CHAPITRE V
On a étudié jusqu'ici les éléments, les qualités et les ornements du style. Cette étude est déjà un moyen de se former à l'art d'écrire, c'est-à-dire de se former le style ; il en reste à indiquer deux autres , qui sont l'etude des modèles et V exercice de la composition.
Les règles, les modèles, la composition , tels sont les moyens qui conduisent au but. On a étudié les règles , on s'occupera dans le chapitre suivant de la composition; celui-ci sera consacré aux modèles.
Deux divisions : Étude des modèles ; — Imitation.
§ P'. — De Pétade des modèles.
Modèles littéraires.
On entend par modèle ce qu'il y a de plus parfait dans son genre; un modèle littéraire est un écrivain ou un orateur parfait. 11 n*y a pas, à proprement parler, de modèles parfaits, puisqu'on peut signaler des fautes ou des faiblesses dans les écrivains et dans les orateurs les plus renommés, qui n'ont pu atteindre cet idéal qui est à la fois le désespoir et l'aiguillon des vrais artistes ; mais on n'en doit pas moins considérer comme des modèles les écrivains, les poètes, les orateurs, les historiens, etc., dont les chefs-d'œuvre sont en possession de faire l'admiration des siècles
(1) Girard-
Le modèle par excellence est Dieu, source et type de toute beauté . de toute bonté , de toute vérité ; les œuvres de Dieu viennent ensuite, et après elles les écrivains qui ont le plus approché dans leurs œuvres de cet idéal de beauté, de bonté, de vérité, qui n'est réalisé qu'en Dieu.
Choix des modèles.
Il faut choisir ses modèles avec soin : il y en a qui conviennent à tous, et que tous étudient avec profit; il en est d'autres qui conviennent mieux selon le genre de littérature auquel on veut s'appliquer. Le jeune littérateur doit entrer en commerce avec les plus beaux génies de l'antiquité et du pays qui Ta vu naître; plus tard, selon que sa vocation le poussera vers la poésie ou vers l'éloquence , il fréquentera davantage les poètes ou les orateurs.
Pour le littérateur chrétien et français , quatre grandes littératures doivent être connues dans leurs chefs-d'œuvre : la littérature sacrée, qui se trouve dans la Bible et dans la Liturgie; la littérature grecque, tant celle des païens que des Pères de l'Église; la littérature latine, profane et ecclésiastique; la littérature française, qui comprend les origines , et les quatre grands siècles littéraires, seizième, dix-septième, dix-huitième et dixneuvième, parmi lesquels le dix-septième est le siècle classique par excellence, avec les Pascal, les Molière, les Sévigné, les Maintenon, les Bossuet, les Fénelon, les Bourdaloue, les Massillon, les La Bruyère, pour la prose, avec les Corneille, les Racine, les La Fontaine, les Boileau , pour les vers.
Au reste , s'il est bon d'étudier tous les chefs-d'œuvre, il n'est pas moins bon de se borner à l'étude plus approfondie de quelques-uns en particulier, de ceux, par
COMPOSITION. — MOYENS DE FORMER LE STYLE. i37
exemple, qui plaisent davantage à cause de leurs rap- "^orts avec le caractère et le génie de chacun.
Avoir une idée de toutes les sciences, mais en posséder une à fond, c'est être savant; avoir une connaissance générale des chefs-d'œuvre de la littérature, mais s'être rendu maître de quelques-uns par de patientes études et de sérieuses méditations, c'est se mettre en état de produire soi-même, sinon des chefs-d'œuvre , au moins des œuvres estimables. Timeo hominem unius libri, je crains l'homme qui ne lit qu'un livre, a dit saint Thomas d'Aquin, qui n'a fait qu'exprimer énergiquement la même pensée. Il faut y ajouter ce mot de Quintilien : Ego optimos quidem, et statim, et semper, ce sont les meilleurs que j'étudie, et constamment, et toujours. IPline le jeune disait dans le même sens : Multiim legeridurriy non multa; il faut beaucoup lire , mais non beaucoup de choses.
