II. — Différentes espèces de descriptiensa
La description prend différents noms selon les objets qu'elle peint et la façon dont elle les peint. Courte, et ne consistant qu'en quelques traits vifs et frappants qui forment tableau, on lui donne le nom d'hypotypose; plus développée, c'est une description proprement dite.
Si elle décrit plus particulièrement le temps, c'est, comme on Ta vu, une chronographie ; le lieu, une topographie; des événements successifs, une démonstration; une personne ou une chose, un portrait.
La chronographie.
Ld, chronographie caractérise le temps où un événement se passe; elle consiste souvent en une périphrase plus ou moins développée, avec des détails qui forment tableau pour les yeux ou pour l'imagination. Fénelon décrit ainsi, dans le Télémaque, le commencement du jour :
Cependant l'Aurore vint ouvrir au Soleil les portes du ciel , et nous annonça un beau jour : l'orient était tout en feu , et les étoiles , qui avaient été longtemps cachées , reparurent à l'arrivée de Phébus.
La Fontaine peint l'heure de Taffût :
A riieure de l'affût , soit lorsque la lumière Prccipite ses flots dans Thuniide séjour ;
Soit lorsque le soleil rentre dans sa carrière , Et que n'étant plus nuit, il n'est pas encor jour-
La topographie.
La topographie peint le lieu de la scène où se passe l'événement, temple, palais, chaumière, paysage, etc.. afin de mieux faire comprendre l'événement lui-même et de frapper plus vivement l'imagination.
Buffon décrit les déserts de l'Arabie :
Qu'on se figure un pays sans Terdure et sans eau , un soleil brûlant, un ciel toujours sec, des plaines sablonneuses , des montagnes encore plus arides, sur lesquelles l'œil s'étend et le regard se perd sans pouvoir s'arrêter sur aucun objet vivant ; une terre morte , et pour ainsi dire écorchée par les vents , laquelle ne présente que des ossements , des cailloux jonchés . des rochers debout ou renversés ; un désert entièrement découvert où le voyageur n'a jamais resjuré sous l'ombrage, où rien ne l'accompagne, rien ne lui rappelle la nature vivante : solitude absolue, mille fois plus affreuse que celle des forêts , car les arbres sont encore des êtres pour l'homme qui se voit seul plus isolé, plus dénué, plus perdu dans ces lieux vides et sans bornes : il voit partout l'espace comme son tombeau -, la lumière du jour, plus triste que l'ombre de la nuit, ne lenaît que pour éclairer sa nudité , son impuissance , et pour lui présenter l'horreur de sa situation , en reculant à ses yeux les limites du vide , en étendant autour de lui l'abîme de l'immensité qui le sépare de la terre habitée ; immensité qu'il tenterait en vain de parcourir , car la faim , la soif et la chaleur brûlante pressent tous les instants qui lui restent entre le désespoir et la mort.
Quel contraste dans cette description de la grotte de Calypso par Fénelon !
On arriva à la porte de la grotte de Calypso, où Télémaque fui surpris de voir, avec une apparence de simplicité rustique , tout ce qui peut charmer les yeux. On n'y voyait ni or, ni argent, ni marbres, ni colonnes , ni tableaux , ni statues : cette grotte était taillée dans le roc , en voûtes pleines de rocailles et de coquilles ; elle était tapissée d'une jeune vigne , qui étendait ses branches souples également de tous côtés. Les doux zéphirs conservaient en ce lieu , malgré les ardeurs du soleil , une déUcieuse fraîcheur ; des fontaines , coulant avec
an doux murmure sur des prés semés d'amarantes et de violettes , formaient en divers lieux des bains aussi purs et aussi clairs que le cristal ; mille fleurs naissantes émaillaient les tapis verts dont la grotte était environnée.
Voici maintenant une topographie du genre badin :
Si ma chambre est ronde ou carrée , C'est ce que je ne dirai pas ; Tout ce que j'en sais sans compas , C'est que depuis l'oblique entrée , Dans cette cage resserrée , On peut former jusqu'à six pas.
Une lucarne mal vitrée Près d'une gouttière livrée A d'interminables sabbats , Où l'université des chats , A minuit , en robe fourrée , Vient tenir ses bruyants états ; Une table mi-démembrée Près du plus humble des grabats ; Six brins de paille délabrée Dressés sur de vieux échalas , Voilà les meubles délicats Dont ma chartreuse est décorée.
(Gresset, Chartreuse.)
U démonstration.
La démonstration est rexposition d'un fait particulier, le récit d'un événement avec les circonstances les plus intéressantes, les plus propres à émouvoir le cœur, à frapper l'imagination, incendie, combat, tempête, meurtre, etc.
