II. — Qnalitég de la narration
Les qualités de la narration, à quelque genre qu'elle appartienne, sont : Vunité, la vraisemblance j la clarté, la brièveté, V intérêt et V agrément.
De rnoité.
Vunité est la qualité fondamentale de toute compo-
sition littéraire; elle est nécessaire aux récits les plus simples comme aux narrations les plus étendues. Ainsi, dans une narration, tous les faits, tous les personnages, les épisodes même et les ornements doivent concourir au même but, qui est de mettre en relief le fait principal; autrement, l'attention ne saurait plus à quoi s'arrêter, et l'intérêt s'affaiblirait.
L'unité n'empêche pas la variété , puisque la variété elle-même concourt à la faire ressortir, et elle comprend Vintégrité, c'est-à-dire qu'elle n'est complète que lorsque rien n'est omis d'important de ce qui appartient au sujet.
De la YraisemblaDce.
Le fait et les détails qui s'y rapportent doivent être vrais ou vraisemblables :
Rien n'est beau que le vrai -, le vrai seul est aimable ; Il doit régner partout, et même dans la fable.
(BOILEAD.)
On a dit plus haut, à propos de l'invention, ce qui se rapporte à cette qualité. L'esprit ne peut admettre que ce qui est vrai ou lui paraît tel. Si La Fontaine, mettant en présence la cigale et la fourmi, donnait la prévoyance à la première et la paresse à la seconde, il pécherait contre la vraisemblance ; c'est ainsi encore , comme on l'a vu, qu'en mettant en présence le chêne et le roseau, il disait d'avance au lecteur qu'il allait faire contraster la grandeur avec la petitesse, la force avec la faiblesse, et probablement l'orgueil avec la modestie. On ne peut pécher contre la vraisemblance que dans certains cas où l'on veut tirer un effet comique d'un rapprochement inattendu, ou d'une exagération volontairement mensongère, ou bien encore lorsqu'il s'agit de ces contes
fantastiques dans lesquels on permet à rimaginatiom df réaliser des choses même impossibles; mais, même dans tous ces cas , il y a encore une vraisemblance de convention qu'on ne peut violer impunément.
De la clarté.
La clarté d'un récit résulte du soin qu'on a de mettre si bien dans son jour le fait principal, que le lecteur puisse le saisir facilement dans son ensemble et dans ses détails. Pour cela, il faut s'attacher à Tordre, et élaguer impitoyablei^ient les détails inutiles.
De la brièveté.
La brièveté consiste à mettre dans un récit tout ce qu'il faut, et rien que ce qu'il faut. La brièveté s'oppose à ce qu'on prenne les choses de trop haut dans le début, à ce qu'on s'étende trop dans l'exposition, et demande qu'on s'arrête où il convient dans le dénoûment. Un récit de vingt pages peut être court, s'il ne contient que ce qui est utile; un récit de vingt lignes est trop long s'il pouvait être renfermé dans dix.
Le moyen de paraître court, même dans un long récit, c'est d'être toujours agréable, de soutenir l'intérêt par des détails et de tenir toujours l'attention en haleine : un chemin long, mais riant et uni , fatigue moins qu'un chemin plus court, qui est triste et escarpé.
C'est Boileau qui est long, c'est La Fontaine qui est court, et c'est lui qui a le mieux compris le précepte de Boileau lui-même ;
Soyez Tif et pressé dans vos narrations.
Il ne faut pas surtout que la brièveté nuise à la clarté :
Breyis esse laboro, Obscurus Co. (Horace.)
J'éTite d'être long , et je deviens obscur,
( BOILEAC. )
De l'intérêt.
Il y a deux sortes d'intérêts dans une narration : l'intérêt du sujet, qui dépend de l'importance de l'événement, comme la bataille de Rocroi, la mort de Louis XVI, la bataille de Waterloo, et l'intérêt de l'art ou de la composition, qui résulte du talent du narrateur.
Vintérêt de la composition consiste à attacher le lecteur au fait qu'on raconte^ et à lui inspirer le désir d'en connaître le dénoûment : il doit commencer dès les premiers mots, aller toujours croissant, et ne s'arrêter qu'à la fin du récit. Il provient d'ailleurs ou de l'action ellemême, ou de la nature des obstacles qui retardent le dé noûment et le rendent plus incertain. On en a vu des exemples dans toutes les narrations citées précédemment.
De l'agrément.
V agrément de la narration consiste dans le judicieux emploi des ornements que comporte le sujet. Parmi ces ornements se trouvent : le style, qui doit être approprié à la nature du sujet; les épisodes, qui reposent l'esprit tout en augmentant l'intérêt du récit, quand ils sont convenablement placés , et les réflexions, qui doivent se fondre dans le récit, sous peine de donner à la narration un air sentencieux et philosophique, qui refroidirait l'intérêt.
Il y a encore un moyen de rendre le récit plus agréable et plus vivant : c'est le dialogue, qui rompt heureusement la monotonie de la narration et qui permet de mettre mieux enjeu les passions des personnages.