‹ Cours abrégé de littératureChapitre 13 sur 61 · BOSSUET · texte numérisé non relu

BOSSUET

Phiîoctète conjure Pyrrhus de lui rendre ses flèches •

Rends , mon fils, rends ces traits que je t'ai confiés, Tu ne peux les garder; c'est mon bien, c'est ma vie.

Et ma crédulité doit-elle être punie?

Rougis d'en abuser... Au nom de tous les dieux I Tu ne me réponds rien î tu détournes les yeux ! Je ne puis te fléchir!... O rochers! ô rivages ! Vous, mes seuls compagnons, ô vous, monstres sauvages ( Car je n'ai plus que vous à qui ma voix , hélas I Puisse adresser des cris que l'on n'écoute pas ), Témoins accoutumés de ma plainte inutile , Voyez ce que m'a fait le fils du grand Achille.

( Là Harpe , Philoctète.)

Prosopopée

La prosopopée (d'un mot grec qui signifie personnification) est une figure par laquelle on personnifie un être quelconque, en lui prêtant la vie, le sentiment, la parole, les passions humaines, etc. Boileau a personnifié les mers et l'onde dans les vers suivants :

J'entends déjà frémir les deux mers étonnée

De voir leurs flots unis au pied des Pyrénées.

Sous les coursiers fougueux l'onde écume et se plaint.

Racine fils fait un très-heureux usage de la prosopopée dans ce passage de son poëme de la Religion :

La voix de l'univers à ce Dieu me rappelle, La terre le publie : Est-ce moi, me dit-elle,

Est-ce moi qui produis mes riches ornements .' C'est celui dont la main posa mes fondements.

Si je sers tes besoins , c'est lui qui me l'ordonne. Les présents qu'il me fait , c'est à toi qu'il les donne. Je me pare des fleurs qui tombent de sa main • Il ne fait que l'ouvrir, et m'en remplit le sein.

Bossuet présente de magnifiques exemples de prosopopées dans ses oraisons funèbres; il s'adresse ainsi aux morts :

Dormez votre sommeil, riches de la terre, et demeurez dans votre poussière. Ahl si quelques générations, que dis- je? si quelques années après votre mort vous reveniez , hommes oubliés du monde ,

composition; — ornements du style. 131

vous vous hâteriez de rentrer dans vos tombeaux , pour ne voir pas votre nom flétri, votre mémoire abolie , et votre prévoyance trompée dans vos amis, dans vos créatures, et plus encore dans vos héritiers et dans vos enfants.

La prosopopée est une figure très-brillante, et qui convient parfaitement aux grands mouvements de la poésie et de l'éloquence. Employée à contre-temps, elle produit Temphase et le ridicule, et ne saurait être excusée que lorsqu'elle sert à amener un effet comique, comme dans cette plaidoirie de l'Intimé^ évoquant la famille désolée de son client, le chien Citron :

Venez , famille désolée;

Venez, pauvres enfants qu'on veut rendre orphelins. Venez faire parler vos esprits enfantins. Oui, messieurs , vous voyez ici notre misère : Nous sommes orphelins, rendez-nous notre père.

Le dialogisme.

Le dialoyisme (du grec dialogismos, conversation) est une espèce de prosopopée dans laquelle on.fait dialoguer entre eux les personnages réels ou imaginaires que l'on met en scène, ce qui le rapproche de la subjection et de Vantéoccupaiîon.

Boileau peint ainsi la lutte du marchand contre TAvarice :

Le sommeil sur ses yeux commence à s'épancher. Debout, dit l'Avarice, il est temps de marcher.

— Hé.! laisse-moi. — Debout ! — Un moment ! — Tu répliques 1

— A peine le soleil fait ouvrir les boutiques '

— N'importe, lève-toi. — Pourquoi faire , après tout?

— Pour courir l'Océan de l'un à l'autre bout ; Chercher jusqu'au Japon la porcelaine et l'anabrej Rapporter de Goa le poivre et le gingembre,

— Mais j'ai des biens en foule et je puis m'en passer.

— On n'en peut trop avoir ; et pour en amasser Il ne faut épargner ni crime ni parjure;

11 faut souffrir la faim, et coucher sur la dure...

^ Et pourquoi cette épargne enfin? — L'ignores-tu?

Afin qu'un héritier, bien nourri, bien vêtu,

Profitant d'un trésor en tes mains inutile,

De sou train quelque jour embarrasse la ville.

— Que faire ? — Il faut partir, les matelots sont prêts.

§ VII. — Remarques sur les figures.

Origine des Spres.

On l'a remarqué dès le commencement, le langage est naturellement figuré, les figures découlent naturellement des besoins de la pensée, de la vivacité de l'imagination et de la passion, et, comme le dit Du Marsais, il s'en fait plus dans un jour de marché à la halle qu'il ne s'en fait en plusieurs jours d'assemblées académiques, Marmontel, pour le montrer par un exemple, a réuni un grand nombre de figures dans le langage d'un homme du peuple qu'il suppose en colère contre sa femme :

Si je dis oui, elle dit non ; soir et matin, nuit et jour elle gronde. {Antithèse.)

