I. — Règ-les générales de la descripticn
Il est nécessaire pour faire une bonne description de bien choisir : V V objet que l'on veut décrire; 2° \e point de vue le plus favorable à l'effet qu'on se propose de
produire ; 3** le moment le plus avantageux, lorsqu'il s'agit d'un objet changeant et mobile; 4° V étendue convenable à la place que la description doit occuper; 5° les circonstances qui doivent y entrer; 6" les contrastes qui peuvent rendre l'objet de la description plus saillant.
1" Choix de l'objet.
Le choix de Vohjet dépend de l'intention de l'écrivain, qui peut le prendre sombre ou gracieux, riant ou pathétique, selon la place qu'il lui destine et l'effet qu'il en attend. Quand l'objet est bien choisi, l'imagination se le représente vivement, et l'on n'a plus qu'à dire ce que l'on voit, comme Chateaubriand l'a fait dans cette description d'un nid de bouvreuil :
Nous nous rappelons avoir trouvé un nid de bouvreuil dans un rosier : il ressemblait à une coupe de nacre contenant quatre perles bleues; une rose pendait au-dessus toute humide ; le bouvreuil mâle se tenait immobile sur un arbre voisin , comme une fleur de pourpre et d'azur. Ces objets étaient répétés dans l'eau d'un étang , avec Tombrage d'un noyer qui servait de fond à la scène , et derrière lequel on voyait se lever l'aurore. Dieu nous donna dans ce tableau une idée des grâces dont il a paré la nature.
2° Choii da point de vne.
Le point de vue sous lequel on présente l'objet dépend de l'effet que l'on veut produire. Si, par exemple, on veut faire l'éloge d'un grand capitaine, on ne parlera que des qualités brillantes qui peuvent le faire admirer, et l'on se gardera bien de présenter la guerre comme une horrible série d'égorgements et de massacres. On agira tout autrement si l'on veut flétrir la passion des conquêtes et inspirer de l'horreur pour la guerre.
Bossuet parle ainsi du grand Gondé :
A quelque heure et de quelque côté que viennent les ennemis , ils le trouvent toujours sur ses gardes , toujours prêt à fondre sur
eux et à prendre ses avantages. Comme un aigle qu'on voit toujours, soit qu'il vole au milieu des airs , soit qu'il se pose sur le haut de quelque rocher, porter de tous côtés des regards perçants et tomber si sûrement sur sa proie , qu'on ne peut éviter ses ongles non plus que ses yeux : aussi vifs étaient les regards, aussi vive et impétueuse était l'attaque, aussi fortes et inévitables étaient les mains du prince de Condé. En son camp on ne connaît point les vaines terreurs qui fatiguent et rebutent plus que les véritables. Toutes les forces demeurent entières pour les vrais périls ; tout est prêt au premier signal, et, comme dit le Prophète, toutes les flèches sont aiguisées, tous les arcs sont tendus.
Jean-Baptiste Rousseau, voulant flétrir la passion des conquêtes, ne voit plus les mêmes choses :
Quels traits me présentent vos fastes ,
Impitoyables conquérants ?
Des vœux outrés, des projets vastes ,
Des rois vaincus par des tyrans ;
Des murs que la flanmae ravage ; *
Un vainqueur fumant de carnage
Un peuple aux fers abandonné;
Des mères pâles et sanglantes
Arrachant leurs filles tremblantes
Des bras d'un soldat effréné.
3° Choix (te moment.
Lorsqu'il s'agit d'un objet changeant et mobile, il faut choisir pour la description le moment le plus avantageux, les traits qui vont le mieux au but. Ainsi lorsque Hermione voit dans Pyrrhus un héros, elle dit de lui :
Intrépide, et partout suivi de la -victoire,
Charmant , fidèle ; enfin rien ne manque à sa gloire.
Mais comme le portrait change, lorsque, irritée de son manque de foi, elle ne voit plus en lui qu'un meurtrier impitoyable et lâche, et qu'elle lui dit ;
Du vieux père d'Hector la valeur abattue , Aux pieds de sa famille expirante à sa vue ,
Tandis que dans son sein votre bras enfoncé Cherche un reste de sang que l'âge avait glacé ; Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plongée ; De votre propre main Polyxène égorgée Aux yeux de tous les Grecs, indignés contre vous; Que peut-on refuser à ces généreux coups ?
