‹ Cours abrégé de littératureChapitre 12 sur 61 · SOI'MET · texte numérisé non relu

SOI'MET

Ces exemples montrent quel heureux parti Ton peut tirer de l'antithèse ; mais cette figure n'est avouée par

le goût que lorsqu'elle sort naturellement du sujet. Il y a déjà un peu d'affectation dans l'antithèse suivante, quoiqu'elle soit agréable encore :

Didon, t€S deux époux ont causé tes malheurs : Le premier meurt, tu fuis; le second fuit, tu meurs.

Celle-ci, dont Molière se moque avec raison dans le Misanthrope, est tout à fait mauvaise :

Belle Philis, on désespère Alors qu'on espère toujours.

Cependant, on admet très-bien les antithèses de mots dans le genre badin, et lorsqu'il s'agit de faire rire, pourvu que ces sortes d'antithèses présentent en même temps une pensée juste, comme dans cette épigramme de J.-B. Rousseau contre La Motte :

Le traducteur qui rima V Iliade

De douze chants prétendit l'abréger;

Mais par son style , aussi triste que fade ,

De douze en sus il a su l'allonger

Or le lecteur, qui se sent aftliger.

Le donne au diable , et dit, perdant haleine

Hé! finissez, rirneur à la douzaine;

Vos abrégés sont longs au dernier point.

Ami lecteur, vous voilà bien en peine;

Rendons-les courts en ne les lisant point.

L'antithèse qui ne repose que sur les mots n'est plus qu'un pur jeu de mots ou une pointe; elle doit être bannie des sujets graves et sérieux; elle peut être à sa place dans les autres, et c'est ainsi qu'on rit volontiers lorsque l'Intimé, dans les Plaideurs de Racine, dit au commissaire :

Monsieur ici présent M'a d'un fort grand soufflet fait un petit présent.

Mais l'excès est à redouter et la pente est glissante, et l'on ne saurait trop méditer ces vers de Boileau :

Jadis de nos auteurs les pointes ignorées Furent de lltalie en nos vers attirées. Le vulgaire , ébloui de leur faux agrément, A ce nouvel appât courut avidement.

La raison outragée enfin ouvrit les yeux, La chassa pour jamais des discours sérieux ; Et, dans tous ses écrits la déclarant infâme^ Par grâce lui laissa l'entrée en l'épigramme, Pourvu que sa finesse , éclatant à propos, Roulât sur la pensée et non pas sur les mots...

Ce n'est pas quelquefois qu'une muse un peu fine, Sur un mot, en passant, ne joue et ne badine, Et d'un sens détourné n'abuse avec succès ; Mais fuyez sur ce point un ridicule excès. Et n'allez pas toujours d'une pointe frivole Aiguiser par la queue une épigramme folle.

la correction.

La correction ou épanorthose ( du grec épanorthosis redressement) est une figure au moyen de laquelle on revient, comme pour se reprendre soi-même ou se corriger, sur ce qu'on a dit, afin de l'affaiblir ou de le fortifier.

Bossuet, dans ces deux passages de ses Oraisons funèbres, emploie avec bonheur cette figure :

On en gémit , on en pleure , voilà ce que peut la terre pour une reine si chérie; voilà ce que nous avons à lui donner, des pleurs des cris inutiles. Je me trompe , nous avons encore des prières • nous avons ce saint sacrifice, rafraîchissement de nos peines', expiation de nos igoorances et du reste de nos péchés. Tout est vain en nous, excepté le sincère aveu que nous faisons I devant Dieu de nos vanités, et le jugement arrêté qui nous fait mé- ■ priser tout ce que nous sommes. Mais dis-je la vérité? L'homme , que Dieu a fait à son image, n'est-il qu'une ombre? Ce que Jésusj Christ est venu chercher du ciel en terre , ce qu'il a cru pouvoir, I sans se ravilir, racheter de tout son sang, n'est-ce qu'un rien ? Recon- I naissons notre erreur.

La licence.

La licence (du latin licencia, permission) est Une figure par laquelle l'écrivain ou l'orateur promettent de nxi point déguiser à des personnes , qu'on doit resjiecterou craindre, certaines vérités qui pourraient JPiii déplaire, ou bien affectent une liberté de langage 4u'ils savent devoir plaire à ceux à qui ils s'adressent.

