Lorsque la passion les produit , elles rentrent dans les figures de mouvement; elles peuvent alors présenter la plus grande hardiesse, sans cesser de paraître justes et naturelles, parce qu'on sait que le propre de la passion est d'exagérer les objets et les sentiments.

L'hyperbole exagérée conduit à l'extravagance et à l'enflure , et Ton tombe dans le ridicule à force de vouloir être grand et vigoureux. Tournée en saillie et en incroyable mensonge, l'hyperbole reçoit familièrement chez nous le nom de gasconnade,

« Les esprits vifs, pleins de feu et qu'une vaste imagination emporte hors des règles de la justesse, ne peuvent, dit La Bruyère, s'assouvir de l'hyperbole. »I1 faut se garder de faire comme eux , et de mériter qu'on leur applique cette spirituelle moquerie de La Fontaine ;

L'un d'eux était de ces conteurs Qui n'ont jamais rien vu qu'avec un microscope; Tout est géant chez eux : écoutez-les, l'Europe Comme l'Afrique aura des monstres à foison. Celui-ci se croyait l'hyperbole permise : J'ai vu, dit-il, un chou plus gros qu'une maison. Et moi, dit l'autre , un pot aussi grand qu'une église. Le premier se moquant, l'autre reprit : Tout doux, On le fit pour cuire vos choux,

L'eipolition (1).

Le mot expolition signifie proprement l'action de

(1) On remarquera que les cinq figures qui suivent : expolition , accumulatiop , énuméralion , définition , périphrase, procèdent toutes par développement.

104 • Cûims DE LITTÉRATURE.

polir et d'orner; par extension il a pris le sens de perfectionner et d'achever, d'où l'idée de développer, de présenter un objet sous toutes ses faces , de manière à le bien montrer et à le faire mieux connaître. Dans ce sens, il est à peu près synonyme &' amplification,

Uexpoliiion est donc une figure qui consistée présenter la même idée sous différents aspects , sous différents tou-rs, au moyen de différentes expressions qui servent à la développer, à la rendre plus intéressante, plus claire, plus accessible aux différentes sortes d'esprits.

Massillon développe ainsi cette pensée : Tout passe, excepté Dieu :

Une fatale révolution que rien n'arrête entraîne tout dans les abîmes de l'unirers ; les siècles, les générations, les empires, tout va se perdre dans ce gouffre ; tout y entre et rien n'en sort. Nos ancêtres nous ont frayé le chemin, et nous allons le frayer dans un moment à ceux qui viennent après nous. Ainsi les âges se renouvellent ; ainsi la ligure du monde change sans cesse ; ainsi les morts et les vivants se succèdent et se remplacent continuellement ; rien ne demeure , tout change, tout s'use , tout s'éteint. Dieu seul est toujours le même , €t ses années ne finissent point ; le torrent des âges et des siècles coule devant ses yeux; et il voit, avec un air de vengeance et de fureur, de faibles mortels , dans le temps même qu'ils sont entraînés par le cours fatal , l'insulter en passant , profiter de ce seul moment pour déshonorer son nom , et tomber au sortir de là dans les mains éternelles de sa colère et de sa justice.

raccumulation.

Vaccumulation développe et rend plus claire et plus sensible l'idée principale, en rassemblant, en accumulant dans une même phrase, sous une même forme et dans le même mouvement, un grand nombre des détail qui s'y rapportent.

L'ambitieux ne jouit de rien {idée principale) : ni de sa gloire . la trouve obscure -, ni de ses places, il veut monter plus haut ; ni sa prospérité, il sèche et dépérit au milieu de son abondance ; ni d

COMPOSITION. — ORNEMENTS DU STYLE. i05

hommages qu'on lui rend , ils sont empoisonnés par ceux qu'il est obligé de rendre lui-même ; ni de sa faveur, elle devient amère dès qu'il faut la partager avec ses concurrents ; ni de son repos , il est malheureux à mesure qu'il est obligé d'être plus tranquille.

