III. — Différentes espèce« de narrations
Il y a deux grandes classes de narrations : la narra-
iion historique , qui raconte des faits véritables, et la narration poétique ou fabuleuse , qui fait le récit d'événements supposés.
La narration historique peut se diviser en trois espèces : la narration historique proprement dite , oii l'on fait l'exposé exact et fidèle d'un événement réel ; la narration oratoire, où, sans altérer les faits, on a soin de jes présenter sous un jour favorable à la cause que l'on soutient; et la narration mixte ou amplifiée, qui ajoute aux événements réels des détails, des circonstances, des réflexions ou des tableaux imaginaires, mais vraisemblables et intéressants.
Il existe une autre espèce de narration, qu'on appelle narration badine , parce qu'elle a principalement pour but de plaire par le récit d'un fait amusant, réel ou supposé. Quand le fait est réel, elle appartient à la narration historique; elle prend le nom ([''anecdote, lorsqu'elle est le récit court et intéressant d'un événement, d'un trait remarquable ou spirituel. Si le fait raconté est imaginaire, la narration badine prend le nom de conte.
.Narration historiqne.
La narration historique proprement dite étant l'exposé exact et fidèle d'un événement réel, doit rendre tout l'événement et le rendre tel qu'il est, sans y rien ajouter, sans en rien retrancher. Cela n'exclut pas d'ailleurs les ornements qu'on peut tirer de réflexions faites à propos , de faits épisodiques qui jettent de la variété dans le récit, ou de descriptions de lieux et de personnages qui se fondent naturellement dans le sujet.
Les qualités propres à la narration historique sont : la vérité, Vimpartialitéf Vordre et la moralité,
La vérité n'affirme que les faits certains et donnô pour douteux ceux qui le sont réellement.
V impartialité raconte les faits tels qu'ils sont, sans égard pour les hommes ou les partis ; elle n'est pas Vindifférence^ qui raconterait du même ton les actes vertueux et les actes coupables , qui resterait aussi froide devant un acte héroïque que devant l'action la plus commune; l'impartialité s'allie à la justice, qui blâme ce qui est mal, loue ce qui est bien, et qui prend parti pour la vertu contre le vice, pour la vérité contre l'erreur, pour les victimes contre les bourreaux.
Vordre met chaque détail dans l'endroit qui lui convient; dans l'histoire, c'est généralement l'ordre chronologique qu'il convient de suivre, mais on s'en écarte utilement pour expliquer tout de suite un fait important et le mettre dans tout son jour.
La moralité juge les hommes et les faits d'après les leçons qui font de l'histoire l'institutrice du genre humain; elle n'oublie pas qu'il entre dans l'histoire deux éléments qui donnent la clef de tous les faits, la liberté humaine et la Providence divine, et elle condamne à la fois l'école fataliste, qui supprime la liberté et la Providence, et l'école descriptive, qui ne voit que des faits sans signification.
Le style de la narration historique doit être sobre et simple, comme l'exige la loi de l'exactitude, ce qui n'empêche pas qu'il puisse s'élever dans l'occasion jusqu'au sublime; il doit être en même temps vif et rapide, afin que l'intérêt ne languisse pas.
La Bible offre de nombreux modèles de narration historique : l'histoire de Joseph, celle de Tobie, la passior du Sauveur, les récits si simples et si touchants de TÉ» vangile et des Actes des apôtres. Les historiens grecs ei latins, Hérodote, Xénophon, Tite-Live, Salluste, Tacite offrent des modèles que les écrivains français, Bossuet, M'"'' de Sévigné, Chateaubriand, et tant d'autres ont
égalés el quelquefois surpassés. On peut se rappeler ici le récit de la bataille de Rocroy, par Bossuet, et de la moi't de Turenne, par M™^ de Sévigné.
Narration oratoire.
La narration oratoire ne doit pas altérer la vérité, mais elle ne se propose pas de mettre le fait dans tout son jour; son but est de l'exposer dans le jour le plus favorable à la cause ou au héros dont on s'occupe. On y reviendra dans la partie consacrée à la rhétorique.
Narration mixte.
La narration mixte tient de l'histoire et de la fable; le fond du récit est vrai^, mais c'est l'imagination qui en invente les circonstances; elle est, à proprement parler, le récit d'un événement véritable, présenté avec des détails, des circonstances, des tableaux imaginaires, mais vraisemblables et intéressants.