Dans la tragédie de Britannicus, Burrhus dit à Agrippine :

Je ne m'étais chargé, dans cett* occasion,

Que d'excuser César d'ois seule action ;

Mais, puisque, sans vouloir que je le justifie,

Vous me rendez garant du reste de sa vie,

Je répondrai, madame, avec la liberté

D'un soldat qui sait mal farder la vérité.

Vous m'avez de César confié la jeunesse,

Je l'avoue , et je dois m'en souvenir sans cesse.

Mais vous avais-je fait serment de le trahir ?

D'en faire un empereur .qui ne sût qu'obéir ?

Non, ce n'est plus à vous qu'il faut que j'en réponde ;

Ce n'est plus votre fils , c'est le maître du monde :

J en dois compte, madame, à l'empire romain.

Qui croit voir son salut ou sa perte en ma main.

la réticence.

La réticence est une figure par laquelle on s'interrompt tout à coup pour passera une nouvelle idée, de manière cependant que le lecteur ou l'auditeur puisse entendre ce qu'on ne dit pas, et même souvent beaucoup plus qu'on n'aurait pu dire. Cette figure doit être amenée par la passion, par une vive indignation, par quelque sentiment impétueux, ou commandée par un motif de respect ou de bienveillance.

Philoctète fait entendre des imprécations contre Ulysse, et dit ;

O Ulysse, auteur de mes maux, que les Dieux puissent te... Mais les dieux ne m'écoutent pas.

(FÉNELON , Télémaque. )

Agrippine se plaint deSénèque et de Burrhus ;

J'appelai de l'exil, je tirai de l'armée

Et ce même Sénèque et ce même Burrhus

Qui depuis... Rome alors estimait leurs vertus,

(Racine, Briiannicus.)

Alceste, indigné de l'indulgence de Philinte pour les vices de la société, s'écrie :

Je me verrai trahir, mettre en pièces, voler,

Sans que je sois... Morbleu ! je ne veux point parler,

Tant ce raisonnement est plein d'impertinence !

(Molière, Misanthrope.)

Dans la conversation, l'esprit de médisance et de dénigrement emploie fréquemment la réticence avec une adresse et une perfidie qui manquent rarement leur effet ; rien n'est si aisé, ni si commun, ni si lâche que de calomnier à demi-mot (1).

L'ironie.

Vironie (2) est une figure par laquelle on dit le contraire de ce que l'on pense et de ce que l'on veut faire entendre, Lironie badine et enjouée a surtout pour but de plaire; mais la passion la porte souvent plus loin : expression de la colère ou du désespoir, elle en peint vivement Texcès; expression de la haine et de la vengeance, elle va jusqu'au sarcasme, en déchirant impitoyablement l*ennemi dont elle triomphe.

Voici des exemples de ces diverses sortes d'ironie :

(i; Passerdt , Dict des lettres et des beaux-arts.

(2) Il y a une autre espèce d'ironie appelée ironie socratique, qui procède par interrogation avec un adversaire , de manière à le mettre lans l'embarras et à le battre par ses propres armes.

114 COURS DE LITTÊRATtmK.

Etienne se moque agréablement d'un philanthrope à la façon du jour :

Il a poussé si loin l'ardeur philan tropique

Qu'il nourrit tous ses gens de soupe économique.

Boileau promet ironiquement de ne plus faire de satires :

Puisque vous le voulez , je vais changer de style. Je le déclare donc : Qulnault est un Virgile ; Pradon comme un soleil en nos ans a paru; Pelletier écrit mieux qu'Ablancourt ni Patru; Cotin , à ses sermons traînant toute la terre, Fend les flots d'auditeurs pour aller à sa chaire Saufal est le phénix des esprits relevés; Perrier... Bon , mon esprit ! courage , poursuivez. Mais ne voyez-vous pas que leur troupe en furie Va prendre encor ces vers pour une raillerie ?

Oreste, désespéré, s'élève, selon l'expression de La Harpe, au sublime de la rage au moyen de l'ironie : "

Grâce aux dieux ! mon malheur passe mon espérance.

Oui, je t^loue, ô ciel, de ta persévérance,....

Ta haine a pris plaisir à former ma misère;

J'étais né pour servir d'exemple à ta colère,

Pour être du malheur un modèle accompli.

Eh bien! je suis content^ et mon sort est rempli !

(Racine , Andromaque.)

Atbalie adresse ce sarcasme à Josabeth :

Ce Dieu , depuis longtemps votre unique refuge , Que deviendra l'effet de ses prédictions? Qu'il vous donne ce roi promis aux nations ! Cet enfant de David, votre espoir, votre attente !

