CHAPITRE II
On peut distinguer six grandes périodes dans l'histoire de la littérature latine : la période des origines, celle qui précède le grand siècle littéraire, le siècle d'Auguste, la décadence de la littérature païenne, les beaux siècles de la littérature latine chrétienne, et les siècles pendant lesquels le latin n'est plus cultivé qu'à l'état de langue morte. Dans la première, on ne rencontre guère que des chants informes et de grossières productions, qui intéressent plutôt l'historien et le hnguisteque le littérateur; ce sont comme les bégayements d'une langue qui n'est pas encore formée. Dans la seconde la poésie domine ; elle produit déjà des œuvres remarquables, et annonce l'approche de plus brillantes productions. Dans la troisième tous les genres sont cultivés à la fois, et avec une perfection que les siècles suivants n'atteignent plus : c'est le siècle d'Auguste, l'un de ces quatre ou cinq siècles qui ont eu le privilège d'assister aux plus magnifiques épanouissements de l'esprit humain. La cinquième période est une période de décadence pour la littérature païenne et pour la langue latine. Mais en même temps commence la période chrétienne , qui pourrait elle-même se diviser en trois époques . principales : celle pendant laquelle la langue latine est encore généralement parlée, jusque vers le temps de Charlemagne; celle du moyen âge, pendant laquelle la langue latine reste la langue des savants et des théologiens, mais a cessé d'être la langue populaire ; celle, enfin, des temps modernes, où, en dehors des sciences théologiques et philosophiques, le latin n'est plus guère écrit que pour l'amusement des esprits déUcats.
Afin de ne pas multipUer les divisions et les subdivisions, on s'arrêtera ici aux quatre suivantes, qui reproduisent celles qui ont été adoptées pour le tableau historique de la littérature grecque : les poètes latins ; — les historiens latins j — les ORATEURS LATINS; — I'ÉLOQUENCE LATINE CHRÉTIEN*NE.
§ 1"'. — Les poètes latiks.
Ennîas.
Les plus anciennes productions de la littérature latine parvenues jusqu'à nous sont des poésies. Le premier poëte connu est Livius Andronicus, qui s'était exercé à la traduction des tragédies grecques. Après lui^ Ennius en lit autant, ayant d'écrire ses Annales romaines , espèce d'histoire épique, où la versification latine commence à prendre forme , où l'on rencontre même des vers énergiques et bien frappés, dont Virgile ne dédaignait pas de s'emparer en disant qu'il tirait de l'or du fumier d'Ennius. Ce poëte, né vers 240 avant l'ère chrétienne, mourut à l'âge de soixante-dix ans, en 170
avant J.-C.
Plaate.
Plante, né à Sarsine, en Ombrie, l'an 227, mort en 184 avant J.-C, fut le père de la comédie latine. Partisan des idées nouvelles, qui commençaient à transformer le vieux peuple romain en un peuple tout différent de mœurs et de sentiments, il sut, dès l'âge de dix-sept ans, gagner les applaudissements de la foule en peignant dans ses drames les vices et la licence de ses contemporains avec une verve et une vérité dont l'histoire peut faire son profit, mais dont la délicatesse des oreilles chrétiennes est justement choquée. Il s'appliqua à l'imitation des poètes comiques de la Grèce, sans en égaler le style. On reproche aussi à ses pièces la monotonie du plan et la rudesse de la diction; mais on y trouve des pensées ingénieuses, des traits spirituels et d'heureuses inspirations que les comiques modernes lui ont plus d'une fois empruntés. Son Amphitryon, ses Ménechmes , ses Captifs , sa Mortallaria ou îe Revenant, et son Miles gloriosus, ou soldat fanfaron, ont été l'objet de nombreuses imitations.
Térence.
Huit ans avant la mort de Plante, en 192 avant J.-C, naquit en Afrique, et probablement à Carthage, un enfant appartenant à une famille considérée, qui fut enlevé par des Numides et vendu comme esclave à des marchands romains.
