GORE ÉLÉGIAQUE
> \". — JLe genre didactique.
Lj genre didactique^ comme l'indique son nom, s'adresse spécialement à la raison, ce qui lui fait donner aussi le nom de philosophique ; il entre dans le domaine de la poésie quand il fait appel aux charmes de l'imagination et à rharmonie des vers pour rendre l'instruction plus agréable et graver plus profondément le précepte dans l'esprit.
Le but du poème didactique est donc d'instruire : la vérité, la morale, les sciences et les arts Ini fournissent un champ inépuisable.
On lui donne différents noms selon la forme qu'il prend pour arriver à son but :
Quand il forme un traité régulier et s'occupe avec une certaine étendue d'un sujet sérieux, grave et important, c'est le poème didactique proprement dit, auquel se rattache le poème descriptif .
Quand il prend la forme d'une lettre, c'est Vépitre ;
Quand il peint vivement les vices et les ridicules pour les corriger, c'est la satire ;
Enfin, quand il cache l'instruction sous le voile de la fiction, c'est Vapologue, auquel se rattachent le conte et la métamorphose.
Poëme didactique proprement dit.
Le poème didactique proprement dit, qui reçoit quelquefois le nom de poëme philosophique , lorsqu'il s'occupe d'un sujet religieux ou moral, a pour qualités essentielles la justesse des pensées, la solidité des principes, la convenance et la clarté des applications et des exemples; mais, comme il veut plaire en instruisant, il emprunte à la poésie ses charmes ; il multiplie les descriptions, les épisodes et tous les ornements qui flattent l'imagination.
Les préceptes doivent être clairs et courts :
Quand le précepte est court, il frappe nos esprits, La naémoire le garde après l'avoir appris,
( BOILEAD.)
Les ornements, descriptions, portraits, épisodes, etc., peuvent être plus développés ; mais il faut éviter de leur donner une longueur disproportionnée avec l'ensemble de l'ouvrage, et les faire rentrer avec art dans le développement même du sujet.
Les livres saints offrent plusieurs poëmes didactiques : les Proverbes de Salomon , VEcclésiaste^ V Ecclésiastique et le Livre de la sagesse. On trouve, chez les Grecs, les Travaux et les jours d*Hésiode ; chez les Latins, le poëme De la nature des choses de Lucrèce, les Géorgiques de Virgile ; chez nous, VArt poétique de Boileau, la Religion de Louis Racine, les Jardins et V Imagination de Delille, la Gastronomie de Berchoux, etc.
Poème descriptif.
La poésie didactique cherche à plaire en instruisant;
les descriptions viennent souvent àson aide, et lesanciens ne s'en servaient en effet que comme d'utiles auxiliaires. Dans les temps modernes, quelques poètes ont fait de là description le fond même de leurs compositions; ils décrivent pour décrire, et font passer sous les yeux du lecteur une série de tableaux qui ne sont reliés entre eux que par un fil souvent imperceptible. Le mérite du poème descriptif consiste dans la beauté des vers, dans le succès avec lequel les difficultés sont vaincues; mais ni la raison ni le goût ne peuvent approuver ce genre éminemment faux, qui ne se propose aucun but moral et qui ne songe qu'au vain amusement des oreilles. Les Saisons de Saint-Lambert, les Mois de Roucher, les Trois Règnes deDelille, là Navigation d'Esménard, la Grande Chartreuse deFoniSines, etc., sont des poèmes descriptifs.
Épitre.
Vépttre est une lettre écrite en vers; tous les sujets, tous les tons lui appartiennent {voy. pages 189 et suiv.). On en compte cinq espèces :
i^ V épitre philosophique, qui roule sur la religion, la morale, la littérature, les sciences, les arts, et en général sur un sujet grave et sérieux; elle doit se distinguer par la justesse et la solidité des idées, par la profondeur et la lucidité des raisonnements, par la noblesse et l'élégance du style. Horace et Boileau en fournissent d'excellents modèles.
2^ Vhéroîde, dans laquelle le poète fait parler des héros ou quelque personnage célèbre agité d'une violente passion. C'est un geare faux et frivole dont Ovide
est l'inventeur, et qui doit être proscrit de la bonne littérature.