( Racine. )

Il y a une espèce d'ironie qui consiste en un seul mot, comme lorsqu'on dit les Euménides (les bienveillantes), pour les Furies; et dans ces phrases : le do-ux Néron, Vaimahle bourreau. Cette espèce d'ironie qui

est un euphémisme dans le premier exemple, a reçu le nom ù^ antiphrase. Molière a donné, dans le Misanthrope^ un excellent modèle de Vironie qui procède par une espèce de parodie du ton, des gestes et des paroles d'une personne. Arsinoé dit à Célimène qu'on jase beaucoup sur sa conduite, qu'on pourrait bien avoir raison, qu'elle l'a défendue de toutes ses forces, mais qu'elle, Célimène, ferait bien de veiller à donner moins prise aux mauvais jugements , et elle termine ainsi :

Madame , je vous crois l'âme trop raisomiable Pour ne pas prendre bien cet avis profitable, Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts.

Célimène lui répond sur le même ton, en rapportant à Arsinoé tout ce qui se dit sur son compte, et finit ainsi :

Pour moi , contre chacun je pris votre défense, Et leur assurai fort que c'était médisance; Mais tous les sentiments combattirent le mien, Et leur conclusion fut que vous feriez bien De prendre moins de soin des actions des autres. Et de vous mettre un peu plus en peine des vôtres ; Qu'on se doit regarder soi-même un fort long temps Avant que de songer à condamner les gens ; Qu'il faut mettre le poids d'une vie exemplaire Dans les corrections qu'aux autres on veut faire ; Et qu'encor vaut-il mieux s'en remettre ^ au besoin, k ceux à qui le ciel en a commis le soin. Madame, je vous crois aussi trop raisonnable Pour ne pas prendre bien cet avis profitable , Et pour l'attribuer qu'aux mouvements secrets D'un zèle qui m'attache à tous vos intérêts.

Les exemples qu'on vient de citer montrent de quelles ressources l'ironie peut être pour l'écrivain et pour l'orateur; c'est un motif de plus pour qu'ils se gardent d'en abuser, et de se laisser aller jusqu'au persiflage,

{{Q COURS TE UTTÉRATURE.

qui n'est qu'une ironie froide et sans finesse, et farme des envieux, des méchants et des sots.

L'asléisme.

Vastéisme (du grec astéismos, urbanité, élégance, bon mot) est une espèce d'ironie délicate par laquelle on déguise la louange ou la flatterie sous le voile du blâme, ou l'instruction sous le voile de la louange.

Boileau, dans son Zt/^rm , fait de Louis XIV le plus magnifique éloge en mettant ce discours dans la bouche de la Mollesse :

O >'uit, que m'as-tu dit? Quel démon sur la terre Sejffle dans tous les cœurs la fatigue et la guerre? Hélas ! qu'est devenu ce temps , cet heureux temps Où les rois s'honoraient du nom de fainéants , S'endormaient sur le trône, et, me servant sans honte, Laissaient le sceptre aux mains ou d'un maire ou d'un comte ? Aucun soin n'approchait de leur paisible cour, On reposait la nuit, on dormait tout le jour, Seulement, au printemps , quand Flore dans les plaines Faisait taire des vents les bruyantes haleines, Quatre bœufs attelés, d'un pas tranquille et lent, Promenaient dans Paris le monarque indolent.

La gradation.

La gradation est une figure qui consiste à présenter une suite d'idées , d'images ou de sentiments qui vont toujours en augmentant ou en diminuant.

Il y a ainsi deux sortes de gradations , la gradation ascendante et la gradation descendante. Exemples :

Vous voulez qu'un roi meure , et pour son châtiment Vous ne donnez qu'un jour, qu'une heure, qu'un moment.

(Racine.)

Elle viendra , dit Bossuet , cette heure dernière ; elle approche nous y louchons, la voilà qui sonne.

Veni, vidi, vici, écrit César; Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu.

COMPOSITION. — ORNEMENTS DU STYLE. {i^

La gradation ne se trouve pas seulement dans ces rapides tableaux : dans un discours, l'orateur doit disposer ses preuves dans un ordre tel, que l'auditeur soit de plus en plus frappé; dans une tragédie ou une comédie, dans un roman, les scènes^ les descriptions, les récits doivent se succéder de manière à produire des impressions de plus en plus vives; l'œuvre est manquée si c'est l'effet inverse qui se produit.

la comparaison.