La narration mixte présente un des exercices les plus utiles de la composition Httéraire. Un fait vrai étant donné, le jeune humaniste l'étudié dans son fond et dans ses circonstances; son imagination lui retrace les lieux et les personnages; il voit ceux-ci agir et parler; il pénètre dans leurs pensées les plus secrètes; il voit les motifs qui les ont fait agir, et il les met alors en scène dans un récit vivant et animé. Tantôt c'est une description, tantôt ce sont des réflexions; puis c'est un dialogue qu'il imagine, ou un discours. Il a soin de ne rien dire qui soit contraire à la vérité historique connue ; mais dans les limites de cette vérité il se meut librement, et s'il ne dit pas ce qui est réellement arrivé, il dit ce qui a pu arriver, ce qui est vraisemblablement arrivé, ce qui a pu être dit ou pensé, ce qui a vraisemblablement été dit ou pensé.
COVRS ABRÉGÉ DE LITTÉRAT. il
Les historiens anciens ne craignaient pas d'embellir ainsi leurs récits, en faisant parler leurs personnages; l'histoire est devenue plus sévère de nos jours, mais la poésie s'est emparée de l'histoire, qui lui fournit un fond solide, pour faire des récits agréables et intéressants. Le roman historique, les tragédies prises dans l'histoire, ne font pas autre chose qu'amplifier ainsi les faits connus en les embellissant par des circonstances vraisemblables.
Racine s'est admirablement inspiré des récits bibliques dans ses deux tragédies d'Esther et d'Athalie; qu'on se rappelle à ce sujet la manière dont Esther raconte son élévation au trône de Perse à la place de Vasthi.
A la narration mixte se rattache la légende^ non celle qui est le récit de la vie merveilleuse des saints, mais celle qui ajoute à ce récit les circonstances moins authentiques fournies par la tradition populaire , ou même des circonstances fournies par l'imagination, soit pour embellir le récit, soit pour le développer ou pour en reher ensemble les différentes parties. La qualité fondamentale du style de la légende est la simplicité.
Narration poétiqne ou fabuleuse.
La narration fabuleuse ou poétique est le récit d'événements feints, mais vraisemblables; elle ne connaît d'autres limites que celles de la possibilité et de la vraisemblance. Faite surtout pour plaire à l'imagination, elle ne doit pas cependant négUger d'instruire et de satisfaire la raison, en même temps que la sensibilité. Elle atteindra son but :
1° En choisissant un sujet qui, par son originaKté, puisse intéresser vivement;
2° En l'embellissant de tous lés charmes du style, employés avec goût et à propos;
3° En présentant les faits de manière à les rendre
croyables (1).
Narration badine.
La narration badine est l'exposé d'un fait amusant, véritable OU supposé; elle a pour but de plaire; elle ne doit pas négliger d'instruire tout en amusant, mais elle doit cacher la leçon sous les fleurs. Une grande partie du mérite de ces récits consiste dans la forme , qui doit être à la fois simple et élégante ; des traits spiri-j tuels , des descriptions agréables , une sorte de négligence douce et facile, sans trivialité et sans incorrection, voilà ce qui convient. Les contes de Perrault , un grand nombre d'anecdotes racontées par divers auteurs, plusieurs lettres de M™® de Sévigné, beaucoup de fables de La Fontaine, offrent des modèles de narrations badines.
Voici le récit d'une anecdote, qu'on peut intituler, la Tabatière de Frédéric II :
Frédéric, roi de Prusse , prenait beaucoup de tabac ; pour s'éviter la peine de fouiller dans sa poche , il avait fait placer sur'cbaque cheminée de son appartement une tabatière où il prisait au besoin. Un jour, il voit de son cabinet un de ses pages qui , ne se croyant pas TU , et curieux de goûter du tabac royal, mettait sans façon les doigts dans la boite ouverte sur la cheminée de la pièce voisine. Le roi ne dit rien d'abord ; mais , au bout d'une heure , il appelle le page , se fait apporter la tabatière , et après avoir mvité l'indiscret à y prendre une prise : « Comment trouvez-vous ce tabac ? — Excellent , Sire. — Et cette tabatière ^ — Superbe , Sire. — Eh bien 1 monsieur, prenez-la , car je la crois trop petite pour nous deux. »
(Arnault.)
S IV. — JLa dissertation s genre didactique.
Défiûition de la dissertation.
La dissertation^ en général , est l'examen d*un point ou de quelques points d'un sujet, ce qui la distingue du
(1) L'abbé Jeanmaire, Cours de littérature.
484 COURS DE UTTÈRATDRE.
traité, qui embrasse un sujet tout entier; mais, au point de vue de la composition littéraire et des exercices que font les humanistes pour arriver à bien écrire, on donne spécialement le nom de dissertation aux compositions qui ont pour objet une vérité religieuse, philosophique ou littéraire, et qui ont pour but direct d'instruire, d'é? tablir un principe ou d'en montrer l'application.
La dissertation appartient donc au genre didactique^ dont le but est d'instruire (du grec didacticos, qui instruit); elle est une œuvre de raisonnement plutôt que d'imagination; c'est surtout la vérité qu'elle doit chercher, et la raison qu'elle doit consulter.