3° Vépître familière, qui est caractérisée par un air de négligence et de liberté, et qui demande une élégante simplicité, une plaisanterie aimable, un badinage léger, de la vivacité, des saillies et des traits d'esprit. Voltaire en a écrit avec succès dans ce genre.
4° Vépître mixte ou mêlée de prose , qui n'est qu'une ' orte d'épître familière.
5<* Vépître dédicatoire, qui est adressée aune personne
qui Ton fait la dédicace d'un ouvrage.
la satire.
La satire ( du latin satura, plat de différents mets ) est un petit poëme, un discours en vers dans lequel on attaque directement les vices, les ridicules et le mauvais goût, sans craindre de s'en prendre aux personnes même les plus puissantes. Le but du poète satirique doit être de corriger les bommes dont il attaque les défauts, ou au moins d'en prémunir les autres, et de venger la morale et le goût offensés ; s'il ne flagelle que pour s'attirer des applaudissements et pour se donner et donner aux autres le malin plaisir de l'bumiliation et de la souffrance d'autrui, il commet une mauvaise action. C'est parce que la satire tombe ordinairement dans ce défaut, qu'on l'a souvent blâmée comme ne pouvant être que difficilement chrétienne et morale, et qu'on a dit : « Le génie de la satire est le dernier de tous (1). » Mais, renfermée dans de justes bornes, évitant les personnalités, qui offensent sans corriger, s'attaquant aux vices plutôt qu'aux vicieux et plaisantant agréablement les travers et les ridicules, elle peut être utile et mériter les louanges des honnêtes gens.
(1) M. Laurentie;
2g0 COURS DE LITTÉRATURE.
Boileau a donné les règles et tracé l'histoire de la satire dans ces vers :
L'ardeur de se montrer, et non pas de médire
Arma la vérité du vers de la satire.
lucile le premier osa la faire voir,
Aux Tices des Romains présenta le miroir,
Vengea l'humble vertu de la richesse altière,
Et l'honnête homme à pied du faquin en litière.
Horace à celle aigreur mêla son enjouement :
On ne fut plus ni fat ni sot impunément;
Et malheur à tout nom qui, propre à la censure,
Put entrer dans un vers sans rompre la mesure !
Perse, en ses vers obscurs, mais serrés et pressants,
Affecta d'enfermer moins de raots que de sens.
Juvenal, élevé dans les cris de l'école,
Poussa jusqu'à l'excès sa mordante hyperbole.
Ses ouvrages, tout pleins d'affreuses vérités,
Étincellent pourtant de sublimes beautés...
De ces maîtres savants disciple ingénieux,
Régnier, seul parmi nous formé sur leurs modèles,
Dans son vieux style encore a des grâces nouvelles.
Heureux si ses discours, craints du chaste lecteur,
Ke se sentaient des lieux où fréquentait l'auteur,
FA si, du son hardi de ses rimes cyniques,
n n'alarmait souvent les oreilles pudiques !
Le latin dans les mots brave 1 honnêteté ;
Mais le lecteur français veut être respecté.
La satire peut prendre tous les tons, depuis le simple badinage jusqu'à la plus violente indignation : Horace aime à badiner, Juvénal invective presque toujours, car. comme il le dit, c'est l'indignation qui lui met la plume à la main, facit indignatio versum.
Outre les poètes satiriques cités par Boileau, il faut nommer encore Boileau lui-même, à qui l'on a pu reprocher des personnalités et des préventions, mais qui a rendu les plus grands services au bon goût; Gilbert, qui a vivement flétri la philosophie incrédule du dix-
huitième siècle; les deux Chénier, qui ont flétri les excès de 1793, et de nos jours M. Barbier, qui a énergiquement flagellé les vices contemporains dans des satires auxquelles il a donné le nom d'ïambes.
L'apologue .
L'apologue (du grec apologos, compte-rendu, récit), qu'on appelle aussi jable (du latin/^ôw/a), est le récit d'une action allégorique , d'où résulte une instruction utile pour les mœurs , appelée ^/zom/^ïe ou affabulation. Comme récit, il appartient au genre épique, et doit avoir les qualités de la narration, c'est-à dire que l'action doit être une, juste, vraisemblable et entière; il faut y ajouter la naïveté, qui fait parler le fabuliste comme s'il avait été témoin de ce qu'il raconte.