(Massillon,) L'éniiméralion.

Vénumération ou énumération des parties est une espèce d'accumulation dans laquelle on développe les idées particulières qui se trouvent renfermées dans une idée générale. L'accumulation ne choisit que les traits les plus saillants, l'énumération des parties est plus complète, elle n'omet aucune des idées particulières importantes qui composent l'idée générale. L'accumulation fait plus pour l'imagination, l'énumération pour l'intelligence.

L'énumération est plutôt un moyen de développement ou d'amplification, qu'une figure proprement dite. Pour être bien faite, il faut qu'elle soit : 1® annoncée, c'est-àdire que l'idée générale soit d'abord exprimée ; 2° suivie, c'est-à-dire non interrompue par des digressions; 3* complète, ce qui la distingue de Taccumulation; 4* terminée, c'est-à-dire que l'idée générale revienne à la fin pour former la conclusion. Voici un exemple :

Toutes les conditions ont corrompu leurs voies : les pauvres murmurent contre la main qui les frappe ; les riches oublient l'auteur de leur abondance; les grands ne semblent nés que pour eux-mêmes, et la licence paraît être le seul privilège de leur élévation; le sel même de la terre s'est affadi , et les lampes de Jacob se sont éteintes ; les pierres du sanctuaire se traînent indignement dans la boue des places publiques, et le prêtre est devenu semblable au peuple... Tous les hommes se sont égarés.

la déCnitioa.

On distingue deux sortes de définitions : la définition philosophique et la définition oratoire. Toutes deux ont pour but de faire connaître l'objet dont on parle ; mais

la première se contente d'en dire assez pour distinguer l'objet de tout autre et emploie le moins de mots possible, tandis que la seconde explique la nature et les propriétés de l'objet, en décrit les différents aspects, ou le fait connaître par les causes, les effets et les circonstances, et toujours de manière à faire impression sur l'esprit et l'imagination des lecteurs ou des auditeurs.

A cette question : Qu'est-ce que lapestePLe dictionnaire de l'Académie donne pour réponse cette définition philosophique : Cest itne maladie épidémique qui cause une grande mortalité. Voici la définition de La Fontaine ;

Un mal qui répand la terreur

Mal que le ciel en sa fureur Inventa pour punir les crimes de la terre, La peste , puisqu'il faut l'appeler par son nom, Capable d'enrichir en un jour l'Achéron,

Faisait aux animaux la guerre.

La périphrase.

La périphrase ou circonlocution ^ au lieu d'employer le mot propre, tourne pour ainsi dire autour, comme l'indique son étymologie, soit au moyen d'une définition, soit au moyen d'une description qui donne au style plus de noblesse, plus d'élégance ou plus de délicatesse. Dans les sujets élevés, ou dans certaines circonstances, il est des expressions triviales, ignobles, grossières ou ridicules, qui ne peuvent être employées ; on les remplace par des périphrases.

Racine avait, dans sa tragédie à^Athaliey à parler du fard qu'employait la reine Jézabel ; il fait dire à Alhalie :

Ma mère Jézabel devant moi s'est montrée Comme au jour de sa mort pompeusement parée : Ses malheurs n'avaient point abattu sa fierté ; Même elle avait encor cet éclat emprunté Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage Pour réparer des ans l'irréparable outrage.

Casimir Delayigne parle ainsi d'un fiacre :

.Durement cahoté

Sur les nobles coussins d'un char numéroté.

Au lieu de dire : J'ai cinquante- huit ans, Boileau écrit ces vers :

Mais aujourd'hui qu'enfin la vieillesse venue, Sous mes faux cheveux blonds, déjà toute chenue, A jeté sur ma tête, avec ses doigts pesants Onze lustres complets surchargés de trois ans.

Au lieu de dire : // se fait tard, il écrit :

Les ombres cependant , sur la ville épandues. Du faîte des maisons descendent dans les rues.