Homère, Virgile, le Tasse présentent de magnifiques exemples à cet égard, Homère particulièrement pour les combats; Virgile pour la tempête, qu'il décrit au commencement de son Enéide^ et par l'incendie de Troie, dans le second chant du même poëme ; on en trouvera d'ailleurs dans tous les bons écrivains, dans les histo-
riens, chez les orateurs. On a déjà vu le passage de Racine où Josabet raconte la manière dont elle sauva Joas du carnage :
Hélas ! l'état horrible où le ciel me Toffrit. . . Donnons encore un exemple ; il s'agit du combat du taureau en Espagne :
Le signal se donne , la barrière s'ouvre , le taureau s'élance au milieu du cirque ; mais au bruit de mille fanfares , aux cris , à la vue des spectateurs, il s'arrête, inquiet et troublé; ses naseaux fument; ses regards bi ûlants errent sur les amphithéâtres ; il semble également en proie à la surprise , à la fureur. Tout à coup il se précipite sur un cavaUer, qui le blesse et fuit rapidement à l'autre bout. Le taureau s'irrite , le poursuit de près , frappe à coups redoublés la terre, et fond sur le voile éclatant que lui présente un combattant à pied. L'adroit Espagnol , dans le même instant , suspend à ses cornes le voile léger, et lui darde une flèche aiguë qui de nouveau fait couler son sang. Percé bientôt de toutes les lances , blessé de ces traits pénétrants dont le ter courbé reste dans la plaie , l'animal bondit dans l'arène , pousse d'horribles mugissements , s'agite en parcourant le cirque, secoue les flèches nombreuses enfoncées dans son large cou, fait voler ensemble les cailloux broyés, les lambeaux de pourpre sanglants , les flots d'écume rougie , et tombe enfin épuisé d'efforts, de colère et de douleur.
( Florian.) Le portrait.
Le portrait décrit les personnes et les choses, il en reproduit les traits et la physionomie. Quand il oe s'occupe que des traits extérieurs, de la figure, de l'air, du maintien, il prend le nom de prosopographie ; quand il ne s'occupe que de la personne morale, des mœurs, des vertus et des vices, des qualités, etc., c'est une éthopée. Quand ce n'est plus un individu, mais une généralité qui est dépeinte, le portrait prend le nom de caractère. Si, enfin, l'on peint les ressemblances et les différences qui se trouvent entre deux personnages, entre deux portraits, entre deux caractères, on fait un parallèle; lepa-
rallèle prend le nom de similitude ou de dissimilitude i[uand il se fait entre deux personnes, entre deux choses, deux objets considérés sous le rapport de leurs ressemblances OU de leurs différences. Le parallèle, la similitude et la dissimilitude touchent par un côté à la description et par l'autre à la comparaison. Exemple de prosopographie :
Je vis alors cet Alexandre qui depuis a rempli la terre d'admiration et de deuil. Tl avait dix-huit ans, et s'était déjà signalé dans plusieurs combats. Il a les traits réguliers , le teint beau et vermeil , le nez aquilin , les yeux grands , pleins de feu , les cheveux blonds et bouclés , la léte haute , mais un peu penchée vers l'épaule gauche , la taille moyenne, fine et dégagée, le corps bien proportionné et fortifié par un exercice continuel. On dit qu'il est très-léger à la course et trèsrecherché dans sa parure. (Barthélémy, Voyage d'Anacharsis.)
Exemple d'éthopée :
Un homme ( Cromwell ) s'est rencontré d'une profondeur d'esprit incroyable, hypocrite raffiné autant qu'habile politique, capable de tout entreprendre et de tout cacher, également actif et infatigable dans la paix et dans la guerre , qui ne laissait rien à la fortune de ce qu 'il pouvait lui ôter par conseil et par prévoyance ; mais au reste si vigilant et si prêt à tout , qu'il n'a jamais manqué les occasions qu'elle lui a présentées ; enfin, un de ces esprits remuants et audacieux qui semblent être nés pour remuer le monde.
( BossuET , Or. /un. de la reine d^ Angleterre.)