Là comparaison est une figure par laquelle on rapproche deux objets qui se ressemblent par plusieurs côtés ou par un seul. Elle est le contraire de Vantithèse, qui rapproche pour marquer les contrastes , et elle se distingue de la métaphore en ce que la ressemblance des choses n'y est pas seulement indiquée, mais formellement exprimée, et le plus souvent d'une manière plus suivie et plus détaillée.

La comparaison, selon les cas, a pour but ou d'orner le style, ou de fortifier le raisonnement, ou de donner plus de clarté aux pensées.

Bossuet montre la reine d'Angleterre seule debout au milieu des ruines faites par la révolution :

Comme une colonne dont la masse solide paraît le plus ferme appui d'un temple ruineux , lorsque ce grand édifice fond sur elle sans l'abattre ; ainsi la reine se montre le ferme soutien de l'État , lorsque , après en avoir porté le faix, elle n'est pas même courbée sous sa chute.

Milton dit de Satan , dans son Paradis perdu :

n s'émeut, et , semblable à l'instrument terrible Qui recule au moment qu'il vomit le trépas, Il chancelle, il hésite , il recule d'un pas.

{Trad. de Delille.)

Fénelon veut montrer Télémaque dans un accablement voisin de la mort :

n périssait, tel qu'une fleur qui, étant épanouie le raatin , répand ses doux parfums dans la campagne , et se flétrit peu à peu vers le soir : ses vives couleurs s'effacent ; elle se dessèche , et sa belle tête se penche , ne pouvant plus se soutenir. Ainsi le fils d'Ulysse était aux portes de la mort.

Cette comparaison en rappelle une autre fort belle de l'Écriture sainte, où les belles comparaisons abondent :

Homo, sicut fœnura dies ejus, tanquam flos agri sic efflorebit, quoniam spiritus pertransibit inillo, et non subsistet, et non cognoscet amplius locum suum. — Les jours de Ihomme sont comme l'herbe ; sa fleur est comme celle des champs; un soufile a passé , et la fleur est tombée, et la terre qui Ta portée ne la reconnaîtra plus. (Ps.l02.)

llement et le bonheur de

Lamartine peint le recueillement et le ] l'âme pieuse dans le temple du Seigneur :

Comme la vapeur orageuse.

S'apaise en touchant le bord ; Comme la nef voyageuse S'abrite à l'ombre du port; Comme l'errante hirondelle Fuit sous l'aile maternelle L'œil dévorant du vautour; À tes pieds quand elle arrive, L'âme errante et fugitive Se recueille en son amour.

Les comparaisons, pour être avouées par le goût, doivent ne pas être trop répétées, venir à propos, avoir une juste étendue, et être justes, claires, nobles et neuves : justes, elles indiquent des rapports exacts entre les objets qu'on rapproche; si elles n'étaient pas claires, elles obscurciraient ce qu'elles doivent éclaircir; en manquant de noblesse dans les sujets sérieux, elles rendraient ridicules les objets qu'on veut relever; enfin, si elles

COMPOSITION. — ORNEMENTS Dtl STYLE. il9

n'étaient pas neuves ou rajeunies par une forme nouvelle, elles ennuieraient au lieu d'intéresser.

Le contraste.

Le contraste, qui a beaucoup de rapport avec l'antithèse, est une espèce de comparaison qui met en opposition deux objets, ou un seul objet placé dans deux situations différentes. Le contraste fait plus vivement ressortir les objets opposés, et rend plus fortes les impressions qu'on veut lui faire produire. Exemples :

Vous parlez en soldat , je dois agir en roi.

( Racine. )

La vérité dans Iles ouvrages de raisonnement est un roi à la tête de son armée un jour de combat; dans les ouvrages d'imagination elle est comme une reine au jour de son couronnement, au milieu de la pompe et de la splendeur.

(De Bonâld. )

rallusion.

Vallusîon est une comparaison qui se fait dans Fesprit, et par laquelle on dit une chose qui a rapport à une autre dont on ne fait pas expressément mention ; elle est souvent rapplication personnelle d'un trait de louange ou de blâme.

L'allusion se tire de l'histoire de la fable, des coutumes, des mœurs , de quelques paroles ou maximes célèbres, de certaines circonstances de la vie privée, en un mot de tout ce qui peut offrir des rapprochements propres à piquer l'esprit.

M"® de Scudéry, voyant au donjon de Vincennes une pierre où le prince de Gondé avait fait planter des œillets pendant sa captivité, écrivit sur cette pierre l'impromptu suivant :

En voyant ces œillets qu'un illustre guerrier Arrosa de la main qui gagna des batailles,

Souviens-toi qu'Apollon bâtissait des murailles. Et ne t'étonne pas si Mars est jardinier.