Rien n'est beau que le vrai ; le vrai seul est aimable.
Aimez donc la raison : que toujours vos écrits Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.
Qualités générales de la dissertation.
Quatre qualités sont essentielles à toute dissertation : Vexactitude, la clarté, Vordre et la brièveté.
V exactitude suppose la connaissance du sujet, qui ne s'acquiert que par l'étude et par la réflexion.
La clarté, nécessaire dans toute composition littéraire, l'est plus encore, s'il est possible, dans une composition qui a pour objet d'instruire : voir, c'est savoir, a-t-on dit; instruire, c'est donc faire voir.
Vordre est une des conditions de la clarté; le moyen de remplir cette condition est de bien posséder son sujet, et d'en disposer les différentes parties de manière que l'esprit saisisse plus facilement les détails et l'ensemble.
La 6n'èt;e/e est une autre condition de la clarté; l'esprit s'embarrasse dans les détails superflus et perd de vue l'objet principal qu'oï. veut lui montrer.
COMPOSITION. — GENRES DE COMPOSITION. i85
Différentes espèces de dissertations.
Les principales espèces de dissertations qu'on fait or dinairement pour s'exercer à la composition littérair peuvent se classer sous les titres suivants ; Politique Critique ou Analyse littéraire. Dissertation religieuse ou morale , Dissertation philosophique, Dissertation littéraire, Dialogue^ Parallèle {\). On a déjà parlé des parallèles; on n'aura besoin de s'occuper ici que des autres espèces de dissertations.
Polémique.
Les œuvres de polémique (du gvec polémicos , guerrier, qui appartient à la guerre) ont pour but de défendre la vérité et de combattre l'erreur ; celles qui se proposent un autre but, un but contraire, sont des œuvres malsaines.
En général, dans ces sortes de dissertations, l'on expose en quelques mots la doctrine de l'adversaire, puis on relève les méprises, on montre la fausseté des principes ou des faits qu'il avance ou des conséquences qu'il en tire. Quand il s*agit d'un adversaire à qui l'on peut supposer de la bonne foi, il convient de relever les erreurs avec beaucoup de douceur et de courtoisie ; dans le cas contraire, l'ironie, la plaisanterie ;, l'indignation même peuvent se mettre de la partie pour l'accabler.
S'il s'agit d'un écrit licencieux;ou impie, l'indignation n'est que trop justifiée, et l'écrivain doit s'efforcer de faire passer dans l'âme du lecteur les sentiments dont il est animé.
L'abbé Guénée, dans ses Lettres de quelques Juifs en
(1) L'histoire , l'apologue , le roman , la satire , etc., rentrent dans le genre didactique : on s'en occupera plus tard ; il ne s'agit ici , cela ue doit pas être oublié , que des exercices de composition.
réponse à Voltaire, fournit d'excellents modèles de polémique assaisonnée de plaisanterie; les Conférences des Frayssinous, des Ravignan, des Lacordaire, etc., ont donné dans ce siècle des modèles de polémique g^ave, élevée, éloquente ; la presse religieuse en fournit presque chaque jour.
Critique littéraire.
La critique littéraire est l'examen raisonné des ouvrages de l'esprit. Elle doit être éclairée , consciencieuse, équitable; appliquer à l'œuvre jugée les règles formulées par le goût, s'abstenir de tout esprit de parti, approuver et louer ce qui est bon, blâmer et réprouver ce qui est mauvais.
Aristarque, chez les Grecs, Cicéronet Quintilien, chez les Romains, et chez nous, Fénelon, Boileau, Voltaire, souvent Fréron, le Batteux, la Harpe, Marmontel, MM. Villemain, Saint-Marc Girardin, Nisard, Patin, etc., ont donné d'excellents modèles de critique littéraire.
La critique littéraire est nécessairement accompagnée d'une analyse du morceau ou de l'œuvre qui est jugée. On peut avoir aussi à ne faire qu'une analyse ou abrégé sommaire de l'œuvre, poëme, tragédie, comédie, discours, etc. Il ne faut pas se contenter, dans ce cas, d'abréger l'auteur et croire qu'on a atteint le but en le réduisant à un petit nombre de phrases. L'analyse rejette les détails secondaires, mais c'est pour mettre en lumière les points importants ; pour la bien faire , il importe de rechercher le but que s'est proposé l'écrivain, puis d'étudier son plan, enfin d'être bref en même temps que complet, instructif et intéressant. Alors l'exercice de l'analyse produit tous ses avantages : il force à se rendre compte de ce qu'on lit, il ouvre l'intelligence , déve-
loppe le jugement, étend le cercle des idées , et accoutume à les disposer avec ordre.
Dissertation religieuse on morale.