Est-il nécessaire de dire ici que les jeunes littérateurs doivent absolument rejeter les livres qui offrent des dangers pour les mœurs? Le beau , qui est la splendeur du vrai et du bien, ne peut exister qu'à un degré fort inférieur dans les livres que réprouvent la morale et la religion, et lorsque le goût n'est pas encore formé, il importe avant tout de ne se nourrir l'intelligence que de ce qu'il y a de meilleur sous tous les rapports.
lecture des modèles.
On ne peut profiter de la lecture des modèles que si cette lecture est bien faite, c'est-à-dire si elle est faite avec ordre, avec sobriété, avec lenteur, avec réflexion.
Vordre exige qu'on s'en tienne aux livres choisis pour modèles, et défend de courir d'auteur en auteur, sans s'arrêter à aucun. Si, pour se distraire, on lit de temps en temps de mauvais livres , il ne faut pas oublier de
revenir fidèlement aux modèles. Ceux-là peuvent être une récréation, ceux-ci doivent être une étude. Suivez bien votre auteur, ne courez • pas du commencement à la fin, lisez-le dans l'ordre où il a écrit; autrement la confusion se met dans votre esprit, et votre intelligence ne peut digérer ces mets servis sans ordre que vous lui faites engloutir avec précipitation.
La sobriété défend de lire indifféremment les livres qui tombent sous la main, et demande qu'on lise peu à la fois. Dévorer n'est pas manger, se surcharger l'estomac n'est pas se nourrir.
La lenteur est la compagne de la sobriété : lisez lentement , pour vous donner le temps de comprendre et de goûter ce que vous lisez , et revenez souvent sur votre lecture^ surtout sur les passages qui vous ont le plus frappé. Les pensées, les sentiments, les images font ainsi plus d'impression sur l'esprit, et l'on a le temps de se les assimiler, de les faire siens , de manière à les appliquer à propos dans l'occasion.
La réflexion est comme le couronnement et le résumé de Vordre^ de la sobriété et de la lenteur. Appliquez-vous à bien saisir le plan, la conduite et l'ensemble de l'ouvrage que vous étudiez , à découvrir la suite et la progression des pensées et des sentiments; jugez l'ouvrage d'après les règles que vous connaissez , voyez comment l'auteur les a appliquées; demandez-vous quel but il s'est proposé; voyez 5'il l'a atteint, et par quels moyens, et s'il n'a pas employé des moyens moins bons, suivi une route trop longue, etc., en deux mots, analysez et critiquez, c'est-à-dire ;w^e2.
Voulez-vous sérieusement profiter de vos lectures, ne lisez jamais, vous dirons-nous, qu'une plume à la main y c'est-à-dire ne négligez pas, en lisant, de noter les pensées qui vous frappent, les sentiments qui vous émeu-
vent, les images qui vous plaisent le plus; notez les réflexions que vous suggère la lecture , notez ce qui vous paraît défectueux; notez les endroits obscurs, traînants , etc. ; écrivez même et copiez ce qui vous semble plus digne d'être retenu, et, aiouterons-nous, ne craignez pas d'apprendre par cœur.
La mémoire 'est le grand magasin dans lequel notre intelligence et notre imagination doivent continuellement puiser ; l'étude approfondie, sérieuse, des auteurs, nous fournit de pensées , de sentiments et d'images ; mais quand il s'agit de ce qu'il y a de plus parfait dans la forme, il est bon de savoir mot à mot : les meilleures tournures, les expressions les plus justes se gravent ainsi dans l'esprit, et plus d'une fois l'on trouve occasion de faire de ces heureuses citations qui sont les plus beaux ornements d'une composition littéraire.
C'est ainsi que faisaient les grands écrivains du grand siècle, les Bossuet, les Fénelon, les Boileau, les Racine, qui ne cessaient d'étudier les modèles de la Grèce et de Rome, et qui en savaient par cœur de longs passages , des livres entiers.
Enfin, nous conseillerons aux jeunes littérateurs de ne pas se contenter de lire des yeux : lorsqu'il s'agit des chefs-d'œuvre de la poésie et de l'éloquence, il est boL de lire à haute voix, en se mettant à la place des personnes qui parlent, et en s'efforçant de prendre le ton, de reproduire les gestes. La lecture à haute voix exerce l'oreille à l'harmonie du style^ en même temps qu'elle force d'entrer plus avant dans la pensée et le sentiment de l'auteur, si l'on s'attache à lire avec naturel et de manière à reproduire l'impression que voulait l'écrivain.