( Racine, Andromaque. } 4® Choix de l'étendue.
Il est clair que la description doit être plus ou moins étendue, selon le but qu'elle se propose et la place qu'elle doit occuper. Le romancier se donnera plus de champ que rhistorien, le poëte plus que l'orateur. Surtout qu'on évite les détails inutiles, là prolixité, dans laquelle tombent trop souvent les écrivains contemporains, et que Boileau a si justement blâmée dans ces vers ;
Un auteur, quelquefois trop plein de son objet, Jamais sans l'épuiser n'abandonne un sujet. S'il rencontre un palais, il m'en dépeint la face , Il me promène après de terrasse en terrasse. Ici s'offre un perron, là règne un corridor; Là ce balcon s'enferme en un balustre d'or. Il compte du plafond les ronds et les ovales : Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales. Je saute vingt feuillets pour en trouver la fm, Et je me sauve à peine au travers du jardin. Fuyez de ces auteurs l'abondance stérile, Et ne vous chargez point d'un détail inutile.
5" Choix des circonstances.
Les vers qui précèdent s'appliquent aussi au choiœ des circonstances. C'est presque toujours en s'arrêtant aux circonstances inutiles qu'on donne trop d'étendue aux descriptions : supprimez les circonstances qui ne conduisent pas au bat, les détails entassés sans ordre les uns sur les autres, et surtout les détails vulgaires, les images basses et grossières.
K'y présentez jamais de basses circonstances,
dit Boiieau.
Le même poète développe ainsi ce précepte
N'imitez point ce fou qui, décrivant les mers, Et peignant au milieu de leurs flots entr'ouverts L'Hébreu sauvé du joug de ses injustes maîtres, Met pour le voir passer les poissons aux fenêtres, Peint le petit enfant qui va, saute, revient. Et joyeux à sa mère offre U7i caillou qu'il tient.
6° tes contrasles.
Les contrastes forment l'une des plus précieuses ressources de celui qui fait une description; il en est de la description comme d'un tableau, qui est d'autant plus agréable à voir, que les ombres s'y opposent vivement à la lumière, sans présenter cependant rien de brusque et de heurté.
C'est ainsi que, dans les vers cités plus haut, Jean-Baptiste Rousseau peinf
Les mères pâles et sanglantes Arrachant leurs filles tremblantes Des bras d'un soldat effréné.
Remarques.
Les règles précédentes s'appliquent à tous les genres de description, soit que la description forme à elle seule toute une composition, soit qu'elle fasse partie d'un ouvrage plus étendu ; mais dans ce dernier cas il y a quelques autres règles indiqui^Bs par le bon sens et par le <^oût, et qu'il ne faut jamais perdre de vue :
1** La description doit respecter l'unité de l'ensemble et concourir au but général ; sinon elle pèche contre l'unité ou contre les convenances.
2° La description doit être amenée naturellement et sans effort : il ne faut pas décrire pour décrire, et avoir
l'air de se jeter sur toutes les occasions de parler des tableaux ou des portraits.
3° Il faut adapter les couleurs de la description au fond destiné à les recevoir, c'est-à-dire le style et les images au ton général de l'ouvrage (1). Ainsi, dans un ouvrage d'histoire naturelle, on ne décrira pas le cheval comme on le fera dans une œuvre poétique; le naturaliste, le poëte, le poëte didactique, le moraliste emploieront des couleurs différentes et prendront un autre ton.
Voici le naturaliste :
La plus noble conquête que l'homme ait jamais faite est celle de ce fier et fougueux animal qui partage avec lui les fatigues de la guerre et la gloire des combats : aussi intrépide que son maître, le cheval voit le péril et l'affroute ; il se fait au bruit des armes, il l'aime, il le cherche et s'anime de la même ardeur. 11 partage ses plaisirs ; à la chasse , aux tournois, à la course , il brille, il étincelle. Mais , docile autant que courageux, il ne se laisse pas emporter à son fen, il sait réprimer ses mouvements : non-seulement il fléchit sous la main de celui qui le guide , mais il semble consulter ses désirs ; et, obéissant toujours aux impressions qu'il en reçoit, il se précipite , se modère ou s'arrête, et n'agit que pour y satisfaire. C'est une créature qui renonce à son être pour n'exister que par la volonté d'une autre, qui sait même la prévenir ; qui , par la promptitude et la précision de ses mouvements , l'exprime et l'exécute ; qui sent autant qu'on le désire , et ne rend qu'autant qu'on veut ;fqui , se livrant sans réserve, ne se refuse à rien, sert de toutes ses forces, s'excède, et même meurt pour mieux obéir. (Bcffon.)