La dissertation religieuse ou morale expose, dans une composition d'une médiocre étendue, une vérité chrétienne, un devoir, une vertu; elle demande deVélévor tien et de la gravité dans les pensées, un style noble et sérieux , une douce et pénétrante chaleur , et elle doit joindre à la solidité du fond le charme de la forme ; ce n'est pas assez de démontrer la vérité et le devoir, il faut les faire aimer.
Dissertation philosophique.
La dissertation philosophique doit avoir les mêmes qualités que la dissertation religieuse ; elle se propose de démontrer une vérité, et tout en la démontrant elle cherche à plaire afin de faire accepter plus facilement ses preuves.
Dissertation littéraire.
La dissertation littéraire diffère de la critique litté raire et de l'analyse littéraire en ce qu'elle roule, non sur un morceau à juger ou sur une œuvre à analyser mais sur un auteur dont on apprécie d'une manière plus générale le caractère, le génie, le talent, le styie, les œuvres, etc., ou sur un précepte de littérature dont on donne les développements et la raison d'être.
Le discours de Buffon sur le style est une dissertation étendue sur les règles de l'art d'écrire ei sur les qualités du style. Citons un passage :
Pour bien écrire, il faut posséder pleinement son sujet-, il faut y réfléchir assez pour voir clairement l'ordre de ses pensées , et en former une suite, une chaîne continue, dont chaque point représente une idée; et lorsqu'on aura pris la plume il faudra la conduire suc-
cessivement sur ce premier trait , sans lui permettre de s'en écarter, sans l'appuyer trop inégalement , sans lui donner d'autre mouvement que celui qui sera déterminé par l'espace qu'elle doit parcourir. C'est en cela que consiste la sévérité du style , c'est aussi ce qui en fera l'unité et ce qui en réglera la rapidité , et cela seul aussi suffira pour le rendre précis et simple , égal et clair, vif et suivi . A cette première règle , dictée par le génie , si l'on joint de la délicatesse et du goût, du scrupule sur le choix des expressions, de l'attention à ne nommer les choses que par les termes les plus généraux , le style aura de la noblesse; si l'on y joint encore de la défiance pour son premier mouvement , du mépris pour tout ce qui n'est que brillant , et une répugnance constante pour Téquivoque et la plaisanterie, le style aura de la gravité, il aura même de la majesté; enfin, si l'on écrit comme l'on pense , si l'on est convaincu de ce que l'on veut persuader, cette bonne foi avec soi-même, qui fait la bienséance pour les autres et la vérité du style, lui fera produire toiit son effet, pourvu que cette persuasion intérieure ne se marque pas par un enthousiasme trop fort , et qu'il y ait partout plus de candeur que de confiance , plus de raison que de chaleur.
Dq dialogue.
Le dialogue (du grec dialogos, entretien) est un entretien entre deux ou plusieurs personnes. En littérature, on donne ce nom à une composition dans laquelle l'écrivain traite son sujet en se servant de cette forme.Uy a des genres de compositions qui ne peuvent être traités autrement, comme la tragédie, la comédie, et en général le drame. Dans presque tous les genres on peut introduire le dialogue, comme dans l'histoire et le roman, ce qui donne ordinairement plus de vie et d'intérêt au récit. Il ne s'agit ici que du dialogue pris comme moyen de développer un enseignement, de faire mieux ressortir une vérité qu'on veut établir, de mieux peindre un caractère ou plusieurs caractères qu'on place en opposition; en un mot, du dialogue qui n'est qu'une forme particulière de dissertation.
Platon et Lucien, chez les Grecs, Cicéron et plusieurs
Pères de l'Église, chez les Latins, et, chez nous, Fénelon, Fontenelle, de Maistre , ont excellé dans ce genre de dialogue, auquel on donne, selon les circonstances, le nom de dialogue littéraire ou de dialogue philosophique.
Les interlocuteurs sont le plus habituellement au nom. bre de deux ou trois : c'est assez pour mettre les carac* tères et les opinions en opposition ; un plus grand nombre serait une cause de confusion, à moins qu'ils ne soient que des auditeurs, ou qu'ils ne parlent qu'à de rares intervalles. Ordinairement, quand il y a trois interlocuteurs, l'un expose l'objet de la discussion et la solution qui lui paraît la meilleure, l'autre fait les objections, et le troisième intervient pour mettre la vérité entre les deux extrêmes, ou pour prononcer le jugement définitif entre les deux adversaires. C'est ainsi que Joseph de Maistre a procédé dans le chef-d'œuvre de discussion qu'il a intitulé : Soirées de Saint-Pétersbourg.
Quel que soit l'objet du dialogue, il doit avoir pour qualités essentielles le naturel et la brièveté, c'est-à-dire que chaque interlocuteur doit tenir un langage convenable à sa situation, à son caractère, aux sentiments qui l'animent, et qu'il faut rejeter tout ce qui n'est pas nécessaire à la clarté, tous les détails languissants et ennuyeux qui ne pourraient que refroidir l'intérêt.