La récitation des morceaux appris par cœur sera aussi utile si l''on s'attache à la faire avec intelligence et naturel, ce qui est trop souvent négligé dans les classes.
De l'analyse.
L'analyse (du grec analysis, décomposition) est l'un des moyens les plus propres à faire comprendre, goûter et apprécier un ouvrage, et à en découvrir les mérites e les défauts. En décomposant cet ouvrage, en le réduisant pour ainsi dire à sa plus simple expression, à ses éléments, en le dépouillant de ses ornements et de tous les accessoires, en permettant d'en voir plus facilement le plan, l'ordonnance et la charpente, elle le montre tel qu'il a dû d'abord se présenter à l'esprit de l'auteur, et fait assister au tra\-ail de construction et d'ornementation qui en fait un édifice remarquable. Si le fond n'en soutient pas la forme, si les ornements ne sont que des accessoires destinés à cacher la nudité du fond, le jugement à porter est sévère, et c'est ainsi qu'on découvre aussitôt le vide et la pauvreté d'œuvres médiocres longtemps prônées par l'aveuglement ou la passion (1).
Dans toute composition littéraire, il y a à considérer Vinvention, la disposition et Vélocution, c'est-à-dire le fond, l'ordre et la forine ou le style : c'est l'analyse qui sépare ces différentes choses, et qui met ainsi à même de juger du choix du sujet, des pensées, des sentiments et des images employées par l'écrivain ; d'apprécier la suite et l'enchaînement des;idées, l'ordre etle plan; enfin d'examiner si le style a les qualités requises et si les ornements et les figures sont placés à propos et conformes aux règles établies par le bon goût.
On distingue plusieurs espèces d'analyses :
Vanalyse grajnînaticale détermine l'espèce et la valeur de chaque mot d'une phrase, recherche l'étymologie de
(1) L'abbé Verniolles, Cours élém. de littérature.
ces mots, et résout les difficultés que présentent les idiotismes.
Vanalyse logique opère sur les propositions comme l'analyse grammaticale sur les phrases; elle dislingue les divers membres de chacune, et les diverses espèces de propositions qui se subordonnent à la proposition fondamentale, avec les divers compléments ou régimes qu'elles peuvent avoir.
Vanalyse historique supprime les détails et les faits secondaires pour ne s'occuper que des faits principaux.
Vanalyse philosophique retranche les développements d'un ouvrage pour le réduire aux preuves ou' aux pensées principales, dont elle montre l'enchamement et la solidité.
Enfin, Vanalyse littéraire, qui s'appuie sur les deux précédentes, a pour but principal d'examiner l'ensemble, les parties, les pensées, les sentiments, les images et les expressions d'une composition, et elle devient elle-même une composition intéressante quand on la développe avec éloquence.
S II. — De l'imitation des modèles.
Diverses espèces d'imitation.
Vimitation^ en général, est la reproduction instinctive ou raisonnée des objets de notre connaissance ; on peut dire qu'elle est l'origine et le principe de tous les arts. L'homme dès son enfance est essentiellement imitateur; il imite les autres hommes, et il s'exerce à imiter tout ce qui tombe sous ses regards, tout ce qui arrive à sa connaissance. Aussi dit-on quelquefois que l'art est rimitation de la belle nature, définition vraie en partie, mais qui n'élève point l'art assez haut pour que l'artiste cherche de plus dans cette imitation la réalisation du
type idéal qu'il porte en lui et qui n*a de complète réalité qu'en Dieu.
Vimitation littéraire, en particulier, consiste dans Timitation non plus directe de la nature, mais des modèles qui ont eux-mêmes copié plus ou moins fidèlement, plus ou moins heureusement la nature. « Ceux qui ont créé l'art, remarque Diderot, n'ont eu de modèle que la nature ; ceux qui l'ont perfectionné n'ont été , à les juger à la rigueur, que les imitateurs des premiers; ce qui ne leur a point ôté le titre d'hommes de génie, parce que nous apprécions moins le mérite des ouvrages par la première invention et la difficulté des obstacles surmontés que par le degré de perfection et l'effet... Celui qui invente un genre d'imitation est un homme de génie; celui qui perfectionne un genre d'imitation inventé ou qui y excelle estaussi un homme de génie. » C'est ainsi que Virgile vient après Homère, Cicéron après Démosthène, Corneille et Racine après Sophocle et Euripide, Horace après Pindare,et Boileau après Horace, etc.
