BOSSUET
Périodes carrées :
La sagesse divine répandit ses biens sur la terre , — afin que pour les recueiUir l'homme en parcourût les différentes régions , — qu'il développât sa raison par l'inspection de ses ouvrages, — et qu'il s'enfiammàt de son amour par l'examen de ses bienfaits.
(Bernardin de Saint-Pierre.)
Qu'un père vous ait aimé, — c'est un sentiment que la nature ins-
pire ; — mais qu'un père si éclairé vous ait témoigné cette confiance usqu'au dernier soupir, — c'est le plus beau témoignage que votre vertu pouvait remporter.
On dit du style qu'il est périodique lorsque les phrases périodiques y sont nombreuses et que plusieurs périodes se suivent et s'enchaînent. Il convient aux sujets qui demandent de la pompe et de l'ampleur. Le style non périodique ou coupé convient mieux dans les sujets simples , dans une argumentation pressante , et dans les mouvements passionnés. 11 faut d'ailleurs dans tous les sujets faire un heureux mélange des deux styles, en changeant seulement les proportions : de ce mélange et de cette variété résultent l'harmonie et le charme d'une composition littéraire.
Harmonie imitative.
V harmonie imitative s'attache à reproduire, hiîniter par les sons et par le mouvement du style les sons, les mouvements de la nature et les émotions de l'âme.
Delille en donne à la fois le précepte et l'exemple dans les vers suivants :
Peins-moi légèrement l'amant léger de Flore;
Qu'un doux ruisseau murmure en vers plus doux encore.
Entend-on de la mer les ondes bouillonner ,
Le vers comme un torrent en roulant doit tonner.
Qu'Ajax soulève un roc et le lance avec peine,
Chaque syllabe est lourde et chaque mot se traîne ;
Mais vois d'un pied léger Camille effleurer l'eau ,
Le vers vole et la suit aussi prorapt que l'oiseau.
V Imitation des sons de la nature. Les différents bruits qu'on entend dans la nature, les cris des animaux, s'expriment d'ordinaire par des mots imitatifs, et qui forment ce qu'on appelle des onomatopées ; de là les noms du coucou, du cricri, etc., les mots fracas, casser,
coasser, croasser, siffler, roucouler, bêler, mugir, tonner, gronder, murmurer, rugir, etc. Ces mots viennent naturellement sous la plume ou sous les lèvres quand on connaît bien la langue dans laquelle on s'exprime ; on augmente leur effet en les accompagnant d'autres mots qui ont la même douceur ou la même dureté, et l'on dit : le roulement du tonnerre, les sourds grondements du tonnerre, le mugissement des vents, le doux murmure des ruisseaux, le fracas de la tempête, etc. Voici quelques exemples :
Grincement de la lime :
J'entends crier la dent de la lime mordante.
(Delille, )
Sifflement du serpent :
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?
(RàCINE.
Vent impétueux : Borée
Se gorge de vapeurs , s'enfle conmie un ballon,
Fait un vacarme de démon,
Siffle, souffle, tempête...
(La Fgxtain'E.)
2" Imitation des mouvements.
Efforts des forgerons :
Tantôt levant , tantôt baissant leurs lourds marteaux Qui tombent en cadence et domptent les métaux.
( Delille. )
Galop du cheval :
Le chagrin monte en croupe et galope avec lui.
( BOILEAU
J'aime à voir ce coursier qui, prompt comme l'éclair, Dans les champs eflleurés part, court, vole et fend l'air.
Rapidité :
Le trait part, siffle, vole et s'arrête en tremblant.
(Delille. )
Lenteur :
Quatre bœufs attelés , d'un pas tranquille et lent, Promenaient dans Paris le monarque indolent
( BOILEAU
Fatigue :
Dans un chemin montant, sablonneux , malaisé, Et de tous les côtés au soleil exposé,
Six forts chevaux tiraient un coche.
Femmes , moines , vieillards , tout était descendu ; L'attelage suait, soufQait, était rendu.
(L.\ Fontaine.) Mollesse :
La Mollesse oppressée,
Dans sa bouche à ce mot sent sa langue glacée ; Et lasse de parler, succombant sous l'effort , Soupire , étend les bras, ferme l'œil et s'endort.