,§Y. — Des lettres; g^enre épistolaire*
Définition de la lettre.
Une lettre est un entretien par écrit avec une personn . absente, ou encore la transmission par écrit des pensées et des sentiments ; c'est une conversation ou une allocution écrite.
En littérature, on donne le nom d'épître (du grec épistolé envoi, message) aux compositions , ordinairement en
vers , qui prennent la forme de lettres adressées à des personnes absentes; c'est pour cela que le genre de littérature qui désigne ces sortes de compositions s'appelle genre épistolaire.
Qualités générales des lettres.
Les qualités générales des lettres se tirent de la définition même de ces sortes de compositions. Une lettre étant une conversation écrite, elle doit avoir tous les caractères de la conversation, la simplicité^ le naturel, la facilité, Vabandon et la convenance ; mais, comme cette conversation est écrite, elle exige plus de correction, plus de soin qu'un simple entretien.
La simplicité demande qu'on écrive comme on parle (quand on parle bien, cela s'entend); elle repousse un ton trop élevé, des ornements superflus. « Écrivez simplement, dit Fénelon^ et avec une certaine exactitude sérieuse et modeste, qui fait plus d'honneur que les lettres les plus élégantes et les plus gracieuses. »
Le naturel exclut l'affectation, la roideur, tout ce qui sent la recherche et la prétention ; il veut, comme le dit M™^ de Sévigné, « un style juste et court, qui charme et qui plaît au souverain degré. — Vous me dites plaisamment, dit-elle ailleurs à sa fille, que vous croiriez m'ôter quelque chose en polissant vos lettres. Gardezvous bien d'y toucher, vous en feriez des pièces d'éloquence. Cette pure nature dont vous parlez est précisément ce qui est beau et ce qui plaît uniquement. » Elle dit encore dans un autre endroit : « Soyez vous et non autjiii; votre lettre doit m'ouvrir votre âme, et non votre bibliothèque. » Ce sont là des conseils excellents donnés par une femme que personne n'a surpassée dans l'art d'écrire les lettres. Cependant les jeunes humanistes ne doivent pas oublier qu'on n'acquiert un style naturel et
facile qu'après s'être longtemps exercé à la eomposi» tion.
La facilité exclut tout ce qui sent la gêne, tout ce qui décèle l'étude et le travail ; mais, ne l'oublions pas, c'est à force de travail qu'on fait disparaître la trace du travail.
L'abandon, qui ne conviendrait pas dans une lettre écrite à un supérieur à qui l'on doit du respect^ convient aux lettres familières écrites entre amis ou dans les rapports de famille ; il permet de passer brusquement d'une idée à une autre, et dispense des transitions.
L'abandon, la simplicité et le naturel s'accordent parfaitement avec Vesprit , mais cet esprit doit lui-même être naturel, et paraître plutôt trouvé que cherché. Tantôt c'est une comparaison nouvelle, tantôt une fine allusion, un rapprochement inattendu, une métaphore originale, une citation, une description, une antithètse, un contraste, etc. Ajoutons^ enfin, que le genre épistolaire admet tous les tons, comme il peut renfermer tous les genres de compositions, et qu'il peut s'élever jusqu'à la plus sublime éloquence sans violer les règles du goût. On trouvera plus loin des exemples.
la coDvenauce.
La convenance dans les lettres exige que l'on n'oublie jamais ce que Ton est par rapport [à la personne à qui l'on écrit, et ce qu'on lui doit, soit de respect, soit de reconnaissance.
Les qualités des personnes à qui l'on écrit imposent des devoirs particuliers : on^n'écrit pas à un supérieur comme à un égal ou à un inférieur, à une femme comme à un homme, à un vieillard comme à un jeune homme, à un père ou à une mère comme à un camarade ou à un enfant, à un inférieur comme à un égal, etc. Dans toutes
ces circonstances, il y a des règles imposées pour les bienséances, révélées par le tact, et qu'on ne viole qu'au risque de passer pour impoli ou mal élevé.
En général, il faut écrire à un supérieur avec respect, mais sans flatterie ni bassesse; à un égal, avec une familiarité polie ; à un inférieur, avec bonté et condescendance.
C'est encore à la convenance qu'appartient ce qu'on appelle le cérémonial des lettres : ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans les détails, parce que ces détails ne sont pas du domaine de la littérature; mais il faut savoir que l'usage et les convenances ont établi à cet égard une multitude de règles qu'il importe d'observer avec soin. La nature et le format du papier, la largeur des marges, les titres à placer ou non en vedette, les formules de politesse qui doivent terminer les lettres, la place de la date, la manière de plier la lettre, de la cacheter, d'en mettre l'adresse, tout se trouve réglé, et rien de tout cela ne doit être négligé, surtout lorsqu'on écrit à des supérieurs ou même à des égaux avec qui l'on n'est pas sur le pied de la plus intime familiarité. Il n'est pas jusqu'au post-scriptum ^ c'est-à-dire à ce qu'on écrit après les dernières politesses , et quand la lettre est déjà terminée, qui n'ait ses règles ; car il doit être court, et n'est permis que dans les lettres familières.
