I. — De l'épopée proprement dite
Vépopée proprement dite ou grande épopée est le récit poétique d'une action grande et mémorable qui intéresse une nation ou l'humanité tout entière, et à laquelle prennent part à la fois, le ciel et la terre, l'homme, !a nature et la divinité.
Du merveilleuï.
Boileau a dit :
D'un air plus grand encor la poésie épique.
Dans le vaste récit d'une longue action,
Se soutient par la fable et vit de fiction.
Là, pour nous enchanter, tout est mis en usage ;
Tout prend un corps, une âme, un récit, un visage :
Minerve est la prudence, et Vénus la beauté ;
Ce n'est plus la vapeur qui produit le tonnerre,
C'est Jupiter armé pour effrayer la terre ;
Un orage terrible aux yeux des matelots,
C'est Neptune en courroux qui gourmande les flots;
Écho n'est plus un son qui dans l'air retentisse,
C'est une nymphe en pleurs qui se plaint de Narcisse,
Ainsi, dans cet amas de nobles fictions,
Le poète s'égayeen mille inventions,
Orne, élève, embellit, agrandit toutes choses,
Et trouve sous sa main des fleurs toujours écloscs.
Dans ces vers, Boileau donne bien l'idée de la grandeur de Pépopée, mais en même temps il la rabaisse en ne voyant qu'une fiction dans l'emploi de ce qu'on est
convenu d'appeler le merveilleux , c'est-à-dire l'emploi du surnaturel.
C'est une croyance générale du genre humain, et c'est une vérité , que la Divinité s'intéresse à toutes nos actions, que la Providence veille sur nous, que rien n'arrive que par sa volonté, et qu'il y a des puissances supérieures à l'humanité, les unes amies, les autres ennemies; cela étant, rien de plus naturel que de faire intervenir ces puissances et la Divinité elle-même dans le récit des grands événements. Le poëte qui agit de la sorte ne fait, pour ainsi dire, que dévoiler ce qui échappe aux regards, mais qui existe réellement : doué d'une vue plus perçante, parce qu'il est inspiré, il remonte aux causes des événements, il voit la main divine qui les conduit, et il agrandit toutes choses, comme dit Boileau, non pas parce qu'il emploie la fiction ou la fable, mais parce qu'il représente l'homme tel qu'il est en effet, en spectacle au ciel et à la terre, à la terre, qui est le théâtre de ses épreuves et de ses luttes, au ciel , où il doit cueillir les palmes de ses victoires.
Boileau ne voyait guère dans la poésie qu'un métier destiné à amuser les beaux esprits; on pense autrement aujourd'hui, et l'on a raison.
Il y a deux règles à observer dans l'emploi du merveilleux : l*' qu'il soit en harmonie dvec la foi du poëte et de ceux à qui il s'adresse, ce qui exclut la mythologie des sujets chrétiens et les allégories qui prétendent donner une existence réelle à des êtres abstraits; 2° qu'il se tienne dansleslimites de la vraisemblance, ce qui exclut les inventions bizarres, les exagérations du mysticisme, les interventions surnaturelles inopportunes et trop multipliées.
Qualités de l'action épipe.
Les qualités de la narration sont aussi les qualités de Vépopée, qui est un récit poétique. Elles concernent l'invention du sujet, des événements et des personnages, la disposition des faits et Vélocution,
Invention.
Le poëte qui veut écrire une épopée doit d'abord choisir avec soin son sujet. 11 choisira quelque événement mémorable qui intéresse sa nation ou l'humanité tout entière. Homère choisit ainsi la guerre de Troie (Iliade), qui intéressait toute la Grèce ; Virgile, l'arrivée d'Énée en Italie (Enéide), qui intéressait les Romains ; le Tasse choisit la conquête de Jérusalem par les croisés {Jérusalem délivrée), sujet intéressant pour toute l'Europe chrétienne; Dante écrivit la Divine Comédie, c'est-à-dire l'enfer, le purgatoire et le ciel, triple théâtre sur lequel se déploient la justice, lamiséricorde et la bonté de Dieu ; * Milton chanta la chute du premier homme [Paradis perdu); Rlopstock, la rédemption par le Christ (Messiade) ; Camoens, la découverte de la route des Indes par Vasco de Gama {les Lusiades), etc.
Le choix d e l'événement fournit en même temps le héros ou personnage principal, avec les personnages les plus importants qui se meuvent autour de lui, Achille, Énée, Godefroy de Bouillon, Adam, etc.
L'action épique doit être une , vraisemblable , entière, grande et intéressante.
1° Une : c'est la qualité de toute composition littéraire, et à laquelle ne nuisent pas les épisodes, qui ne font qu'introduire une agréable variété dans la composition.
2° Vraisemblable : qualité non moins essentielle que la précédente, puisque l'esprit rejette ce qui n'est pas
vrai, ou au moins ce qui n'a pas les caractères de la vérité.
^"^ Entière : c'est-à-dire qu'elle ait wne juste étendue, qu'elle soit suffisamment développée, et qu'elle soit achevée de manière à satisfaire pleinement la curiosité du lecteur sur les événements racontés et sur les personnages présentés.
4® Grande : c'est la qualité même de l'action épique, qui la distingue des événements ordinaires et communs.
5'' Intéressante : non-seulement à cause de l'intérêt que le poète peut mettre dans ses récits, mais encore à cause de l'intérêt propre de l'événement qu'il chante, événement qui doit être d'une importance extraordinaire pour une nation ou pour l'humanité.
Les personnages de l'épopée sont plus ou moins nombreux; le poète doit s'attacher à ne pas excéder le nombre convenable, ce qui apporterait de la confusion dans le récit , et à les multiplier assez pour introduire une agréable variété de faits et de caractères. En général, il faut faire contraster les caractères : si le héros domine tous les autres, il convient cependant de placer en face de lui un autre personnage qui l'égale presque, qui le surpasse même sous certains rapports , tout en lui restant inférieur dans l'ensemble. C'est ainsi qu'Homère a soin de mettre Hector en face d'Achille : Hector, plus humain, plus aimable sous certains rapports, et qui excite un vif intérêt d'admiration et de pitié; Achille, plus emporté, plus violent, mais aussi plus capable de sentiments sublimes, et qui, après avoir tout sacrifié à la vengeance, sacrifie tout à l'amitié et se laisse toucher par les larmes de Priam.
Il y a à distinguer, dans les caractères ou mœurs poétiques, les mœurs générales^ qui doivent convenir au temps et au pays, aux âges, aux sexes, aux conditions, et les
mœurs particulières, qui résultent de la variété que le poète a soin de mettre dans les caractères. Et, au milieu de tous ces caractères, doit briller le caractère principal, celui du héros de l'action, selon ce précepte de Boileau :
Voulez-vous longtemps plaire et jamais ne lasser,
Faites choix d'un héros propre à m'intéresser,
En valeur éclatant, en vertus magnifique :
Qu'en lui, jusqu'aux défauts, tout se montre héroïque;
Que ses faits surprenants soient dignes d'être ouïs.
Qu'il soit tel que César, Alexandre ou Louis,
Non tel que Polynice et son perfide frère.
On s'ennuie aux exploits d'un conquérant vulgaire.