(BOILEÀU.)
3® Imitation des émotions de Vâme.
Tristesse :
Peu s'en faut que je n'interrompe ici mon discours, dit FléchLer dans l'oraisoQ funèbre de Turenne. Je me trouble , messieurs : Tureime meurt, tout se confond, la fortune chancelle, la victoire se lasse, la paix s'éloigne , les bonnes intentions des alliés se ralentissent , le courage des troupes est abattu par la douleur et ranimé par la vengeance, tout le camp demeure immobile.
Ces phrases courtes, cette harmonie sourde, brisée, ressemble à des sanglots 3 elle est triste comme les objets qu'elle représente.
Majesté :
Oui , je viens dans son temple adorer l'Étemel; Je viens, selon l'usage antique et solennel. Célébrer avec vous la fameuse journée, Où sur le mont Sina la loi nous fut donnée.
(Racine.) Galme d'une belle mort :
Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux. Ces deux divinités n'accordent à nos vœux,
Que des biens peu certains, qu'un plaisir peu tranquille
Des soucis dévorants c'est l'éternel asile;
Véritables vautours que le fils de Japet
Représente enchaîné sur son triste sommet.
L'humble toit est exempt d'un tribut si funeste.
Le sage y vit en paix et méprise le reste :
Contents de ses douceurs, errant parmi les bois,
Il regarde à ses pieds les favoris des rois ;
Il lit au front de ceux qu'un vain luxe environn
Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne,
Approche-t-il du but, quitte-t-il ce séjour.
Rien ne trouble sa fin : c'est le soir d'un beau jour.
(La Fontaine.)
§ 111. — Qualités particulières ou accidentelles du style.
Genres de style.
Les qualités du style qu'on a étudiées jusqu'ici appartiennent à tous les sujets : quelque sujet qu'on trai-te, le sty\e doit être clair, pur, propre, précis, naturel et facile , noble , élégant et harmonieux. Il en est d'autres qui varient selon les genres des sujets qu'on traite ou les objets qu'on doit peindre. On compte trois genres dans lesquels on peut ranger toutes les espèces de compositions littéraires : le simple, le tempéré et le sublime ; il y a donc aussi trois genres de style : le style simple, le style tempéré et le style sublime, qui ont chacun des qualités particulières.
Le style simple.
Le style simple exprime les pensées, les sentiments et les images sans presque les orner et les embellir. Écrire simplement, c'est penser, sentir et dire précisément ce qu'il faut, sans donner trop de vivacité à ses expressions, ni trop de véhémence à ses sentiments , m
trop d'éclat à ses pensées. Les périodes nombreuses ne s'accordent pas avec ce genre de style.
Le style simple convient particulièrement aux entretiens familiers, aux récits de faits ordinaires, à la fable, à l'églogue, aux lettres, aux sujets où l'on se propose d'instruire; ce qui n'empêche pas qu'il ne se rencontre dans les grands sujets et qu'il ne s'allie fort bien avec les pensées, les sentiments, les images sublimes, comme on peut le voir dans l'Écriture sainte, dans Homère, dans Virgile, dans Corneille, dans Bossuet et dans tous les grands écrivains. Le comble de l'art, dit Marmontel, c'est d'être simple dans les grandes choses et dans l'expression de tous les sentiments intéressants par euxmêmes.
L'histoire de Joseph, celle de Ruth, celle de Tobie, les récits de l'Évangile dans les saintes Écritures, sont des modèles de style simple ; les satires et les épîtres d'Horace, la première Églogue de Virgile, les Fables de La Fontaine, les Caractères de La Bruyère, les lettres de M"^^ de Sévigné, en présentent des modèles achevés.
Citons ces vers d'Alexandre Guiraud racontant la retour du petit Savoyard au foyer paternel ;
Bientôt de la colline il prend l'étroit sentier j II a mis ce malin sa bure du dimanche,
Et dans son sac de toile blanche Est un pain de froment, qu'il garde tout entier.
Pourquoi tant se hâter à sa course dernière ? C'est que le pauvre enfant veut gravir le coteau, Et ne peut s'arrêter qu'il n'ait vu son hameau Et n'ait reconnu sa chaumière.