Différentes espèces de lettres.
Les circonstances dans lesquelles on a à écrire sont si ombreuses et si variées, qu'il serait difficile d'énumérer toutes les espèces de lettres qui peuvent être composées et d'en établir les règles particulières; on peut toutefois les classer toutes dans trois genres principaux : Lettres familières ou d'amitié. Lettres de convenance o\i de politesse, Lettres d'affaires.
Lettres familières.
Le principal mérite de la lettre familière est l'effusion franche et sincère des sentiments qu'on éprouve; c'est surtout à ce genre de lettres que conviennent toutes les qualités qui ont été énumérées plus haut : simplicité^ naturel^ abandon, esprit. « 11 faut un peu , entre bons amis, dit M™' de Sévigné, qui joint si bien l'exemple au précepte , laisser trotter les plumes comme elles veulent; la mienne a toujours la bride sur le cou. » Mais gardez-vous de laisser dégénérer la familiarité en grossièreté, et conservez toujours le bon ton et une certaine réserve même dans vos plus intimes épanchements. Le moyen le plus sûr de ne pas pécher contre ces règles est de n'avoir dans le cœur que des sentiments nobles et purs, en un mot d'être chrétien : un sentiment vrai et pur, dit un maître expérimenté, communique aux épanchements de l'amitié un charme inexprimable (1) ; on peut bien le voir dans les lettres de saint Basile et de saint Grégoire de Nazianze, et dans celles de saint Jérôme, de saint Bernard, de saint François de Sales, etc.
M""* de Sévigné raconte ainsi une anecdote de cour à sa fille :
Il faut que je vous conte une petite historiette qui est très -vraie, qui vous divertira. Le roi se mêle depuis peu de faire des vers ; il fit l'autre jour un petit madrigal que lui-même ne trouva pas joli. Un matin il dit au maréchal de Grammont : « Monsieur le ïuaréchal, lisez, je vous prie , ce petit madrigal , et voyez si vous en ayez jamais vu un si impertinent : parce qu'on sait que depuis peu j'aime les vers, on m'en apporte de toutes les façons. » Le maréchal , après ravoir lu , dit au roi : « Sire, Votre Majesté juge divinement bien de toutes choses , il est vrai que voilà le plus sot et le plus ridicule madrigal que j'aie jamais lu. » Le roi se mit à rire , et lui dit : « N'est-il pas vrai que celui qui l'a fait est un fat ? — Sire , il n'y a pas moyen de lui donner
(1) P. Broeckaerr- Guide du jeune littérateur.
194 COURS DE UTTÉRATURE.
nn autre nom. — Eh bien, dit le roi , je suis ravi que vous m'en ayez parlé si bonnement ; c'est moi qui l'ai fait. — Ah ! Sire, quelle trahison ! Que Votre Majesté me le rende ; je lai lu brusquement. — Non , monsieur le maréchal , les premiers sentiments sont toujours les plus naturels. » Le roi a beaucoup ri de cette folie, et tout le monde trouve que voilà la plus cruelle petite chose qu'on puisse faire à un vieux courtisan •
lettres de politesse.
Les lettres de convenance ou de politesse sont celles que la civilité, l'étiquette ou les devoirs de position nous obligent à écrire; elles demandent une politesse aisée, une élégance naturelle; l'abandon n'est plus de mise, la négligence serait une faute, la brièveté est un mérite.
Il y a une multitude de circonstances dans lesquelles la politesse oblige d'écrire : souhaits de nouvel an à des parents, à des parrains et marraines, souhaits de fête, félicitations à l'occasion d'un succès, d'un avancement, d'un mariage, d'une naissance, compliments de condoléance à l'occasion d'un malheur, d'une mort.
Quand la circonstance est ordinaire, comme les souhaits de nouvel an, de fête, etc., soyez court et tâchez d'être neuf, sinon dans le fond, au moins dans la forme; qu'on sente que les vœux que vous formez partent du cœur, et, s'il est possible, rattachez l'expression de vos vœux à quelque particularité intéressante des relations que vous avez avec la personne à qui vous écrivez.
Il convient aussi d'être très-court dans les félicitations, et il n'importe pas moins que les sentiments exprimés sortent d'un cœur qui se réjoiiit sincèrement du bonheur d'autrui. Lorsqu'on adresse de^ félicitations à l'occasion d'un succès, d'un avancement, il est bon d'appuyer délicatement sur le mérite qui a valu le succès, sur les titres acquis à l'avancement, et de complimenter ainsi sans basse flatterie.