Les fables de La Fontaine fourmillent d'allusions qui en rendent la lecture aussi agréable que piquante. En voici des exemples :

Hatopolis était bloquée...

Thémis n'avait point travaillé, De mémoire de singe, à fait plus embrouillé... Chacun fut de lavis de monsieur le doyen.. Un lièvre apercevant Tombre de ses oreilles

Craignit que quelque inquisiteur N'allât interpréter à cornes leur longueur.

L'hypotTpose.

Vhypotypose (du grec hypotyposis, représentation, image) est une figure qui peint l'objet avec des images si vives et si vraies , qu'elle le met pour ainsi dire sous les yeux.

Josabeth raconte au grand prêtre comment elle a arracfié Joas des mains de ses meurtriers :

Hélas! l'état horrible où le ciel me l'offrit Revient à tout moment effrayer mon esprit. De princes égorgés la chambre était remplie ; Un poignard à la main, l'implacable Athalie Au courage animait ses barbares soldats , Et poursuivait le cours de ses assassinats. Joas laissé pour mort frappa soudain ma vue : Je me figure encor sa nourrice éperdue , Qui devant les bourreaux s'était jetée en vain, Et, faible, le tenait renversé sur son sein. Je le pris tout sanglant. En baignant son visage, Mes pleurs du sentiment lui rendirent l'usage, Et, soit frayeur encore, ou pour me caresser, De ses bras innocents je me sentis presser.

(Racine, Athalie.

Le gladiateur mourant repr^^tr sa pensée sur sa famille et son pays :

COMPOSITION. — ORNEMENTS DU STYLE. 12 î

Sa pensée est bien loin de ce théâtre horrible ;

Il songe à son vieux père, accablé par les ans, ^j^'^;^:--

II revoit le Danube, et sous son toit paisible --^-t - ^.r

Il a reconnu ses enfants.

Il voit ses jeunes fils jouer près de leur mère. Et lui pourtant , acteur d'un spectacle inhumain Expire sur le sol d'une rive étrangère, Pour l'amusement d'un Romain.

(Chênedollé.*

L'hypotypose prend le nom de tableau lorsqu'elle est condensée en quelques traits vifs et frappants, qui équivalent à une véritable peinture ; plus développée, elle prend le nom de description, La description qui a pour objet un homme, un animal en particulier, s'appelle portrait. Le portrait qui ne s'occupe que des traits extérieurs, de la figure, de l'air, du maintien d'un homme oud'un anima], esiune prosopographie (du gvecprosôpon, figure, personne). Si le portrait porte particulièrement sur les qualités et les défauts, sur les vertus et les vices, sur les mœurs d'une personne , c'est une éthopée (du grec éthopœia, description des mœurs). L'éthopée , qui ne s'applique pas spécialement à un individu, mais bien à une classe d'individus dont les goûts, les qualités, les défauts, les manies sont les mêmes, comme l'orgueilleux, le paresseux, etc., prend le nom de caractère.

Lorsqu'on met en présence deux portraits, deux caractères, deux choses, deux qualités, ou même deux états différents d'une même personne, on fait un parallèle (du grec parallélos, placé en regardj. Le parallèle qui se fait entre deux personnes ou deux choses considérées au point de vue de leurs ressemblances reçoit le nom de similitude; si ces personnes ou ces choses sont considérées au point de vue de leurs différences, c'est une dissimilitude ou un contraste.

Enfin, on donne particulièrement le nom de chrono-

122 COrRS DE LITTERATURE.

graphie (du grec chronog raphia^ description du tempsj à la description dans laquelle on mentionne les circonstances de temps propres à caractériser l'époque à laquelle appartient le fait ou l'objet décrit ; de topographie (du grec topographia, description de lieu) à la description détaillée et vive du lieu qui a servi de théâtre à l'événement qu'on raconte; de démonstration, à la narration descriptive des faits successifs qui composent l'événement qui les décrit.

On reviendra, au chapitre de la composition, sur ces différentes espèces d'hypotyposes, qui ne sont plus, à proprement parler, des figures de rhétorique, mais des genres de composition littéraire.

§ VI. — Wignres de monfcment on de paission.

Les figures de mouvement eu de passion sont la permission, Vinterrogationy Vexclamaiion, Voptation , Vobsécration, V imprécation, la communication, le serment ^ V apostrophe, la prosopopee et le dialogisme,

La permission.