L'abus de la périphrase rend le style lourd, prétentieux, ridicule et même inintelligible ; excellente quand elle est à sa place, la périphrase accuse l'absence de goût et souvent l'absence d'idées, si elle se présente hors de propos, a 11 y en a, dit Pascal, qui masquent la « nature. Il n'y a point de roi parmi eux, mais un auguste (( monarque; point de Paris, mais une capitale dt « royaume. Il y a des instants où il faut appeler Paris <( Paris, et d'autres où il faut l'appeler capitale du « royaume. » Rien de plus juste ; c'est pourquoi l'on ne voit qu'une emphase ridicule dans ce vers d'un mauvais poëte qui veut dire : le roi vient.

Ce grand roi roule ici ses pas impérieux,

et dans ces locutions à l'usage des précieuses du temps de Molière : Voiturez-nous ici les commodités de la conversation, pour : approchez un fauteuil; ' — Venez nous tendre ici dedans le conseiller des grâces, pour : apportez un miroir; '^ La brutalité de la saison a furieusement outragé la délicatesse de ma voix, pour ; je suis enroué à cause du froid, etc.

Blair cite ces paroles d'un gentilhomme qui, pour ordonner à son laquais de lui ôter ses bottes, lui disait : 3 Toi qui es ici pour me servir, délivre les colonnes mobiles qui soutiennent mon individu de cette dépouille d'un bœuf mort. >i

U sentence.

La sentence ou réflexion est un enseignement court et frappant, inspiré par le sujet, et qui présente une pensée juste, une belle moralité ; placée à propos, elle ajoute de la force au discours et repose agréablement l'esprit; mais, précisément à cause de cela, elle ne convient pas au langage de la passion, et trop fréquemment employée elle refroidit le style et le coupe d'une façon disgracieuse.

Voici quelques sentences remarquables :

Je suis jeune, il est vrai ; mais aux âmes bien nées La valeur n'attend pas le nombre des années.

(Corneille.) Déjà nous aTons tu le Danube inconstant Qui, tantôt catholicjue et tantôt protestant,

Sert Rorae et Luther de son onde,

Et qui, comptant après pour rien

Le Romain , le Luthérien,

Finit sa course vagabonde,

Par n'être pas même chrétien :

Rarement à courir le monde

On devient plus homme de bien.

L'épiphoDème.

Vépiphonème (du grec épiphonéma, exclamation) est une espèce de sentence, qui consiste en une courte et vive réflexion sur le sujet dont on vient de s'occuper ou en une exclamation placée à la fin d'un récit pour en résumer les impressions.

Bossuet, après avoir exposé les funestes effets de l'héfésie, s'écrie ;

Tant a est Trai que tout se tourne en révolte et en pensées séditieuses quand l'autorité de la religion est anéantie !

Boileau dit plaisamment, au commencement de son Lutrin :

Muse , redis-moi donc quelle ardeur de vengeance De ces hommes sacrés rompit l'intelligence, Et troubla si longtemps deux illustres rivaux : Tant de fiel entre-t-il dans l'âme des dévots!

§ Y. — Fig^ures d'oruement ou d'imag^ination.

Les principales figures d'ornement ou d'imagination sont V antithèse, ïdi correction, la licence, la réticence, Yironie, Vastéisrne, la gradation, la comparaison, le contraste, Vallmion, et Vhijpotypose.

L'anlhilhèse.

L'antithèse (du grec antithésis, opposition) est une figure par laquelle on oppose les pensées aux pensées^ au moyen d'expressions qui rendent cette opposition sensible. Exemples :

Et monté sur le faîte, il aspire à descendre.

(Corneille.)

Pour réparer des ans l'irréparable outrage.

(Racine.) Le temps , cette image mobile De l'immobDe éternité.

( J.-B. Rousseau. ) Ver impur de la terre, et roi de l'univers; Biche, et vide de biens; libre, et chargé de. fers, Je ne suis que mensonge , erreur, incertitude.

(Louis Racine, la Religion.) L'Olympe foudroyait, le Calvaire pardonne.

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