Écoutons un poëte :
Voyez ce fier coursier, noble ami de son maître, Son compagnon guerrier , son serviteur champêtre, Le traînant dans un char ou s'élançant sous lui. Dès qu'a sonné l'airain, dès que k fer a lui, 11 s'éveille , il s'anime , et redressant la tête, Provoque à la mêlée, insulte à la tempête.
(l)Broeckaert, Guide du jeune Uiiêrateur,
De ses naseaux brûlants il souffle la terreur;
11 bondit d'allégresse, il frémit de fureur-,
On charge ; il dit : Allons I se courrouce et s'élance.
H braTe le mousquet, il affronte la lance;
Parmi le feu , le fer, les morts et les mourants
Terrible , écheTelé , s'enfonce dans les rangs ;
Du bruit des chars guerriers fait retentir la terre»
Prête aux foudres de Mars les ailes du tonnerre :
Il prévient l'éperon , il obéit au freui ,
Fracasse par son choc les cuirasses d'airain ,
S'enivre de valeur, de carnage et de gloire ,
Et partage avec nous Torgued de la victoire ;
Puis revient dans nos champs, oubliant ses exploits,
Reprendre un air plus calme et de plus doux emplois;
Aux rustiques travaux humblement s'abandonne ,
Et console Gérés des fureurs de BeUone.
(Delille.)
En quelques traits le poète inspiré surpasse Buffon et tous les poètes qui se sont exercés sur le même sujet :
Est-ce toi , dit Dieu lui-même à Job , est-ce toi qui donneras au cheval sa force , et qui environneras son cou de hennissements ? Le souffle de ses naseaux répand la terreur; il creuse du pied la terre; il s'élance avec audace , il court au-devant des hommes armés ; il méprise la peur, il brave les épées. Les flèches sifflent sur sa tête, la lance et le boucher étincellent à ses yeux; il écume, il frémit, il dévore la terre ; le bruit des trompettes éclatantes ne le trouble point. Dès qu'il entend sonner la charge , il dit : Allons ! et de loin il respire le combat , la Toix des chefs et les cris confus des soldats.
Le moraliste s'exprime autrement :
Voyez ce cheval ardent et impétueux pendant que son écuyer le conduit et le dompte ; que de mouvements irréguliers ! C'est un effet de son ardeur, et son ardeur vient de sa force , mais d'une force mal réglée. Il se compose, il devient plus obéissant sous l'éperon, sous te frein . sous la main qui le manie à droite et à gauche, le pousse, le retient comme elle veut. A la fin , il est dompté ; il ne fait que ce qu'on lui demande : il sait aller le pas ; il sait courir non plus avec <:ette activité qui l'épuisait , par laquelle son obéissance était encore désobéissance. Son ardeur s'est changée en force-, ou plutôt, puisque cette force était en quelque façon dans cette ardeur, elle s'est réglée.
Remarquez : elle n'est pas détruite , elle se règle ; il ne faut plus d'éperon ; presque plus de bride ; car la bride ne fait plus l'effet de dompter l'animal fougueux. Par un petit mouvement qui n'est que l'indication de la volonté de l'écuyer, elle l'avertit plutôt qu'elle ne le force , et le paisible animal ne fait plus , pour ainsi dire , qu'écouter. Son action est tellement unie à celle de celui qui le mène qu'il ne s'en fait plus qu'une seule et même action... Ame chrétienne, agis ainsi et change ton ardeur, ton activité , en gravité , en douceur, en règle. Noble animal , fait pour être conduit de Dieu et le porter, pour ainsi dire : c'est là ton courage , c'est là ta noblesse.
( BossDET , Méditations sur V Évangile.)