\udi permission est une figure par laquelle on semble abandonner à eux-mêmes ceux qu'on ne peut détourner de leur dessein , ou les pousser même à de plus grands excès, mais avec l'intention soit de les toucher, soit de les rendre plus odieux. La permission fait dans l'ordre de la passion ce que la concession fait dans l'ordre des raisonnements ; elle se rapproche aussi de Y ironie par certains côtés, mais elle ne s'adapte jamais qu'à des pensées sérieuses.

Dans Quinte-Curce, Alexandre, parlant des soldats qui refusent de le suivre jusqu'au bout de ses entreprises, use de la pertnission :

Que les cliemins, dit-il, soient libres pour ceux qui veulent me

quitter; faites-leur place; moi-même, avec les Perses, je protégerai leur retraite. Je ne retiens personne; éloignez-vous de mes yeux, citoyens ingrats; vos pères, vos enfants vous accueilleront avec joie, quand vous reviendrez sans votre roi ; ils iront au-devant des déserteurs et des transfuges.

Agrippine dit à Néron :

Poursuis , Néron , poursuis : avec de tels ministres, Par des faits glorieux tu vas te signaler ; Poursuis ; tu n'as pas fait ce pas pour reculer.

( Racine, ) L'interrogation.

V interrogation est à proprement parler une proposition tournée de manière à indiquer l'ignorance ou l'incertitude de celui qui parle, et le désir qu'il a d'être instruit ou fixé sur tel ou tel point ; lorsque l'ignorance ou l'incertitude ne sont que simulées, et que la tournure interrogative n'est employée que pour donner plus de vivacité à la pensée, c'est une figure dont le raisonnement et surtout la passion se servent avec un grand succès.

L'interrogation exprime une persuasion plus grande par l'espèce de défi qu'on fait à l'auditeur de nier ce qu'on avance; elle réveille l'attention par la vivacité du tour; elle peut marquer la surprise, la crainte, la douleur, l'indignation et les autres mouvements de l'âme ; elle sert aussi à presser, à convaincre, à confondre ceux à qui l'on adresse la parole.

Quelquefois on fait suivre la demande de la réponse; c'est alors une subjection. Quand la réponse n'est pas faite, si elle doit être positive, l'interrogation prend un tour négatif : » Ne vous Tavais-je pas dit? » Si elle doit être négative, l'interrogation se fait purement et simplement:

La foi qui n'agit pas est-ce une foi sincère? (Racine.)

i2A COURS DE UTTERATURE.

Quelques exemples.

DLeu dit à Job, pour mettre fin à sa dispute entre lui et ses amis :

Quel est cet homme qui profère au hasard d'ineptes sentences?... Où étais-tu quand je posais les fondements de la terre ? Dis-le moi, si tu as de l'intelligence. Qui donc en a fixé les mesures ? Dis-le moi, si tu le sais. Qui a étendu sur elle le cordeau ? Sur quelles bases at-elle été affermie , etc. ?

Cicéron commence par ces foudroyantes interrogations son discours contre Catilina, Quousque tandem :

Jusques à quand enfin abuseras-tu de notre patience, Catilina? Pendant combien de temps ta fureur se jouera-t-elle de nous ? Jusques à quand celte audace effrénée se déploiera-t-elle devant nous? Mais ne Tois-tu donc pas que tes desseins sont connus?

Le grand-prêtre Joad voit Josabeth parler au prêtre renégat Mathan ; il exhale ainsi son indignation .

• Où suis-je? de Baal ne vois-je point le prêtre? Quoi ! fille de David , vous parlez à ce traître ? Vous souffrez qu'il vous parle , et vous ne craignez pas Que du fond de Tabîme entr'ouvert sous ses pas 11 ne sorte à Tinstant des feux qui vous embrasent, Ou qu'en tombant sur lui ces murs ne vous écrasent Que veut-il ? De quel front cet ennemi de Dieu Vient-il infecter l'air qu'on respire en ce lieu ?

(Raclne, Athalie.) L'exclamation.

V exclamation est un cri de l'âme qui, ne pouvant se contenir, éclate en interjections; comme artiGce de style, c'est une figure au moyen de laquelle on exprime plus vivement les sentiments de surprise, d'admiration, d'effroi, de joie, de fureur, etc., dont on est animé.

On entend encore retentir cette exclamation de Bossuet sur la mort de Henriette d'Angleterre, exclamation qui fit éclater son auditoire en sanglots :

G nuit désastreuse : ô nuit effroyable , où retentit tout à coup

comme un éclat de tonnerre cette étonnante nouvelle : Madame se meurt ! Madame est morte !