Les voilà!... tels encor qu'U les a vus toujours^, Ces grands bois , ce ruisseau qui fuit sous le feuiilagx Il ne se souvient plus qu'il a marché dix jours ; 11 est si près de son village !
Les qualités qui conviennent au style simple sont la simplicité, la concision et la naïveté. On en a vu des exemples en étudiant les qualités des pensées et les qualités générales du style.
La naïveté de la pensée amène la naïveté du style. Un bon paysan, qui vit tour à tour chez chacun de ses enfants, dit, pour montrer qu'ils le traitent fort bien : « Ils me traitent comme si j'étais leur enfant. » La pensée et le style sont naïfs.
La naïveté propre à l'enfance prend le nom d'ingénuité : le style ingénu convient aux narrations pour les enfants, comme ces contes de Perrault, le petit Poucet, la Barbè-Bleue, le petit Chaperon rouge, Cendrillon; c'est aussi le style dont il faut se servir quand on fait parler les enfants, comme Racine l'a fait avec tant de bonheur dans ce dialogue entre Athalie et le jeune Joas :
ATHALIE
Comment vous nommez-vous?
JOAS
J'ai nom Éliacin.
ATHALIE
Votre père?
JOAS
Je suis, dit-on , un orphelin Entre les bras de Dieu jeté dès mon enfance, Et qui de mes parents n'eus jamais connaissance
ATHALIE
Vous êtes sans parents?
JOAS
Ils m'ont abandonné.
ATHALIE
Comment? et depuis quand?
JOAS
Depuis que je suis né.
ATHALIE
Ne sait-on pas au moins quel pays est le vôtre?
JOAS
Ce temple est mon pays , je n'en connais point d'autre.
ATHALIE
OÙ dit-on que le sort vous a fait rencontrer?
JOAS
Parmi des loups cruels prêts à me dévorer.
ATHALIE
Qui vous mit dans ce temple?
JOAS
Une femme inconnue, Qui ne dit point son nom et qu'on n'a point revue.
ATHALIE
Mais de vos premiers ans quelles mains ont pris soin ?
JOAS
Dieu laissa-t-îl jamais ses enfants au besoin? Aux petits des oiseaux il donne leur pâture, Et sa bonté s'étend sur toute la nature. Tous les jours je l'invoque, et d'un soin paternel Il me nourrit des dons offerts sur son autel...
ATHALIE
.... Quel est tous les jours votre emploi ?
JOAS
J'adore le Seigneur, on m'explique sa loi ; Dans son livre divin on m'apprend à la lire, Et déjà de ma main je commence à l'écrire.
le style tempéré
Le style tempéré on fleuri tient le milieu entre le style simple et le style sublime : il emprunte au premier son caractère doux et naïf, sans se permettre le même laisser-aller, et au second son caractère noble et brillant , sans s'élever au même éclat dans les images , à la même énergie dans l'expression des sentiments. Ce n'est ni un léger ruisseau, comme le style simple, ni un torrent impétueux, comme le style sublime; c'est un beau fleuve qui coule tranquillement à travers les campagnes fertijes et sous le feuillage des forêts.
Les qualités particulières du style tempéré sont la richesse, la finesse, la délicatesse et la grâce,
1° Richesse du style. C'est Tabondance unie à l'éclat,
l'abondance des idées et la magnificence des expressions; les idées brillantes, les images vives, les traits frappants, les tours harmonieux constituent le style riche. Lamartine décrit ainsi le coucher du soleil :
Le roi brillant du jour se couchant dans sa gloire Descend avec lenteur de son char de victoire, Et dun reflet de pourpre inonde l'étendue. Comme une lampe d'or dans l'azur suspendue, La lune se balance aux bords de l'horizon : Ses rayons affaiblis dorment sur le gazon.
On dit d'une expression qu'elle est riche quand elle renferme beaucoup de sens en peu de mots, ou quand elle fait tableau ou image , comme dans cette phrase de Bossuet : a Nous traînons jusqu'au tombeau la longue chaîne de nos espérances trompées. »
2° Finesse du sUjle. Le style fin est l'expression d'une pensée fine ; il consiste quelquefois dans un simple mot, un mot fin, qui ne montre qu'un côté de l'objet et laisse deviner l'autre.
Voici des pensées fines exprimées en style fin :
L'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu.