La Fontaine, qui a porté le genre de Vapologue à sa perfection, le définit ainsi :
Les fables ne sont point ce qu'elles semblent être : Le plus simple animal nous y tient lieu de maître. Une morale nue apporte de l'ennui :
Le conte fait passer le précepte avec lui.
La moralité, qui n'est pas toujours exprimée, doit être courte, claire^ intéressante et vraie; elle doit former une espèce de précepte frappant et facile à retenir, placé quelquefois au commencement, le plus souvent à la fin de la fable, parfois dans la bouche de l'un des acteurs mis en scène. Exemples :
Rien n'est si dangereux qu'un maladroit ami,
Mieux vaudrait un sage ennemi.
Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire. Oïl a souvent besoin d'un plus petit que soi. Apprenez que tout flatteur Vit aux dépens de celui qui l'écoute.
'La Fontaine.)
Les personnages de la fable sont les dieux, les hommes, les animaux, les plantes, même les choses inanimées. Quand ce sont des hommes qui en sont les acteurs, on lui donne aussi le nom de parabole , particulièrement lorsqu'il s'agit des divines allégories de TÉvangile.
Les fabulistes les plus connus sont Ésope et Babrius chez les Grecs, Phèdre chez les Latins, La Fontaine, Lamotte, Florian, Aubert, Bailly, et, de nos jours, Viennet, chez les Français. Les fables sont ordinairement écrites en vers; celles d'Ésope sont en prose; Fénelon en a composé quelques-unes également en prose pour l'éducation du dauphin.
la métamorphose et le conte.
La métamorphose ( du grec rnélomorphosis, changement de forme ) est une fable où l'on raconte les transformations d'un homme en bête, en arbre, en fontaine, en pierre, etc. ; c'est donc la mythologie qui en fournit le sujet. Le style peut en être plus élevé que celui de la fable; elle admet plus d'ornements; mais, comme elle doit viser à instruire, le changement de forme doit être présenté comme la punition du crime ou la récompense de la vertu, comme dans la belle métamorphose de Philémon et Baucis^ imitée d'Ovide par La Fontaine.
Le conte est le récit d'un événement imaginaire, en vers ou en prose, et dont le but est à la fois d'amuser et d'instruire. Il doit avoir les qualités de la narrafij^i badine. S'il n'est qu'amusant, il distrait agréablement l'esprit; s'il est amusant et instructif, il est parfait ; le goût et la morale s'accordent à réprouver tout conte malhoanête et licencieux.
POETIQUE. — GENRES SECONDAIRES DE POÈMES. 283 5 II. — lie genre pastoral.
Définition et but.
La poésie pastorale a pour objet la peinture des mœurs pastorales dans leur simplicité, leur pureté et leurs charmes; le but moral qu'elle se propose est d'inspirer l'amour de la paix et des douces joies de la vie champêtre, et de détourner de l'agitation et de la corruption des villes.
C'est pour cela que '^a poésie pastorale est surtout cultivée aux époques de civilisation raffinée. En Grèce, elle l'a été sous les successeurs d'Alexandre le Grand, principalement par Théocrite de Sicile; à Rome, par Virgile, sous le règne d'Auguste ; en France, au milieu des splendeurs de la cour de Louis XIV par Racan, par Segrais et par M""' Deshoulières, et au dix-huitième siècle, par Fontanelle et par Berquin, pendant que le Suisse Gessner lui donnait une plus grande élévation morale en idéalisant de plus en plus les vertus des champs.