Exemple de caractères :
La femme forte. — Qui trouvera la femme forte? Elle est plus précieuse que ce qu'on va chercher au bout du monde. Le cœur de son mari met en elle sa confiance , et il ne manquera pas du fruit de son travail. Elle lui rendra le bien , et non le mal, pendant tous les jours de sa vie. Elle a cherché la laine et le lin , et elle a travaillé avec des mains sages et ingénieuses. Elle est comme le vaisseau d'un marchand qui apporte son pain de loin. Elle se lève avant le jour ; elle porte à manger à ses serviteurs et à ses servantes. Elle a considéré un champ , et elle l'a acheté ; du fruit de son travail elle a pu planter une vigne. Elle a ceint ses reins de force et elle a affermi son bras. Elle a goûté , et elle a vu que ces travaux sont bons ; sa lampe
ne s'éteinara point pendant la nuit. Elle a porté sa main à des choses utiles, et ses doigts ont pris le fuseau. Elle a ouvert sa main à l'indigent , elle a étendu ses bras vers les pauvres. Elle ne craindra pour sa maison ni le froid ni la neige , parce que tous ses domestiques ont un double vêtement. Elle s'est fait de riches tapisseries, elle :e revêt de Un et de pourpre. Son mari sera illustre dans l'assemblée des juges , lorsqu'il siégera avec les sénateurs du pays. Elle a fait des toiles fines et les a vendues ; elle a livré des ceintures aux marchands de Chanaan. Elle est revêtue de force et de beauté, et elle ne craint pas la misère pour ses;derniers jours. Sa bouche parle sagement , sa langue ne prononce que des paroles de clémence. Elle s'est occupée des besoins de sa maison, et elle n'a point mangé son pain dans l'oisiveté. Ses enfants se sont levés devant elle et l'ont proclamée bienheureuse ; son mari s'est levé et l'a louée. La grâce est trompeuse et vaine est la beauté -, la femme qui craint le Seigneur est celle qui sera louée. Louez-la selon les faits de ses mains, et que ses œuvres soient sa louange dans les assemblées publiques.
(Proverbes, chap. XXXL) Le fat. — J'entends Théodecte de lanlichambre ; il grossit sa voix à mesure qu'il approche. Le voilà entré : il rit , il crie , il éclate ; on bouche ses oreilles , c'est un tonnerre ; il n'est pas moins redoutable par les choses qu'il dit , que par le ton dont il parle ; il ne s'apaise , il ne revient de ce grand fracas que pour bredouiller des vanités et des sottises. Il a si peu d'égard au temps, aux personnes , aux bienséances, que chacun a son fait sans qu'il ait eu intention de le lui donner ; il n'est pas encore assis, qu'il a, à son insu, désobligé toute l'assemblée. A-t-on servi , il se met le premier à table , et dans la première place ; les femmes sont à sa droite et à sa gauche : il mange , il boit , il conte , il plaisante , il interrompt tout à la fois ; il n'a nul discernement de> personnes , ni du maître , ni des conviés ; il abjse de la folle déférence qu'on a pour lui. Est-ce lui , est-ce Euthydème qui donne le repas ? Il rappelle à lui toute l'autorité de la table , et il y a un moindre inconvénient à la lui laisser tout entière qu'à la lui disputer. Le vin et les viandes n'ajoutent rien à son caractère. Si l'on joue , il gagne au jeu , il veut railler celui qui perd , et il l'offense. Les rieurs sont pour lui ; il n'y a sorte de fatuités qu'on ne lui passe. Je cède enfin , et je disparais , incapable de souffrir plus longtemps Théodecte et ceux qui le souffrent. {L4 Bruyère, Caractères.)
Exemples de parallèles :
Turenne et Condé. — C'a été dans notre siècle un grand spectacle
de Toir dans le même temps et dans les mêmes campagnes ces deux hommes que la voix commune de toute l'Europe égalait aux plus grands capitaines des siècles passés , tantôt à la tête de corps séparés , tantôt unis , plus encore par le concours des mêmes pensées que par les ordres que l'inférieur recevait de l'autre ; tantôt opposés front à ft-ont , et redoublant l'un dans l'autre l'activité et la vigilance, comme si Dieu , dont souvent , selon l'Écriture , la sagesse se joue dans l'univers, eût voulu nous les montrer en toutes les formes, et nous montrer ensemble tout ce qu'il peut faire des hommes. Que de campements , que de belles marches , que de hardiesse , que de précautions, que de périls, que de ressources ! Yit-on jamais en deux hommes les mêmes vertus, avec des caractères si divers, pour ne pas dire si contraires?
L'un paraît agir par des réflexions profondes, et l'autre par de soudaines illuminations : celui-ci , par conséquent , plus vif, mais sans que son feu eût rien de précipité: celui-là d'un air froid, sans jamais avoir rien de lent , plus hardi à faire qu'à parler, résolu et déterminé au dedans , lors même qu'il paraissait embarrassé au dehors. L'un , dès qu'il paraît dans les armées , donne une haute idée de sa valeur, et fait attendre quelque chose d'extraordinaire, mais toutefois s'avance par ordre et vient comme par degrés aux prodiges qui ont fini le cours de sa vie; l'autre, comme un homme inspiré, dès sa première bataille s'égale aux maîtres les plus renommés. L'un , par de vifs et continuels efforts , emporte l'admiration du genre humain et fait taire l'envie ; l'autre jette d'abord une si vive lumière , qu'elle n'osait l'attaquer. L'un enfin, par la profondeur de son génie et les incroyables ressources de son courage, s'élève au-dessus des plus grands périls, et sait même profiter de toutes les infidélités de la fortune ; l'autre , et par l'avantage d'une si haute naissance , et par ces grandes pensées que le ciel envoie , et par une espèce d'instinct admirable dont les hommes ne connaissent pas le secret , semble né pour entraîner la fortune dans ses desseins , et forcer les destinées.
