‹ Cours abrégé de littératureChapitre 18 sur 61 · I. — lies parties de la narration · texte numérisé non relu

I. — lies parties de la narration

PouT bien raconter un fait, il faut trois choses : le bien connaître {invention), mettre les différents détails qui le composent dans le meilleur ordre {disposition), revêtir le récit de l'expression convenable {élocution).

De rioTeatien.

Le fait que l'on a à raconter peut être pris dans l'histoire ou dans la tradition, ou être de pure invention.

S'il esi pris dans l'histoire, il faut respecter la vérité historique, et par conséquent l'étudier assez, dans l'ensemble et dans les détails, pour ne rien dire qui soit contraire à la vérité.

S'il est pris dans la tradition, dans la mythologie, par exemple, dans les traditions populaires, etc., il faut se pénétrer de cette tradition, et ne rien dire qui la contredise, puisqu'il y a là comme une vérité de convention qu'il importe de respecter :

Achille déplairait moins bouillant et moins prompt. J'aime à lui voii' verser des pleurs pour un affront. A ces petits défauts , marqués dans sa peinture L'esprit avec plaisir reconnaît la nature. Qu'il soit sur ce modèle en vos écrits tracé; Qu'Agamemnon soit fier, superbe, intéressé ; Que pour ses dieux Énée ait un respect austère. Conservez à chacun son propre caractère. ( Boileau. )

Quand il s'agit de faits de pure invention, il faut conserver la vraisemblance des caractères, ne pas faire agir, par exemple, un vieillard comme un enfant, un homme emporté comme un homme patient, et s'attacher à ce que tout s'accorde bien avec les premières suppositions qu'on a faites.

Quel que soit le fait qu'on raconte, il faut avoir soin de faire attention aux circonstances de temps, de lieu, de personnes, de coutumes, etc. C'est ce qu'on appelle conserver la couleur locale. Boileau développe excellemment ce précepte :

Deis siècles, des pays étudiez les mœurs.

Les climats font souvent les diverses humeurs.

Gardez donc de donner, ainsi que dans Clélie (1) ,

L'air ni l'esprit français à l'antique Italie ;

Et , sous des noms romains faisant notre portrait ,

Peindre Caton galant et Brutus daraeret

(1) Roman du temps fort à )a mode.

Ne faites point parler vos acteurs au hasard ,

Un vieillard en jeune homme , un jeune hcmme en vieillard

Le temps , qui change tout , change aussi nos humeurs ; Chaque âge a ses plaisirs , son esprit et ses mœurs.

De la disposition.

La disposition comprend trois parties essentielles : Vexposition, le nœud et le dénoûmentj on y ajoute quelquefois des épisodes et d.es réflexions.

i^ Exposition. — L'exposition est le commencement, le début de la narration ; elle a pour objet de préparer les esprits, de déterminer le lieu de la scène, de faire connaître les personnages, et d'indiquer les événements antérieurs qui peuvent servir à faire comprendre ce qui va être dit.

L'exposition doit toujours être claire^ le plus souvent simple, quelquefois dramatique, pompeuse, ou tirée d'une circonstance particulière^

L'exposition est claire quand on ne dit que ce qu'il faut, sans s'embarrasser dans des détails inutiles, qui fatiguent l'attention, et sans avoir l'air de tourner autour du sujets comme un voyageur qui ne connaît pas sa route.

L'exposition doit ordinairement être simple et sans prétention; quand on commence, il vaut mieux promettre moins qu'on ne donnera, que de faire des promesses qu'on ne pourra remplir. Boileau a dii fort sagement, à la suite d'Horace :

Que le début soit simple et n'ait rien d'affeclé.

N'allez pas dès l'abord , sur Pégase monté ,

Crier à vos lecteurs d'une voix de tonnerre :

Je chante le 'vainqueur des vainqueurs de la terre.

Que produira l'auteur après tous ces granas cris ?

La montagne en travail enfante une souris.