Les compliments de condoléance demandent une
grande délicatesse de touche. Comme le mot lui-môme l'indique, il faut entrer dans les douleurs de la personne à qui l'on écrit, suggérer doucement les motifs de consolation, faire appel aux sentiments de foi, si Ton aie bonheur de s'adresser à une personne chrétienne. Il peut être quelquefois utile de détourner peu à peu l'attention de la personne affligée de l'objet de son affliction; mais il serait aussi cruel qu'inconvenant de le faire brusquement, et de prétendre adoucir la douleur en se livrant à des plaisanteries déplacées.
M™*» de Sévigné écrit à sa fille, M*^* de Grignan, sur la mort de l'archevêque d'Arles, oncle de M. de Grignan :
Vous avez bien raison , ma chère enfant , de'croire que je suis bien affligée de la perte- de M. l'arctievêque. Vous ne sauriez vous représenter combien le vrai mérite , la rare vertu , le bon esprit et le cœur parfait de ce grand prélat me le font regretter ! Je ne puis songer à sa bonté pour sa famille , à sa tendresse pour tous en général , et pour vous et pour votre fils en particulier, sans qu'il me paraisse dans votre maison un grand vide qui ne se remplira jamais ; non, jamais ! Je ne crains pas de le dire : il n'y a point d'esprits ni de cœurs sur ce moule ; ce sont des sortes de métaux qui ont été altérés par la corruption du temps , et il n'y en a plus de cette vieille roche. Vous avez compris mes sentiments ; vous m'avez fait bien de l'honneur, et je vous le rends en voyant les vôtres tels qui sont. H faut avoir un peu de ce bon aloi que nous regrettons , pour sentir cette perte comme nous la sentons. Cette louange doit passer, car je suis persuadée qu'on est plus ou moins touché de ses grandes qualités, selon qu'on y a plus ou moins de rapport.
Jean-Jacques Rousseau écrit au maréchal de Luxembourg, qui venait de perdre sa sœur, j\P^ de Villeroi :
J'apprends , monsieur le Maréchal , la perte que vous venez de faire , et ce moment est un de ceux où j'ai le plus de regrets de n'être pas auprès de vous : car la joie se suffît à elle-même , mais la tristesse a besoin de s'épancher, et l'amitié est bien plus précieuse dans la peine que dans le plaisir. Que les mortels sont à plaindre de se faire entre eux des attachements durables! Ah! puisqu'il faut passer sa vie à pleurer ceux qui nous sont chers , à pleurer les uns morts ,
les autres peu dignes de vivre, que je la trouve peu regrettable à tous égards ! Ceux qui s'en vont sont plus heureux que ceux qui restent ! ils n'ont plus rien à pleurer. Ces réflexions sont communes : qu'importe? en sont-elles moins naturelles ? Elles sont d'un homme plus propre à s'affliger avec ses amis qu'à les consoler, et qui sent aigrir ses propres peines en s'attendrissant sur les leurs.
Lettres d'affaires.
Les lettres d'affaires doivent être sérieuses, simples, aussi courtes et surtout aussi claires que possible, quand il ne s'agit que d'affaires qui présentent des données positives, comme des lettres d'intérêt pécuniaire et de commerce. La netteté et la brièveté n'excluent pas le respect de la langue; aussi faut-il s'asbtenirde ces locutions vicieuses qu'on ne rencontre que trop souvent : Fn conséquence de votre honorée du...; nous vous réciproquons...; J'ai reçu la vôtre du...^ etc.
Boileau écrit à son neveu ;
J'ai reçu , mon très- cher et très- exact neveu, mon ordonnance de payement; elle est en très-bonne forme. Mais plût à Dieu que vous la pussiez aussi bien faire payer que vous la savez faire expédier ! Il y a tantôt dix mois que je suis à solliciter, et qu'on répond au trésor royal -. Il n'y a point d'argent... Si cela dure, je vois bien qu'au lieu de louis d'or je vais amasser dans mon coffre quantité de beaux modèles de lettres financières. Je vous donne le bonjour.
Les lettres d'affaires qui touchent à des points d'une nature plus délicate exigent beaucoup de tact et ce soin.
Une lettre de demande doit faire valoir modestement les motifs sur lesquels elle s'appuie, et captiver adroitement la bienveillance de la personne à qui elle s'adresse. Avec des amis stirs et éprouvés, on peut être court; lorsque la chose est facile à obtenir, il ne faut pas trop insister; si la cause est difficile, on peut s'étendre davantage, mais n'oubliez pas que les longueurs en-
nuient, qu'un solliciteur est souvent importun, et qu'un protecteur puissant n'aime pas qu'on le retienne trop longtemps.