Aman s'écrie, après avoir conduit Mardochée en

triomphe :

O douleur ! ô supplice affreux à la pensée ! O honte qui jamais ne peut être effacée ! Un exécrable Juif, l'opprobre des humains , S'est donc \u de la pourpre habillé par mes mains !

(Racine, Esther.)

L'exclamation plus calme qui termine sentencieusement ce qu'on vient d'exposer est un épiphonème.

L'exclamation doit être vraie , et sortir naturellement de la situation ; sinon elle est froide et donne au style un air boursouflé.

L'optation.

Voptation (du latin optare, désirer) est une espèce d'exclamation par laquelle on énonce un vœu , un désir; elle se prend toujours en bonne part. Fasse le ciel/ Plût à Dieu que!.,. Puissiez-vous f eic.^ telles en sont les formules admises ; mais les orateurs et les poètes savent bien les varier,

David s'écrie :

Qui me donnera les ailes de la colombe , pour que je vole et que je trouve un lieu de repos.

Les jeunes filles juives exilées :

o rives du Jourdain ! Ô champs aimés des cieux ! Sacrés monts, fertiles vallées, Par cent miracles signalées ; Du doux pays de nos aïeux Serons-nous toujours exilées!

(Racine, Esiher.)

L'obséeration. '-

Uobsécration ou déprécation est une figure qui consiste

à implorer (obsecrare, deprecariy en latin), celui qu'en veut fléchir, soit pour obterr> une grâce, soit pour détourner un malheur.

Aman conjure Esther de le sauver :

Par le salut des Juifs , par ces pieds que j'embrasse, Par ce sage vieillard , l'honneur de votre race, Daignez d'un roi terrible apaiser le courroux : Sauvez Aman , qui tremble à vos sacrés genoux.

(Racine, Esther •)

Philoctète conjure Néoptolème de l'emmener avec lui :

O mon fils ! je t'en conjure par les mânes de ton père, par ta mère, par tout ce que tu as de plus cher au monde, de ne pas me laisser seul dans ces maux que tu vois ! Il n'y a que les grands cœurs qui sachent combien il y a de gloire à être bon. Ne me laisse point seul ex un désert où il n'y a pas de vestiges d'homme. Mène-moi dans ta patrie, renvoie-moi à mon père... J'ai recours à toi, ô mon fils ! Souviens-toi de la fragilité des choses humaines. Celui qui est dans la prospérité doit craindre d'en abuser.

(FÉNELON, Télémaque.)

l'imprécatioD.

Vimprécation, qui est une malédiction prononcée au nom de la divinité, exprime la colère, la fureur ou la haine, en appelant la vengeance du ciel sur l'objet qu'on déteste.

Bossuet, appliquant une imprécation des Hébreux sur les bords de l'Euphrate, s'écrie, dans son sermon sur V Unité de l'Église :

Si je t'oublie , Église romaine , puisse -je m'oublier moi-même ; que ma langue se sèche et demeure immobile dans ma bouche, si tu n'es pas toujours la première dans mon souvenir, si je ne te mets pas au commencement de tous mes cantiques de réjouissance !

Dans la Rodogune de Corneille, Cléopâtre montre ainsi sa haine à son fils et à la princesse, épouse de son fils :

Règne : de crime en crime eofin te voilà roi. Je t'ai défait d'un père, et d'un frère, et de moi.

COMPOSITION. — ORNEMENTS DU STYLE. 12l

Puisse le ciei, tous denx vous prenant pour victimes, Laisser tomber sur vous la peine de mes crimes! Puissiez-vous ne trouver dedans votre union Qu'horreur, que jalousie et que confusion ! Et , pour vous souhaiter tous les malheurs ensemble , Puisse naître de vous un fils qui vous ressemble !

Les imprécations de Camille contre Rome après que son frère Horace a tué le Guriace, à qui elle était fiancée, sont célèbres au théâtre ; Camille parle à son frère •

Rome, l'unique objet de mon ressentiment !

Rome , à qui Tient ton bras d'immoler mon amant,

Rome , qui t'a vu naître et que ton cœur adore,

Rome, enfin, que je hais , parce qu'elle t'honore I

Puissent tous ses voisins, ensemble conjurés,

Saper ses fondements encor mal assurés I

Et si ce n'est assez de toute l'Italie ,

Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie ;

Que cent peuples , unis des bouts de l'univers.