Jamais, jamais de repos avec eWe. {Répétition.)

C'est une furie, un démon. {Hyperbole.)

Mais, malheureuse, dis -moi donc. {Apostrophe.)

Que t'ai-je fait? {Interrogation.)

O ciel! quelle fut ma folie en t'épousant ! ( Exclamation.)

Que ne me suis-je plutôt noyé! {Optation.)

Je ne te reproche ni ce que tu me coûtes ni les peines que je me donne pour y suffire.(P/'eï^n?ïon.)

Mais, je t'en prie, laisse-moi travailler en paix {Obsécraiion .)

Ou, que je meure, si... {Réticence.)

Tremble de me pousser à hout{ Imprécation.)

Elle pleure ! Ah ! la bonne âme ! Vous allez voir que c'est moi quiaitort. (/rojiie.)

Eh bien ! je suppose que cela soit. Oui, je suis trop vif, trop sensible. {Concession .)

J'ai souhaité cent fois que tu fusses laide-, j'ai maudit, j'ai détesté ces yeux perfides , cette mine trompeuse qui m'avait affolé. {Astéisme.)

Mais dis- moi si par la douceur il ne vaudrait pas mieux me ramener. {Communication.)

Nos enfants, nos amis, nos voisins, tout le monde nous voit faire «n mauvais méndigQ. [Énumeration.)

Ils entendent tes cris, tes plaintes , les injures dont tu m'accables {Accumulation')

Ils t'ont vue, les yeux égarés, le visage en feu, la tête échevelée. me poursuivre , me menacer {Description',)

Ils en parlent avec frayeur ; la voisine arrive , on le lui raconte ; le passant écoute, et va le répéter. {Hypotypose.}

Ils croiiont que je suis un méchant, un brutal, que je te laisse manquer de tout, que je te bats, que je t'assomme. (Grcrfa/«on.)

Mais non 5 ils savent que je t'aime, que j'ai bon cœur, que je désire le voir tranquille et contente, (Correc^io?!.)

Va, le monde n'est pas injuste ; le tort reste à celui qui 1'^ (Sentence, Epiphonème.)

Hélas ! ta pauvre mère m'avait toujours promis que tu lui ressemblerais. Que disait-elle ? Que dit-elle ? Car elle voit tout ce qui se passe. Oui, j'espère qu'elle m'écoute, et je l'entends qui te reproche de me rendre si malheureux. Ah ! mon pauvre gendre, dit-elle , tu méritais un meilleur sort. (Prosopopée.)

Emploi des figures,

Les figures de mots, les tropes, les figures de pensées (?e présentent naturellement à l'écrivain et à l'orateur; mais le goût demande qu'on les emploie avec discernement. Autant les figures plaisent et frappent quand elles viennent à propos, autant elles rebut en t ou semblent ridicules lorsqu'elles sont mises hors de leur place.

Dans l'emploi des tropes y ne pas oublier les règles suivantes ;

V Qu'ils aient pour base des pensées solides et des sentiments naturels , qu'ils soient placés à propos , et qu'ils naissent du sujet sans apprêt et sans recherche;

2' Qu'ils soient autorisés par Pusage , qui est la manière reçue de parler ou d'écrire une langue ;

Dans l'emploi des figures de pensées^ se pénétrer de ces cinq règles :

Première règle. Les figures doivent se fondre avec la pensée, et en être comme la forme et l'attitude naturelle; sinon, elles sentent l'effort, et laissent froids et insensibles ceux qu'elles prétendent échauffer et attendrir.

Deuxième règle. Les figures doivent être employées avec mesure et discrétion ; trop multipliées , elles font disparaître le naturel et la simplicité, et elles éblouissent au lieu d'éclairer.

Troisième règle. Les figures doivent être placées à propos, c'est-à-dire que dans leur emploi il faut consulter les convenances de temps, de lieu, de personnes, de situation, etc. Prises et placées au hasard, elles produiraient le même résultat que des couleurs jetées pêle-mêle sur une toile.

Qu2îrième règle. Les figures doivent être préparées et amenées avec art , surtout celles qui sont destinées à produire un grand effet. Si l'auditeur et le lecteur est encore froid, vous risquerez de le faire rire en vous livrant à de grands mouvements ; si vous n'avez pas su vous insinuer auprès de lui et lui plaire, vous n'arriverez pas à le toucher et à l'émouvoir.

Cinquième règle. Enfin , dans l'emploi des figures , on doit consulter sa propre nature. Nous n'avons pas tous autant d'imagination, autant de \ivacité et de sensibilité les uns que les autres; si le langage figuré va moins à notre nature, ne cherchons pas à nous en servir :

Ne forçons point notre talent , Nous ne ferlons rien avec grâce.

Étudier et connaître son propre génie, suivre la nature, Tembellir sans lui faire violence , voilà des con-

seils qu'on ne saurait trop répéter à ceux qui désirent exceller en quelque genre que ce soit (1).

•-A. ». V>>vA ,

Page 1