CHAPITRE VI
La connaissance des règles, l'étude des modèles et l'imitation sont d'excellents moyens de se former le style et de s'exercer à l'art d'écrire ; le meilleur de tous est d'écrire, c'est-à-dire de composer soi-même. Fabricando filfaber, c'est en forgeant qu'on devient forgeron, dit le proverbe ; on posséderait à fond toutes les règles de l'art, on connaîtrait les meilleurs modèles, qu'on ne saurait pas pour cela écrire ; les règles sont des guides, les modèles sont des exemples, mais cela ne suffit pas ; il faut marcher et agir, voler de ses propres ailes, si l'on veut devenir écrivain , poëte ou orateur. Il est donc temps d'arriver à la composition littéraire proprement dite, et de s'occuper des principaux genres de composition auxquels les commençants doivent s'appliquer afin de se mettre en état d'écrire.
Après avoir donné les règles générales de ia composition littéraire, nous parcourrons les quatre genres de composition qui sont les plus propres à former le jeune écrivain, c'est-à-dire le genre descriptif, le genre historique, le genre didactique et le genre épisiolaire.
Cinq divisions: la composition en général; — la description; — LA narration; — LA DISSERTATION ; — LA LETTRE.
COURS A.BRÉGÉ DE LITTÉRAT.
§ 1. — De la composition en g-énéraL
Définition.
On peut définir la composition un exercice par lequel, après avoir rassemblé plusieurs idées, on les présente dans l'ordre et le style qui leur conviennent; c'est un ensemble de pensées et de sentiments qui forment ua seul tout.
On lui donne assez souvent le nom d*ajnplification, qui a le même sens à peu près que le mot développement ^ parce que cet exercice a pour but d'accoutumer les jeunes esprits à trouver les pensées, les sentiments, les images qui développent un sujet, en même temps qu'il leur fait appliquer les règles de l'art d'écrire.
Trois choses constituent essentiellement le travail de la composition : Vi/wention, la disposition, et Vélocution. Trouver ce qu'on dira, k mettre dans le meilleur ordre, et le dire, ce sont là évidemment les trois parties de ce travail. A la première se rattache le choix du sujet à traiter, à la troisième, la correction et le choix d'un censeur qui aide à la correction.
le choix du snjet.
11 faut bien choisir le sujet des compositions; c'est là une règle essentielle, dont Horace recommandait fortement l'observation aux auteurs de son temps :
Vous qui écriTPz, choisissez des sujets proportionnés à tos forces, et essayez longtemps ce que refusent, ce que peuvent porter vos épaules. Celui qui aura bien choisi son sujet, ni l'élocution ni la clarté de l'ordre ne lui manqueront.
Lorsque le sujet dépasse les forces de l'écrivain, lorsqu'il n'est pas conforme au genre de son talent, ou s*il n'a pas d'attrait pour lui, s'il n'excite pas son imagination , il sera mal traité.
Travail de préparation.
Une fois le sujet choisi, il faut se préparer à le traiter. Pour cela il pourra être bon de lire dans les modèles des passages analogues; mais, surtout, il est indispensable de méditer le sujet, c'est-à-dire, en se débarrassant de toute autre préoccupation, de Tétudier, de l'approfondir, de le considérer sous toutes ses faces.
A mesure que les idées viennent, on les écrit, on note les pensées , les sentiments qui doivent entrer dans la composition , les images qui les rendront plus sensibles, et l'on découvre peu à peu l'ordre dans lequel il conviendra le mieux de les disposer.
De l'amplification.
C'est proprement à la première partie de ce travail que s'applique le nom d'amplification. Les principaux moyens d'amplification sont :
lo La définition, qui s'attache à faire connaître d'une manière intéressante le sujet dont on s'occupe, en en donnant les qualités essentielles et distinctives , surtout celles qui sont propres à mieux faire entrer le lecteur ou l'auditeur dans l'ordre d'idées où l'on veut le conduire. C'est ainsi que Cicéron dit de l'étude des lettres : « Les études nourrissent la jeunesse, et charment la vieillesse; elles sont Tornement de la bonne fortune, le refuge et la consolation de l'adversité ; elles font nos délices à la maison, elles n'embarrassent pas au dehors; avec nous elles passent la nuit, elles voyagent, elles vivent à la campagne. »
2° Vénumération des parties, comme dans cette phrase où de Bonald indique les avantages de la religion : « La religion renferme quelque chose de mystérieux et de relevé dans ses dogmes, de sévère dans ses préceptes,