Oh! que j'aime bien mieux cet auteur plein d'adresse (1),

Qui sans faire d'abord de si hautes promesses ,

Me dit d'un ton aisé , doux, simple, harmonieux :

Je chante les combats et cet homme pieux

Qui des bords phrygiens conduit dans VAusonie

Aborda le premier les champs de Lavinie.

Sa muse en arrivant ne met pas tout en feu ,

Et pour donner beaucouD ne nous promet que peu.

Quelquefois, pour rendre le début plus vif et plus saisissant, on jette tout à coup le lecteur au milieu du sujet, in médias res, et l'on revient plus tard si^r ses pas pour raconter les premiers événements.

La Fontaine commence ainsi une de ses fables :

Va-t'en , cliétif insecte , excrément de la tcn e ! C'est en ces mots que le Lion Parlait un jour au Moucheron.

Voilà une exposition dra?natique. En général ces débuts piquent vivement la curiosité; les lecteurs et les écrivains de nos jours en font un fréquent usage; mais il faut se garder d'en abuser, les réserver ordinairement pour les sujets graves et sévères, et ne les employer, dans les autres cas, que pour ménager quelque effet comique.

L'exposition />077i/)ew5e convient aux s-ijels quipr(5?ententun grand intérêt; il faut aussi ne s'en servir qu'avec la plus grande discrétion, dans la crainte de promettre plus qu'on ne peut tenir, comme lepoëte que critique Boileau :

Je chante le vainqueur des vainqueurs de la terre.

La Fontaine en a tiré un très-heureux effet dans sa fable des Animaux malades de la peste :

Un mal qui répand la terreur , Mal que le ciel , en sa fureur, Inventa pour punir les crimes de la terre , etc.

(1) Virgile, Enéide.

L'exposition tirée d^une circonstance particulière de lieu, de personnes, etc., produit souvent un grand effet, parce qu'elle attire tout d'abord l'attention de l'auditeur ou du lecteur. C'est ainsi que saint Paul, parlant devant l'Aréopage, prit le texte de l'inscription ; Au dieu inconnu, qu'il avait lue sur un autel d'Athènes :

Athéniens', dit-il , il me semble que la puissance divine vous inspire", plus qu'à tous les hommes , une crainte religieuse ; car, en traversant votre ville, et en contemplant les statues de vos dieux, j'ai rencontré un autel avec cette inscription : Au Dieu inconnu. Ce Dieu que vous adorez sans le connaître, c'est lui que je vous annonce, etc.

2* Nœud, — Le nœud est la partie de la narration où les intérêts se compliquent et entrent en lutte par suite d'incidents qui excitent dans l'âme du lecteur ou de l'auditeur l'incertitude et la curiosité; c'est le fond même de la narration, c'est là que se trouvent les développements de l'action, et c'est là que le narrateur doit concentrer ses plus puissants moyens.

Le nœud doit être conduit de telle sorte que le lecteur reste en suspens jusqu'à la fin, que sa curiosité soit de plus en plus excitée ; mais ce n'est pas dans des complications presque impossibles et dans d'inextricables enchevêtrements qu'il faut chercher ces effets : le nœud doit se former naturellement du développement des faits d'après le caractère des personnages et les événements qui viennent agir sur eux; s'il faut que l'esprit soit ému, il ne faut pas pour cela qu'il soit plongé dans la confusion et les ténèbres.

Voici un modèle de narration pour le nœud ; c'est le Fécit de la mort de Turenne par M""^ de Sévigné :