Cette espèce d'imitation convient aux écrivains, poètes, orateurs, historiens, etc. ; il en est une autre qui convient aux commençants, aux jeunes littérateurs qui veulent se former le style et s'exercer à la composition : c'est une imitation de préparation, comme celle de l'apprenti qui s'exerce à imiter le travail du maître sans produit encore les œuvres qui pourront êtres livrées au publie
Degrés d'imilatioa.
L'imitation en littérature devient de plus en plus parfaite à mesure qu'elle est moins sensible et qu'elle laisse plus de place à l'originalité de l'écrivain ou de l'orateur.
Quand il s'agit de style, et qu'on s'attache à un moi-
dèle pour se mettre en état d'écrire comme lui, on peut procéder par différents degrés :
1° On lit attentivement le modèle, de la façon qui est indiquée plus haut.
2° On apprend par cœur les passages les plus remarquables, ou des morceaux entiers, comme un poème ou un chant de poëme, un discours, etc.
3M1 peut être très-utile, quand il s'agit d'un poète français, de le traduire en prose en conservant tout ce qui peut en être conservé; mais en brisant la mesure des vers , en évitant les rimes et en remplaçant les expressions poétiques par celles qu'admet le langage ordinaire.
4** C'est un excellent exercice que de réciter un long passage après en avoir fait seulement une lecture attentive. On s'exerce ainsi à bien saisir l'enchaînement des pensées, et l'on s'assimile peu à peu les expressions et les tournures de l'auteur.
5" On peut se trouver fort bien de copier simplement et plusieurs fois l'auteur qu'on a choisi pour modèle; Démosthène, dit-on, s'est formé en copiant jusqu'à huit fois Thucydide.
6** Enfin, l'analyse et le résumé des longs ouvrages conduisent aussi à l'imitation d'un modèle, l'analyse, en forçant l'attention de s'arrêter plus longtemps sur les passages étudiés, le résumé en faisant souvent reproduire les expressions mêmes et les tours de l'auteur.
Après ces degrés préliminaires, on arrive à Pimitation proprement dite, qui peut se faire de différentes manières. Ainsi :
!• On reproduit le tour et les expressions en les appliquant à un sujet analogue.
â** On reproduit la pensée en en changeant le tour et TexDression.
3** On généralise en tournant en pensée ce qui est donné en fait, ou vice versa.
4® On applique les tours et les expressions à des sujets contraires.
5° On développe ce qui n'est qu'indiqué , en restant dans le même ordre d'idées.
6° On compare avec des sujets de même nature ou des sujets contraires pour noter les ressemblances ou les contrastes.
Nous indiquons les principaux exercices d'imitation auxquels on peut se livrer; il est clair que ces exercices sont variables presque à l'infini.
Dans ces exercices d'imitation, il n'y a pas à craindre de suivre de trop près les modèles; on comprend qu'il ne serait pas permis de donner comme sien au public une composition qui n'aurait rien d'original et qui serait pour ainsi dire formée de lambeaux arrachés çà et là aux écrivains de réputation : ce serait alors commettre un plagiat. Mais lorsque l'on commence, il est difficile de procéder autrement; c'est la nourriture que l'on prend où on la trouve , mais en la digérant, en se l'assimilant, on la rend méconnaissable, on la transforme en sa propre substance ; dès lors elle vous appartient, l'imitation disparaît, l'originalité reste, et l'on arrive au résultat que La Fontaine constate dans ces vers :
Quelques imitateurs, sot bétail, je l'avoue,
SuiTent en vrais moutons le pasteur de Mantoue.
J'en use d'autre sorte, et, me laissant guider,
Souvent à marcher seul j'ose me hasarder.
On me verra toujours pratiquer cet usage ;
Mon imitation n'est point un esclavage.
Je ne prends que l'idée, ou les tours et les lois
Que nos maîtres suivaient eui-mêmes autrefois.
Si d'ailleurs quelque endroit plein chez eux d'excellenca
Veut entrer dans mes vers sans nulle violence.