148 COURS DE UTTÉRATURE.
d'austère dans ses conseils, de magnifique dans ses promesses, de terrible dans ses menaces, qui est singulièrement propre à former des habitudes graves , des sentiments élevés et de forts caractères. »
3** Les circojistances y ou particularités accidentelles qui déterminent un objet par ce qui le précède , raccompagne ou le suit. On les a énumérées dans ce vers latin :
Quis? quid? ubi? quotLes? qua tI? cur? quomodo ? quando .' (Qui? quoi? où ? combien de fois? par quel moyen? pourquoi? comment ? quand ?)
qui donne les circonstances de personne , de chose, de lieu, de répétition, de moyen, de cause, de manière et de temps.
4° Les causes et les effets. La Fontaine nous en fournit un bel exemple dans la peinture de la peste des animaux
Un mal qui répand la terreur.
Mal que le ciel en sa fureur Inrenta pour punir les crimes de la terre , La peste , puisqu'il faut l'appeler par sou nom, Capable d'enricbir en un jour rAchéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous , mais tous étaient frappés.
Od n'en voyait point d'occupés A chercher le soutien d'une mourante rie :
Nul mets n'excitait leur envie ;
M loups ni renards n'épiaient
La douce et l'innocente proie;
Les tourterelles se fuyaient.
Xi* V opposition des contraires , qui met en opposition deux personnes ou deux choses , ou qui place le même ob^st dans deux situations différentes. Le Cfœne et le Roseau de La Fontaine en fournissent un frappant exemple; tout y est contraste, les personnages, leur taille,
COMPOSITION. — GENRES DE COMPOSITION. i49
leur force, leur caractère, leur langage et leur fortune.
6' Enfin, la plupart des figures étudiées plus haut sont
des moyens d'amplification, comme la gradation; la
comparaison, VexpolitioUj la métaphore , \di périphrase ,
etc.
De la disposition.
La méditation du sujet fait venir une multitude de pensées, de sentiments et d'images ; tout cela ne formerait qu'un chaos, si Tordre ne mettait tout à sa place. La disposition a pour but d'établir une juste subordination entre les diverses pensées et les diverses parties de la composition; elle rejette les matériaux qui ne peuvent pas entrer avec avantage dans la construction de l'édifice, distingue ce qui convient aux fondations, au corps de l'œuvre, à son couronnement, et produit ainsi le beau, qui se trouve dans l'unité sortant de la variété, c'est-à-dire dans Tordre et l'harmonie. Omnis pulchritudinis forma, a dit saint Augustin, unitas est, l'unité est la forme de toute beauté , et Horace avait dit avant lui :
Denique sit quodvis simples duntaxat et unum,
que ce que vous écrivez soit simple et un.
Tout dans une composition doit concourir au même but, qui est de toucher, de plaire ou d'instruire; ce qui ne va pas au but est superflu, inutile et même nuisible. Il serait difficile de tracer des règles absolues pour la formation du plan ; mais on peut dire que pour le tracer avec exactitude il faut savoir tout d'abord le but qu'on se propose d'atteindre. Une fois le but bien déterminé, on examine les moyens qui y mènent, et l'on se demande ce qu'il convient le mieux, dans les circonstances données, de mettre au commencement, au milieu et à la fin. Dès le commencement il faut assez piquer la curiosité ou exciter l'intérêt pour être sûr d'être
suivi; puis il faut soutenir l'attention par des détails, par des développements qui ajoutent continuellement à l'intérêt, et réserver les grands coups, les fortes émotions pour la fin.
TraYail de composition.
Quand on a ainsi préparé une composition, il est difficile que l'esprit et l'imagination ne soient pas remplis de pensées, de sentiments, d'images qui vont couler comme de source et se présenter avec les tons et les expressions les plus convenables. C'est le moment d'écrire et de se livrer à sa verve.