Le refus de la louange est un désir d'être loué deux fois.
Tout le monde se plaint de sa mémoire , et personne de son jugement.
Le vrai moyen d'être trompé , c'est de se croire plus fin que lei autres.
Voici des mots fins :
Elisabeth demandait à un ministre ce qui s'était passé an conseil : Quatre heures, madame.
On demandait à un membre d'une assemblée délibérante qui passait pour voter toujours selon les désirs du gouvernement, comment allaient les discussions dans cette assemblée : Ventre à terre.
L'affectation de la finesse rend prétentieux ; elle conduit à un défaut de style que Marivaux a mis en honneur, et qui a reçu de lui le nom de marivaudage.
3° Délicatesse du style. La finesse est dans l'esprit, la délicatesse dans le cœur; c'est, a-t-on dit justement, la finesse de la sensibilité. La finesse voile une partie de la pensée pour laisser quelque chose à deviner, la délicatesse voile en partie les sentiments pour éviter de blesser, pour adoucir un reproche , rendre moins sensible une douleur, etc.
Malherbe essaye ainsi de consoler Du Perner en ne présentant qu'un côté de l'objet et en ne disant que ce qui peut adoucir la douleur :
Ta douleur, Du Perrier, sera donc éternelle
Et les tristes discours Que te met en l'esprit l'amitié paternelle
L'augmenteront toujours?
Le malheur de ta fille au tombeau descendue
Par un commun trépas, Est-ce quelque dédale où ta raison perdue
Ne se retrouve pas ? Je sais de quels appas son enfance était pleine,
Et n'ai pas entrepris Injurieuse ami , de soulager ta peine
Avecque son mépris.
Mais elle était du monde où les plus belles choses
Ont le pire destin , Et rose , elle a vécu ce que vivent les roses , L'espace d'un matin (1).
4° Grâce du style. On a vu en quoi consiste la grâce des pensées; la grâce du style consiste dans l'aisance, la souplesse et l'agréable variété des mouvements, dans l'heureuse réunion de tous les ornements qui contribuent à l'éclat et à la douceur : c'est la perfection de l'art. Que de grâce dans ce discours adressé par Assuérus à Esther :
(1) La dernière de ces strophes est sans défaut et d'uï^e exquise délicatesse ; nous avons signalé par des italiques les plus graves défauts de style dans les précédentes.
66 COURS DE UTTÉRATURE.
Croyez-moi, chère Esther, ce sceptre, cet empire.
Et ces profonds respects que la terreur insph-e,
A leur éclat pompeux mêlent peu de douceur,
Et fatiguent souvent leur triste possesseur.
Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce
Qui me charme toujours et jamais ne me lasse
De l'aimable vertu doux et puissants attraits !
Tout respire en Esther l'innocence et la paix.
Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres.
Et fait des jours serems de mes jours les plus sombres
Que dis-je? sur ce trône assis auprès de vous,
Des astres ennemis je crains moins le courroux,
Et crois que votre front prête à mon diadème
Un éclat qui le rend respectable à Dieu même.
(Racine, Esther.)
Le stjle sublime.
On a vu ce que c'est que le sublime, et l'on s'est occupé du sublime de pensée , du sublime de sentiment et du sublime d'image. Le sublime, comme l'a dit Longin, est le son que rend une grande âme, mais il peut être rendu par les termes et le style le plus simple; le style sublime, dont l'emploi n'est légitime que lorsqu'il s'agit de rendre de grandes pensées, des sentiments élevés, des images brillantes et vives, consiste dans l'expression énergique, véhémente et magnifique de ces pecsées, de ces sentiments et de ces images.
Dans ces vers de Racine, on trouve à la fois le style sublime et le sublime :
J'ai vu l'impie adoré sur la terre ;
Pareil au cèdre il cachait dans les cieui Son firont audacieux ; Il semblait à son gré gouverner le tonnerre,
Foulait aux pieds ses ennemis vaincus : Je n'ai fait que passer^ il n'était déjà plus.
Les qualités particulières du style sublime sont l'cnergic, la véhémence et la magnificence.