Et afin que l'on vit toujours dans ces deux hommes de grands caractères , mais divers , l'un , emporté d'un coup soudain , meurt pour son pays , comme un Judas le Machabée ; l'armée le pleure comme un père , et la cour et tout le peuple gémissent ; sa piété est louée comme son courage , et sa mémoire ne se flétrit point par le temps ; l'autre, élevé par les armes au comble de la gloire comme un David, comme lui meurt dans son lit , en publiant les louanges de Dieu et instruisant sa famille , et laisse tous les cœurs remplis tant de l'éclat de sa vie que de la douceur de sa mort. Quel spectacle de voir et d'étudier ces
deux hommes, et d'apprendre de chacun d'eux toute l'estime que méritait l'autre !
( BosscET , Or. fun. du prince de Condé.)
Corneille et Racine. — Corneille nous assujettit à ses caractères et à ses idées; Racine se conforme aux nôtres -. celui-là peint les hommes comme ils devraient être; celui-ci les peint tels qu'ils sont. 11 y a plus dans le premier de ce que l'on admire et de ce que l'on doit même imiter; n y a plus dans le second de ce que l'on reconnaît dans les autres, ou de ce que l'on éprouve dans soi-même ; l'un élève, étonne, maîtrise, instruit; l'autre plaît , remue , touche, pénètre. Ce qu'il y a de plus beau , de plus noble et de plus impérieux dans la raison est manié par le premier ; et par l'autre , ce qu'il y a de plus flatteur et de plus délicat dans la passion. Ce sont dans celuilà des maximes , des règles et des principes; et dans celui-ci du goût et des sentiments. L'on est plus occupé aux pièces de Corneille ; l'on est plus ébranlé et plus attendri à celles de Racine. Corneille est plus moral , Racine plus naturel ; il semble que l'un imite Sophocle , et que l'autre doit plus à Euripide.
( La Bruyère , Caractères.)
Des deux souverains de la scène L'aspect a frappé nos esprits :
C'est sur leurs pas que Melpomène Conduit ses plus chers favoris ; L'un plus pur, l'autre plus sublime, Tous deux partagent notre estime Par un mérite différent ; Tour à tour il nous font entendre Ce que le cœur a de plus tendre , Ce que l'esprit a de plus grand.
( Lamoite, )
Exemple de similitude :
Le crime de David. — Le prophète Nathan dit à Darid : Il y avait deux hommes dans la même ville ; l'un était riche et l'autre pauvre. Le riche avait un grand nombre de brebis et de bœufs. Le pauvre n'avait rien qu'une petite brebis , qu'il avait achetée et nourrie , qui avait grandi parmi ses enfants , en mangeant de son pain , buvant de tya coupe et dormant sur son sein , et il la chérissait comme sa fille. Un étranger étant venu voir le riche, celui-ci ne voulut point toucher à ses brebis ou à ses bœufs pour lui faire festin ; mais il prit la bre-
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bis du pauvre et la donna à manger à son hôte. David entra dans une grande colère contre cet homme , et dit à Nathan : Vive le Seigneur ! celui qui a fait cette action est digne de mort ; il rendra 'a brebis au quadruple, pour en avoir usé de la sorte et pour n'avoir point épargné le pauvre. Nathan dit à David : C'est vous qui êtes cet homme. (Rois, liv. ii, chap. xii.)
Exemple de dissimilitude :
Saint Paul, ermite. — Aussi naïf qu'un enfant , quand il était abandonné à la seule nature , il semblait avoir tout oublié ou ne rien connaître du monde, de ses grandeurs, de ses peines, de ses plaisirs; mais quand Dieu descendait dans son âme , Paul devenait un génie inspiré, rempli de l'expérience du présent et des visions de l'avenir. Deux hommes se trouvaient ainsi réunis dans le même homme ; on ne pouvait dire lequel était le plus admirable , ou de Paul l'ignorant , ou de Paul le prophète , puisque c'était à la simplicité du premier qu'était accordée la sublimité du second.
( Chateaubriand.)
§ IlL — lia narration; g^enre historique.
La narration est l'exposé des faits, comme la description est l'exposé des choses, dit Marmontel. Une narration^ en particulier, est l'exposé d'un seul fait, réel ou supposé, depuis son origine jusqu'à son achèvement.
Il y a à cdnsidérer dans la narration les différentes parties qui la composent, les qualités qu'elle doit avoir, et ses différentes espèces.