Si le vent est bon, dit Quintilien, déployez toutes vos voiles; laissez-vous entraîner par le souffle qui vous pousse vers le terme, et ne craignez pas de laisser voler votre main, pourvu toutefois que vous ne perdiez pas le fil de vos pensées et que vous ayez toujours l'œil fixé sur le but.
II ne faut pas croire d'ailleurs que le mérite consiste à remplir des pages en quelques minutes. S'il est bon de se laisser aller à l'inspiration, il n'est pas moins bon de ne se bâter qu'avec lenteur, selon le précepte de Boileau, surtout dans les commencements. La vitesse est l'effet de l'habitude : peu à peu .es mots s'offrent plus facilement, et la composition avance } lus rapidement. La stérilité et la lenteur des premiers temps ne doivent pas décourager : avec la méditation et l'exercice, la stérilité davient féconde, et l'esprit acquiert une souplesse et une vivacité qui permettent d'aller plus vite , tout en faisant mieux.
la correction.
Le travail de la composition achevé , tout n'est pas fini; on laisse ordinairement échapper, dans le premier
jet, bien des incorrections ; on a mis des détails, inutiles, on a omis quelques pensées; des expressions manquent de justesse, des images sont mal présentées; on s'est quelquefois détourné du but, on n'a pas toujours suivi le meilleur ordre. Lorsque le feu s'est refroidi , le lendemain , ou plus longtemps encore après , il faut revenir sur ce qu'on a fait , se relire avec calme et sévérité, être impitoyable pour les fautes, et se bien garder de cette vaine complaisance ou de cette paresse qui empêcbe de rien sacrifier de ce qu'on a écrit et pensé. C'est le précepte de Boileau :
Hâtez-vous lentement, et , sans perdre courage, Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage ; Polissez-le sans cesse et le repolissez ; Ajoutez quelquefois et souvent effacez.
Craignez- vous pour vos vers la censure publique? Soyez-vous à vous-même un sévère critique î L'ignorance toujours est prête à s'admirer.
la censure.
Enfin, comme il est difficile d'être bon juge dans sa propre cause , il convient de soumettre son travail à la correction d'un maître , et plus tard à la censure d'un ami clairvoyant et sévère .
Écoutons encore Boileau :
Faites-vous des amis prompts à vous censurer ;
Qu'ils soient de vos écrits des confidents sincères,
Et de tous vos défauts les zélés adversaires.
Dépouillez devant eux l'arrogance d'auteur;
Mais sachez de l'ami discerner le flatteur.
Tel vous semble applaudir qui vous raille et vous joue.
Aimez qu'on vous conseille et non pas qu'on vous loue.
Un sage ami, toujours rigoureux , inflexible, Sur vos fautes jamais ne nous laisse paisible :
152 COURS DE UTTERATURE.
Il ne pardonne point les endroits négligés,
Il renvoie en leur lieu les vers mal arrangés ;
a réprime des mots Tambitieuse emphase;
Ici le sens le choque , et plus loin c'est la phrase.
Votre construction semble un peu s'obscurcir •
Ce terme est équivoque , il le faut éclairçir.
C'est ainsi que vous parle un ami véritable.
Cependant le travail de la correction doit avoir un terme : il est bon de ne pas être trop volontiers content de ce qu'on fait, mais il serait fâcheux d'avoir un tel excès de scrupule qu'on ne pût jamais se résoudre à produire ce qu'on a écrit. Il faut renoncer à écrire ou savoir affronter la critique.
$ IL— lia de§cription; g^enre descriptif.
La description, en général, est la définition de l'objet que l'on veut faire connaître; en littérature, elle est la peinture vive et animée de cet objet. La description s'aide à la fois de la mémoire et de l'imagination : de la mémoire, qui rappelle les détails et les circonstances; de l'imagination, qui les embellit et les fait revivre avec de brillantes couleurs. La description purement scientifique ne vise qu'à bien faire connaître l'objet, elle s'abstient de tous les détails qui ne mènent pas à ce but; la description littéraire, poétique ou oratoire, se propose en outre de plaire et de frapper l'imagination du lecteur ou de l'auditeur.
Il y a à considérer dans la description les règles générales et les différentes espèces.