4° Énergie du style. Elle provient de la force des pensées et de la force des sentiments; le style énergique presse en peu de mots le sentiment ou la pensée pour rexprimer avec plus de force et de vivacité. Exemples :
L'imbécile Ibrahim, sans craindre sa naissance, Traîne, exempt de péril, une étemelle enfance; Indigne également de vivre et de mourir, On l'abandonne aux mains qui daignent le nourrir.
(Racine, Bajazet.)
La confidente de Médée lui dit :
Voyez en quel état le sort vous a réduite : Votre pays vous hait, votre époux est sans foi. Dans un si grand revers que vous reste-il ?
MÉOEE.
!Hoi Moi, dis-je , et c'est assez.
( Corneille. )
L'exagération du style énergique produit l'ampoule et l'enflure; l'absence d'énergie conduit au stylé faible, qui n'offre que des conceptions vagues et confuses. i 2' Véhémenee du style. Elle consiste dans le tour et le mouvement impétueux de la parole, produite par la succession rapide des idées et des impressions.
Surpris par l'ennemi , Nisus veut sauver Euryale, son jeune ami , et s'écrie :
Moi, c'est moi ! sur moi seul il faut porter vos coups ; Cet enfant n'a rien fait, n'a rien pu contre vous ; Arrêtez ! me voici, voici votre victime. Épargnez l'innocence et punissez le crime. Hélas ! il aima trop un ami malheureux ; Voilà tout son forfait, j'en atteste les dieux
(VmciLE, Enéide, traduction de Delille. )
Le défaut contraire à la véhémence est le style froid, qui s'interdit toute émotion, de peur d'exagérer le sen-
timent et de tomber dans ce qu'on appelle le pathos. Ce style froid ne s'adresse qu'à la raison ; il ne dit rien au cœur et à l'imagination ; il convient aux philosophes et aux mathématiciens; il ne peut convenir aux poètes et aux orateurs.
3° Magnificence du style. Elle unit la grandeur des idées ou des sentiments à la richesse des expressions et à l'éclat des images.
David a dit dans un de ses psaumes , en parlant de Dieu :
Il a incliné les deux , et il est descendu , et les ténèbres étaient sous ses pieds Et il s'est placé sur les Chérubins , et il a volé ; il a volé sur les ailes des vents.
Imitant cette grande image, Racine a dit dans un chœur d'Esther :
Cieux, abaissez-vous;
Jean-Baptiste Rousseau, dans une de ses odes : Abaisse la hauteur des cieux;
Et Voltaire, dans sa Henriade :
Viens, des cieux enflammés abaisse la hauteur.
Bossuet déplore ainsi la fuite de la reine d'Angleterre :
O voyage bien différent de celui qu'elle avait fait sur la même mer, lorsque, venant prendre possession du sceptre de la Grande-Bretagne, elle voyait, pour ainsi dire, les ondes se courber sous elle, et soumettre toutes leurs vagues à la dominatrice des mers.
L'excès de la magnificence, comme l'excès de l'énergie, produit Venflure, qui couvre de grands mots des pensées vulgaires, des sentiments bas et des images communes.
§ IV. — Remarques diverses.
Variété et coDTenance du style.
Le style doit varier selon les genres et, même dans chaque genre, selon les diverses idées ou les divers sentiments qu'on exprime. C'est le précepte du poëte :
Voulez-vous du public mériter les amours? Sans cesse, en écrivant , variez vos discours. Un style trop égal et toujours uniforme En vain brille à nos yeux, il faut qu'il nous endorme. On lit peu ces auteurs, nés pour nous ennuyer, Qui toujours sur un ton semblent psalmodier. Heureux qui, dans ses vers, sait d'une voix légère Passer du grave au doux , du plaisant au sévère ! L'ennui naquit un jour de l'uniformité.
(BOILEAC.)
Le défaut contraire à la variété du style est la monotonie.
L'accord parfait entre l'expression et la pensée, est ce qu'on appelle la convenance du style; cette convenance, qui tient compte des circonstances de sujet, de temps, de lieux et de personnes, est la voie qui conduit le plus sûrement à la variété du style. C'est ainsi que, dans la fable suivante, La Fontaine passe du style simpl' au style lublime :
Un bloc de marbre était si beau Qu'un statuaire en fit l'emplette.
Qu'en fera, dit-il, mon ciseau ?