Passent pour la détruire, et les monts et les mers-.

Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles,

Et de ses propres mains déchire ses entrailles;

Que le courroux du ciel, allumé par mes vœux,

Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux !

Puissé-je de mes yeux y voir tomber la foudre.

Voir ses maisons en cendre , et tes lauriers en poudre,

Voir le dernier Romain à son dernier soupir,

Moi seule en être cause , et mourir de plaisir !

L Corneille. )

Dans VAthalie de Racine, on trouve à la fois une imprécation et une optation, renfermées toutes deux sous la forme d'une invocation; c'est Joad qui parle de Joas, et qui s'écrie :

Grand Dieu! si tu prévois qu'indigne de sa race n doive de David abandonner la trace, Qu'il soit conmie le fruit en naissant arraché , Ou qu'un souffle ennemi dans sa tige a séché ! Mais si ce m^e enfant, à tes ordres docile. Doit- être à tes desseins un instrument utile.

Fais qu'au jaste héritier le trône soit remis ; Livre en nos faibles mains ses puissants ennemis ; Confonds dans ses desseins une reine cruelle ; Daigne , daigne , mon Dieu , sur Mathan et sur elle Répandre cet esprit de vertige et d'erreur De la chute des rois funeste avant-coureur.

La commiDatioD.

La commination ( comminatio, menace ) est une figure au moyen de laquelle on intimide ceux à qui Ton parle, en leur dénonçant comme prochains et inévitables des maux dont on leur présente l'image ou le souvenir. Esther dit à Aman :

Misérable ! le Dieu vengeur de l'innocence ,

Tout prêt à te juger, tient déjà la balance;

Bientôt son juste arrêt te sera prononcé.

Tremble , son jour approche , et ton règne est passé.

Joad dit à Mathan :

De toutes tes horreurs , va, comble la mesure ; Dieu s'apprête à te joindre à la race parjure, Abiron et Dathan, Doëg , Achitophel :

Les chiens à qui son bras a livré Jézabel, Attendant que sur toi sa fureur se déploie, Déjà sont à ta porte et demandent leur proie.

Le serment.

Le serment est une figure par laquelle on ajoute à son affirmation des circonstances extraordinaires qui la rendent plus incontestable, ou du moins plus solennelle. Il tire quelques fois sa forme de l'imprécation ; d'autres fois de la pensée des plus grands dangers qu'on se déclare résolu à braver, comme dans cet exemple, où Idoménée promet de ne point immoler son fils :

Dût le ciel irrité nous rouvrir les enfers ; Dût la foudre à mes yeux embraser l'univers; Dût tout ce qui respire , étouffé dans la flamme , Servir de monument aux transports de mon âme;

Dussé-je enfin, de tout destructeur furieux Voir ma rage égaler l'injustice des dieux, Je n'immolerai point une tête innocente.

( Crébillon •) L'aposlropbe.

L'apostrophe ( du grec apostrophé, action de se détourner) est une figure par laquelle on se détourne, en quelque sorte, de ceux à qui l'on parlait pour adresser la parole à d'autres ; elle prend d'ailleurs indifféremment pour objet les êtres présents ou absents, vivants ou morts^ animés ou insensibles, réels ou imaginaires; c'est par l'apostrophe qu'on s'adresse quelquefois la parole à soimême.

Les Livres saints fournissent plus d'un exemple d'admirables apostrophes. David pleure la mort de Saiil et de Jonathas, et il dit :

Les illustres, 6 Israël, ont été tués sur tes montagnes; comment les forts sont-ils tombés? Ne l'annoncez pas au pays de Geth, ne l'annoncez pas dans les carrefours d'Ascalon, de peur que les filles des Philistins ne se réjouissent , de peur que les filles des incirconcis ne tressaillent de joie. 0 monts de Gelboé, que ni la rosée ni la pluie ne tombent sur vous! que sur tous ne viennent pas les champs des prémices, parce que^c'est là qu'a été jeté le bouclier des forts , le bwjts* clier de Saiil, comme s'il n'avait pas reçu l'onction royale. • ' A tri» •

Voici d'autres exemples :

Cieux, écoutez ma voix, terre, prête l'oreille. Ne dis plus, ô Jacob , que ton Seigneur sommeille Pécheurs, disparaissez : le Seigneur se réveille.

( Racine, AihaË9^r^ Glaive flu Seigneur, quel coup vous venez de frapper l Toute Ta la terre en est étonnée.

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