11 monta à cheval le samedi à deux heures , après avoir mangé j et

comme il avait bien des gens avec lui, il les laissa tous à trente pas de la hauteur où il voulait aller, et dit au petit d'Elbœuf : « Mon neveu, demeurez là; vous ne faites que tourner autour de moi, vous me feriez reconnaître. » M. d'Hamillon, qui se trouvait près de l'endroit où il allait, lui dit : « Monsieur, venez par ici ; on tirera du côté où vous allez. — Monsieur, lui dit-il , vous avez raison , je ne veux point du tout être tué aujourd'hui ; cela sera le mieux du monde. « Il eut à peine tourné son cheval , qu'il aperçut Saint-Hilaire , le chapeau à la main , qui lui dit : « Monsieur, jetez les yeux sur cette batterie que je viens de faire placer là. » M. de Turenne revint , et daas l'instant , sans être arrêté , il eut le bras et le corps fracassés du même coup qui emporta le bras et la main qui tenaient le chapeau de Saint- Hilaire. Ce gentilhomme ne le voit point tomber; le cheval l'emporte où il avait laissé le petit d'Elbœuf; il était penché le nez sur l'arçon ; dans ce moment le cheval s'arrête ; le héros tombe entre les bras de ses gens; il ouvre deux fois de grands yeux et la bouche, et demeure tranquille pour jamais.

Quelquefois le nœud se prolonge au moyen de certaines actions, de certains incidents introduits dans la narration et liés à l'action principale, mais qu'on pourrait d'ailleurs supprimer sans mutiler le récit de cette action : c'est ce qu'on appelle des épisodes (du grec épisodos, apporté du dehors), ou des digressions (du latin digredi, s'éloigner, s'écarter).

Les épisodes sont très-utiles dans les grands récits, comme l'épopée et le roman, pour reposer le lecteur, et ils peuvent alors supporter des développements qui en font de nouvelles narrations; dans les narrations plus courtes, ils doivent être brefs, se rattacher davantage au sujet et ne pas en retarder la marche.

Bossuet, dans le récit de la bataille de Rocroi , quitte de temps en temps son héros, le prince de Condé, pour parler de Beck, de l'infanterie espagnole et du comte de Fontaines, mais il ne le fait que pour relever le mérite du prince, pour augmenter l'intérêt de la narration, et tenir l'auditeur plus longtemps en suspens; ce sont des épisodes parfaitement rattachés à l'action :

A l'heure marquée, il fallut réveiller d'un profond sommeil cet autre Alexandre. Le voyez-vous comme il vole ou à la victoire ou à la mort? Aussitôt qu'il eut porté de rang en rang l'ardeur dont il était animé , on le vit presque en même temps pousser l'aile droite des enneinis, soutenir la nôtre ébranlée , rallier les Français à demi vaincus, mettre en fuite l'Espagnol victorieux , porter partout la terreur, et étonner de ses regards étincelants ceux qui échappaient à ses coups.

Restait cette redoutable infanterie de l'armée d'Espagne , dont les gros bataillons serrés , semblables à autant de tours , mais à des tours qui sauraient réparer leurs brèches , demeuraient inébranlables au milieu de tout le reste en déroute, et lançaient des feux de toutes parts. Trois fois le jeune vainqueur s'efforça de rompre ces intrépides combattants; trois fois il fut repoussé par le valeureux comte de Fontaines , qu'on voyait porté dans sa chaise , et , malgré ses infirmités , montrer qu'une âme guerrière est maîtresse du corps qu'elle anime; mais enfin il faut céder. C'est en vain qu'à travers des bois, avec sa cavalerie toute fraîche , Beck précipite sa marche pour tomber sur nos soldats épuisés ; le prince l'a prévenu , les bataillons enfoncés demandent quartier ; mais la victoire va devenir plus terrible pour le duc d'Enghien que le combat.