Sera-t-il dieu, table ou cuvette?
Il sera dieu ; même je veux Qu'il ait en sa main un tonnerre.
Tremblez, humains, faites des vœux; Voici le maître de la terre.
On pèche contre la convenance en faisant parler les personnages qu'on met en scène autrement qu'ils ne
doivent parler d'après leur âge, leur caractère, leurs mœurs, leur éducation; en employant le style sublime là où il n'y a que des pensées simples, des sentiments ordinaires à exprimer; en un mot, en donnant au sujet que l'on traite des couleurs qui ne lui appartiennent pas :
Des couleurs du sujet je teindrai mon langage,
a dit Delille ; c'est un excellent précepte qu'il importe
de ne pas oublier.
Les épithètes.
Le mot épithète signifie ajouté; il répond au mot adjectifs mais il ne signifie pas absolument la même chose : l'adjectif est un mot qui se joint au nom pour le déterminer avec plus de précision, il est nécessaire au sens; l'épithète s'ajoute pour donner à l'expression plus de force ou plus de grâce. Quand je dis : « La vertu austère n'attire pas les cœurs , » la pensée n'est juste qu'avec l'adjectif austère; mais quand le poète dit :
Trente légers yaisseaux D'un tranchant aviroi déjà coupent les eaux •
les mots légers et tranchants, n'étant pas nécessaires au sens , sont des épithètes.
On distingue trois sortes à.' épithètes .
1° Les épithètes tirées de la nature des choses et qui peignent les objets par leurs qualités les plus frappantes. Les peuples qui ont une imagination vive , les poètes antiques, les enfants, le peuple, en font un fréquent usage. Les Orientaux et les Méridionaux aiment ces épithètes qui font image; les enfants et le peuple les emploient, parce qu'elles se présentent les premières et représentent avec leurs attributs physiques les objets dont ils parlent. Homère ne parle guère de la mer sans
ajouter qu'elle est retentissante, chez lui, les paroles sont ailées, les flots blanchissants, etc. L'enfant ne dira pas qu'il a vu un loup menaçant ou féroce, mais un grand loup, un loup noir avec de grandes dents, etc., selon qu'il aura été frappé par l'aspect de ce loup.
2° Les épithètes de caractère, qui ne conviennent plus à tous les individus, à tous les objets d'une même classe, mais seulement à quelques-uns, et qui les caractérisent. Ainsi Homère dit : Achille aux pieds légers, le patient Ulysse, le vaillant Diomède , J' Aurore aux doigts de roses. Minerve aux grands yeux, etc. Quand Boileau dit : Ldi plaintive Élégie, c'est une épithète de caractère qu'il emploie.
3° Les épithètes de circonstance, qui ne conviennent à une classe ou à un individu que dans une circonstance donnée; celles-ci sont les plus variées et les plus riches, et ce sont elles que préfèrent les écrivains modernes. Racine excelle dans l'emploi de ces épithètes ; il fait ainsi parler Andromaque :
Songe , songe , Céphise, à cette nuit cruelle
Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle.
Figure-toi Pyrrhus , les] yeux étincelants,
Entrant à la lueur de nos palais brillants,
Sur tous mes frères morts se frayant un passage,
Et de sang tout couvert , échauffant le carnage ;
Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourants
Dans la flamme étouffés , sous le fer expirants:
Peins-toi dans ces horreurs Andromaque éperdue
Voilà comme Pyrrhus vint s'offrir à ma vue.
L'épithète doit ajouter une force nouvelle, une beauté nouvelle à l'expression, sinon elle est inutile et oiseuse, et dépare ce qu'elle prétend embellir. Les poètes ont besoin de se mettre en garde contre ces épithètes défectueuses , que leur arrache parfois le besoin de la mesure ou de la rime. En prose, les épithètes oiseuses
font un effet plus mauvais encore, et c'est à cette occasion qu'on a dit de l'adjectif qu'il est l'ennemi du substantif. Les épithètes oiseuses alourdissent le style et le rendent ridicule; c'est un défaut dans lequel tombent trop souvent les écrivains novices.
La place des mots.
Enfin, dit Boileau dans son Art poétique y
Enfin Malherbe vint, et, le premier en France, Fit sentir dans les vers une juste cadence, D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir, Et réduisit la muse aux règles du devoir.