Marmontel écrit au duc de Choiseul :
Monseigneur, on dit que vous prêtez l'oreille à la voix qui m'accuse et qui sollicite ma perte. Vous êtes puissant , mais vous êtes juste : je suis malheureux , mais je suis innocent. Je vous prie de m'entendre et de me juger. — Je suis, etc.
Une lettre d'excuse doit être grave et sérieuse : si Ton a commis une faute, il faut l'avouer franchement, en témoigner du déplaisir et montrer qu'on est disposé à la réparer; si Ton est faussement accusé, il faut modestement, mais fermement établir son innocence. Dans tous les cas , on peut donner les motifs qui atténuent la faute, se rejeter sur de bonnes intentions ; mais le meilleur moyen de rentrer en grâce est l'aveu sincère de ses torts.
Une lettre de reproche ou de réprimande ne doit pas être amère. On doit sentir l'amitié ou la bienveillance sous le reproche; on doit se montrer disposé à admettre les excuses ou la justification de la personne dont on croit avoir à se plaindre, et si , dans certaines circonstances, on a à se servir d'un langage sévère, on fait bien de tempérer ce langage par l'expression d'une véritable affection.
Une lettre de refus demande un heureux tempérament d*aménité, de délicatesse et de bienveillance; celui qui refuse doit témoigner qu'il en a du regret, mais qu'il ne peut faire autrement, qu'il aurait été heureux,, comme il le sera, dans une autre circonstance, de rendre le service qu'on lui demande.
Une lettre de conseil, quand elle n'est pas de supérieur à inférieur, doit ménager avec un soin extrême l'amourpropre de celui à qui on écrit , même quand il aurait
lui-môme sollicité les conseils qu'on lui donne; rien de plus propre à les faire goûter que l'expression d'une affection'sincère et d'une véritable amitié.
Une lettre de remercîment doit être dictée par le cœur; l'homme véritablement reconnaissant d'un bienfait qu'il a reçu, d'un service qu'on lui a rendu, trouve l'accent vrai qui va au cœur des bienfaiteurs. La Bruyère écrit à de Bussy :
Si vous ne vous cachiez pas de vos bienfaits , Monsieur, vous auriez eu plus tôt mon remercîment. Je vous le dis sans compliment : la manière dont vous venez de m'obliger m'engage pour toute la vie à la plus vive reconnaissance dont je puisse être capable. Vous auriez bien de la peine à me fermer la bouche ; je ne puis me taire sur une action aussi généreuse.
Une lettre de recommandation engage jusqu'à un certain point la responsabilité de celui qui recommande; il ne faut pas l'oublier, mais il ne faut pas non plus, dans la crainte de cette responsabilité, négliger de rendre service à qui le mérite.
Des réponset.
Toute lettre demande une réponse, c'est la règle générale , mais qui souffre quelques exceptions , par exemple lorsqu'il est clair que la lettre qu'on a reçue n'en demande pas, ou qu'elle est conçue d'une façon si inconvenante qu'elle n'en mérite pas.
Une réponse doit être analogue, soit pour le fond^ soit pour la forme, à la lettre à laquelle on répond, puisqu'elle est la continuation de l'entretien commencé. 11 est bon de rappeler la date de la lettre reçue, surtout dans les lettres d'affaires ou quand on ne répond pas tout de suite, et de suivre l'ordre qui s'y trouve : c'est le moyen d'être exact et de ne rien omettre d'important. La réponse ne doit pas se faire attendre : c'est
une règle impérieuse quand il s'agit d'adoucir quelque peine. Quand on ne répond pas tout de suite, la politesse veut qu'on explique le retard et qu'on s'excuse. M°*" de P. de L*** répond à son amie, M^^de la H***, à la date de 24 mars 1829 (1) :
Je TOUS remercie cent fois, ma chère Sophie , de votre si excellente lettre , de ces assurances d'affection qui me font tant de bien , auxquelles j'aime à croire , et auxquelles cependant je ne me trouve pas d'autres droits que cet attrait que j'ai senti pour vous la première fois que je vous ai vue. Cela me confirme la vérité de ce que dit un si ancien philosophe que je n'ose pas vous le nommer de peur de paraître pédante : Aimez , et on vous aimera. Ainsi je vous ai aimée de toute ma tendresse, je vous l'ai prouvé par toute ma confiance; votre bon cœur en a été touché , et vous m'avez payée d'un sincère retour. Voilà où nous en sommes, et où nous en serons toujours , j'espère , malgré cette vieillesse qui m' arrive de manière à me faire peur. Je crains qu'on ne m'aime plus que par charité , mais je ne veux pas songer à toutes les tristesses de ce vilain âge : Dieu a voulu qu'il en fût ainsi, il faut donc l'accepter en paix, avec toutes ses conséquences , et parler d'autre chose.