La poésie suppose aux bergers et en général aux hommes des champs plus de vertus et plus d'élévation de pensée qu'ils n'en ont souvent; mais ni ces vertus ni cette élévation ne sont impossibles , surtout depuis que le christianisme a porté à une si grande hauteur les âmes les plus simples ; ni le poëte a raison de montrer qu'on peut être heureux avec peu de chose, pourvu qu'on soit vertueux et qu'on sache se contenter d'innocents plaisirs. Il n'est pas d'ailleurs obligé de ne présenter que des personnages sans défaut; mais les passions qu'il met en jeu doivent être douces et modérées. En un mot, la poésie pastorale doit tendre à l'apaisement du cœur et à l'amour d'une vie simple et tranquille, telle que Racan l'exprime dans ces vers ;
284 COURS DE UTTÉRATURE.
Heureux qui vit en paix du lait de ses brebis, Et qui de leur toison voit filer ses habits, Et, bornant ses désirs aux bords de son domaine. Ne connaît d'autre mer que la Marne ou la Seine.
Différentes formes do poëme pastoral.
Le poëme pastoral prend différents noms selon les différentes formes qu'on lui donne : quand il se présente plus particulièrement comme un tableau de la vie champêtre, c'est une idylle (en grec idyllion, petit tableau) ; quand il est en dialogue ou en récit, et présente par conséquent plus de mouvement , c'est une églogue (éclogé, en grec, choix). Ajoutons que la distinction entre Vidylle et Véglogue est bien subtile , et qu'il ne faudrait pas y attacher trop d'importance.
On donne encore aux poèmes du genre pastoral le nom de bucoliques, du mot grec boucolos, qui signifie bouvier, parce que les bouviers , comme les bergers, en sont les persoimages habituels.
Qualités du poëme pastoral.
Quelle que soit la forme qu'on adopte, ce qui convient avant tout à la poésie pastorale, c'est Isi simplicité et la grâce; les sentiments des personnages doivent être naïfs, et leur langage aussi éloigné du ton fastueux que de la trivialité, ce qui n'empêche pas^ si la nature du sentiment le permet, de s'élever jusqu'à la noblesse.
Boileau en a tracé les règles dans ces vers ;
Telle qu'une bergère au plus beau jour de fête,
De superbes rubis ne charge point sa tête.
Et, sans mêler à l'or l'éclal des diamants,
Cueille en un champ voisin ses plus beaux ornements
Telle, aimable en son air, mais humble dans son style,
Doit éclater sans pompe une élégante idylle.
Mais souvent dans ce style un rimeur aux abois
Jette là. de dépit, la flûte et le hautbois;
Et, follement pompeux, dans sa verve indiscrète, Au milieu d'une églogue entonne la trompette. De peur de l'écouter Pan fuit dans les roseaux, Et les nymphes d'effroi se cachent sous les eaux. Au contraire cet autre, abject en son langage, Fait parler ses bergers comme on parle au village. Ses vers plats et grossiers, dépouillés d'agrément, Toujours baisent la terre et rampent tristement.
Gresset a tracé les mômes règles d'une main plus légère •
Affranckis i'églogue captive, Tire -la des chaînes de l'art ; Qu'elle soit tendre, mais naïve, Belle sans soin, vive sans fard ; Que dans des routes naturelles Elle cueille des fleurs nouvelles.
Sans les chercher trop à l'écart.
En industrieuse bergère Qu'elle dépeigne les forêts, Mais sur une toile légère, Et sans coloris indiscrets ; Et que jamais le trop d'étude N'y contraigne aucune attitude, Ni ne charge trop les portraits.
Le poëte pastoral dispose à la fois de la forme, des acieurs et du pmjsage ou lieu de la scène. Que la forme soit épique, dramatique, descriptive ou mélangée de ces divers genres , elle admet toutes les fictions poétiques, songes, interventions merveilleuses, etc.; mais il faut que la campagne forme toujours le fond du tableau et que le lieu de la scène soit bien marqué. Quant aux acteurs, qui sont des bergers, des chevriers, etc., leur langage, naturel et naïf, doit rappeler les images qui leur sont familières. Le berger ne dit pas que le soir vient, mais que les ombres des montagnes s'allongent; s'il parle d'un objet placé loin du spectacle ordinaire delà nature, d'une grande ville, d'un palais, il le fait avec l'enthou-
286 cocus DE littérature
siasme naïf d'un enfant ; au lieu d'indiquer l'âge exact,
il dira par exemple :
Il me passait d'un an, et de ses petits bras Cueillait déjà des fruits dans les branches d'en bas.