Rien de plus important que de mettre les mots à leur place dans une phrase : dans notre langue , où les mots suivent habituellement l'ordre des idées, le sujet vient d'abord avec le substantif et tous ses compléments, puis le verbe, puis l'attribut avec ses compléments; c'est là l'ordre logique et grammatical , et quand il est suivi la phrase est claire. Mais ce n'est pas toujours l'ordre le plus naturel, et si on l'observait toujours, le style serait languissant et monotone. Il faut donc quelquefois, souvent même, intervertir l'ordre logique des mots, se servir à'inversions, afin de suivre plus fidèlement la logique des idées ou des sentiments.
Les langues à inversions, comme le grec et le latin, ont sous ce rapport un grand avantage sur la nôtre; cependant nos grands écrivains ont su lutter sans trop de désavantage avec ceux de la Grèce et de Rome.
Bossuet compare le grand Condé à un aigle :
Aussi vifs étaient les regards , aussi vive et impétueuse était l'attaque , aussi fortes et inévitables étaient les mains du prince de Condé.
Qu'on dise : Les regards du prince de Condé étaient aussi vifs, son attaque était aussi vive et impétueuse, ses mains
étaient aussi fortes et inévitables, il n'y a plus rien, ce n'est plus qu'une phrase ordinaire.
Certains mots plus énergiques, ou qui font image, doivent être mis plus en évidence, soit au commencement, soit à la fin des phrases, afin que l'attention soit plus vivement frappée.
La reine Athalie raconte qu'elle a vu en songe sa mère Jézabel, qui lui a tenu ce discours :
Tremble, m'a-t-elle dit, fille digne de moi; Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aussi sur toi. Je te plains de tomber dans ses mains redoutables, Ma fille.
(Racine.)
A ces derniers mots , le frisson vous saisit. Qu'on mette : Ma fille ^ je te plains de tomber dans ses mains redoutables, l'horreur diminue : tant est grand le pouvoir d'un mot mis en sa place!
Les transitions.
On appelle transitions les expressions, les tours ou les pensées dont on se sert pour passer {transire) d'un objet, d'un ordre d'idées à un autre. Les conjonctions sont des espèces de transitions grammaticales; les transitions proprement dites sont des phrases qui joignent l'une à l'autre des pensées différentes, et qui permettent à l'esprit de passer plus facilement de l'une à l'autre.
Il y a trois espèces principales de transitions :
1° Les transitions vulgaires, sorte de mécanisme de mots au moyen duquel on rassemble ce qu'on vient de dire , par exemple ; « Après avoir parlé du caractère de l'auteur, nous allons nous occuper du caractère de ses œuvres. »
2° Les transitions à expressions ou à phrases intermédiaires, qui remplissent , au moyen de ces expressions
OU de ces phrases , l'intervalle entre deux pensées ou entre deux parties d'une composition; par exemple cette phrase de Fléchier : « M. de Turenne sortait de cette maison qui a mêlé son sang à celui des rois et des empereurs, et qui a donné des reines à la France. Mais que dis-je ? il ne faut pas Vert louer ici, il faut Ven plaindre ; quelque'glorieuse que fût la source dont il sortait, l'hérésie des derniers temps l'avait infectée. »
3° Les transitions délicates consistent dans un mot, une réflexion, une figure, jetés d'avance et comme sans dessein, mais qui préparent Tesprit et le transportent presque à son insu vers un objet différent. Ces transitions sont si délicates, qu'on les aperçoit à peine, et c'est cette délicatesse qui en fait le mérite (1). Les meilleures transitions sont celles qui n'en sont pour ainsi dire pas.
Boileau, dans son Art poétique, avait à parler successivement de l'idylle^ de l'élégie, de Tode. Après avoir parlé de l'idylle, il dit :
D'un ton un peu plus haut, mais pourtant sans audace, La plaintive élégie
Puis vient l'ode :
L'ode, avec plus d'éclat, et non moins d'énergie , Élevant jusqu'au ciel son vol ambitieux...
Ainsi les transitions servent en même temps à définir les nouveaux objets dont on va parler, tout en les comparant aux objets précédents.
(1) Leffanc, Traité de littérature*