Pendant qu'avec un air assuré il s'avance pour recevoir la parole de ces braves gens , ceux-ci , toujours en garde , craignent la surprise de quelque nouvelle attaque ; leur effroyable décharge met les nôtres en furie. On ne voit plus que carnage ; le sang enivre le soldat , jusqu'à ce que ce grand prince , qui ne peut voir égorger ces lions comme de timides brebis , calma les courages émus , et joignit au plaisir de vaincre celui de pardonner. Quel fut alors l'étonnement de ces vieilles troupes et de leurs braves officiers lorsqu'ils virent qu'il n'y avait plus de salut pour eux que dans les bras du vainqueur ! De quels yeux regardèrent-ils le jeune prince, dont la victoire avait relevé la haute contenance, à qui la clémence ajoutait de nou /elles grâces ! Qu'il eût encore volontiers sauvé la vie au brave c mte de Fontaines ! Mais il se trouva par terre , parmi ces milliers de morts dont l'Espagne sent encore la perte. Elle ne savait pas qi^e le prince qui lui fit perdre tant de ses vieux régiments à la journée de Rocroi , en devait achever les restes dans les plaines de Lens. Ainsi la première victoire fut le gage de beaucoup d'autres. Le prince fléchit le genou, et, dans le champ de bataille, il rend au Dieu des armées la gloire qu'il lui envoyait. Là, on célébra Rocroi délivré, les menaces d'un redoutable ennemi tournées à sa honte, la Régence affermie, la

17i COURS DE LITTÉRATURE.

France en repos , et un règne qui devait être si beau, commencé pai un si heureux présage.

Les réflexions que le narrateur jette quelquefois au milieu de son récit forment également des digressions agréables. Lorsqu'elles sont naturelles et qu'elles font corps, pour ainsi dire, avec le reste de la narration, loin d'en retarder la marche, elles en augmentent l'intérêt. Il y en a des exemples dans la narration précédente.

3° Dénoûment. — Le dénoûment est le point oh. aboutit et se résout le nœud de l'action; il fait connaître le résultat heureux ou malheureux des événements racontés; il termine le fait. De là ses qualités :

Il doit être naturel, c'est-à-dire sortir naturellement des événements racontés ; mais en même temps imprévu, afin que la curiosité soit excitée jusqu'à la fin;

Il doit répondre à ce qui précède, et être plus intéressant encore que les faits qui l'amènent, sous peiné de faire dire :

La montagne en traTaQ enfante une souris ,

à moins qu'il ne s'agisse d'un dénoûment badin, qui plaît surtout parce qu'il est tout à fait inattendu , comme dans cette anecdote qu'on raconte de l'empereur Gailien :

Un marchand avait rendu à l'impératrice de fausses pierreries, pour Traies : cette princesse , irritée , voulut qu'on fit un exemple du fourbe. Gallien y consentit, et donna l'ordre de conduire le marchand sur l'arène pour l'y livrer aux bêtes. Le joaillier tremblait de tous ses membres; les spectateurs ne soufflaient datteute; on croyait voir à chaque instant s'élancer de sa loge un lion , un tigre ou un ours ; mais quelle fut la surprise lorsqu'on y vit paraître.. . un mouton ! Tout le monde se mit à rire. « Il a trompé , dil GaUien , et on le trompe. >♦

Enfin, le dénoûment doit être rapide et complet. Aussitôt que le résultat de l'événement est connu, l'intérêt

est épuisé , la curiosité satisfaite et le récit terminé Aller au delà, c*est ennuyer le lecteur ou l'auditeur ;

Tout ce qu'on dit de trop est fade et rebutant ;

L'esprit rassasié le rejette à l'instant. ( Boilead. )

Ce n'est donc plus le moment des longueurs et des développements, et l'on a justement reproché à La Fontaine d'avoir, dans sa Laitière et le Pot au lait, ajouté six Ters à ce dénoûment si complet et si agréable ;

Le lait tombe ; adieu veau , vache , cochon , couvée.

Cependant il peut arriver que les personnages aient été assez intéressants pour que l'on désire savoir ce qu'ils sont devenus ; dans ce cas , le narrateur peut le dire en quelques mots, et son récit aura cette espèce de complément qu'on appelle un achèvement.

De l'élocnlion.

On a vu les règles de Vélocufion dans ce qui a été dit sur les qualités du style et sur les figures. Les qualités générales du style appartiennent à tous les genres de narration; les qualités particulières conviennent aux différents genres, selon que la narration est du genre simple, du genre tempéré ou du genre sublime. Remarquons d'ailleurs que les différents genres peuvent

trouver mêlés dans un mêm.e récit.

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