à qui il fut acheté par le sénateur Terentius Lucanus , qui le rendit plus tard à la liberté. L'esclave reconnaissant prit le nom de son bienfaiteur, qu'il a immortalisé. C'était Térence, qui allait presque égaler Plante pour le génie comique et qui devait le surpasser par le style et par le goût. Plante avait été le favori de la foule ; Térence , favorisé de l'amitié de Scipion Émilien, futlepoëtede la bonne compagnie et de l'aristocratie romaine. Il reste de lui six comédies : VAndrienne, qui est son chef-d'œuvre, VEécyre, V Héautontimomménos , le Phonnion, l'Eunuque et les Adelphes. Le Phormion a fourni à Molière le fonds de ses Fourberies de Scapiji.
Térence avait pris pour son principal modèle le comique grec Ménandre; il dit lui-même, dans un de ses prologues, qu'il a fondu en une seule deux comédies de son modèle , ce qui a motivé, comme on l'a vu plus haut, son surnom de Demi'Mé7iandre. Il mourut en 159 av. J.-G.
Lucrèce.
Le théâtre proprement dit cessa de réussir à Rome après Plante, Térence, et un autre auteur comique, Cécilius, qui parut entre ces deux poètes, et dont il ne reste que quelques vers. Les jeux du cirque, les combats des bêtes féroces et des gladiateurs plaisaient plus à ce peuple guerrier que les luttes littéraires, pour lesquelles les Grecs se passionnaient si vivement. Il faut, après Térence, franchir un siècle tout entier pour retrouver un grand poète , qui sut orner des charmes des vers et de l'imagination une matière aride par elle-même, et rendue plus aride encore par le matérialisme que chantait l'auteur. Ce fut Lucrèce (Lucretius), né d'une noble famille de Rome, en 95 avant J.-C, et qui vécut dans la retraite pendant les horreurs des guerres civiles et des proscriptions de Marins et de Sylla. Lucrèce avait adopté la doctrine d'Épicure, qui détrône la Providence, qui fait consister la vertu dans la jouissance modérée des plaisirs, et qui ne voit dans la nature que le résultat fortuit des combinaisons d'une matière éternelle. C'est la nature qu'il célébra dans les dix chants de son poème De la nature des choses (De natura rerum). C'est la nature déifiée, le hasard donné comme le principe de tout, l'existence de la divinité traitée de fable; mais^ en décrivant
les beautés de la nature, le poëte trouve de magnifiques inspirations et de très-beaux vers. Lucrèce était véritablement poëte; s'il n'avait pas eu à soutenir un système essentiellement faux et antipathique à la poésie, il eut sans doute produit une œuvre admirable et l'un des chefs-d'œuvre du genre didactique.
Ennius, Plante, Térence, Lucrèce, remplissent les deux siècles qui ont précédé celui d'Auguste; avec Virgile (Virgilius Maro ) s'ouvre pour la poésie ce siècle brillant dont Lucrèce avait vu l'aurore, et que Salluste et César, dont on parlera plus loin, avaient inauguré comme historiens.
Virgile naquit dans le petit village des Andes, près de Mantoue, dans la Gaule cisalpine, le 15 octobre de l'an de Rome 684, l'an 69 avant l'ère chrétienne. Son père était un propriétaire aisé , qui s'occupait de la culture de ses champs et du soin de ses troupeaux, mais qui ne négligea pas pour cela de faire donner à son fils une solide éducation, en l'envoyant successivement aux écoles de Mantoue, de Crémone, de Milan et de Naples, où le jeune Virgile étudia avec ardeur les sciences physiques, et la philosophie grecque. De Naples Virgile revint à Rome , où la faveur de PoUion l'introduisit auprès de Mécène, qui le fit arriver aux bonnes grâces d'Auguste.
Les trois grands genres de poésie cultivés par Virgile reflètent les sentiments de ses premières années, les études qui suivirent et les pensées que dut lui inspirer le spectacle de la grandeur de Rome , le désir de plaire à l'homme qui était devenu le maître du monde. Ainsi dans ses Bucoliques il rappelle avec amour les scènes champêtres dont il avait été témoin; dans ses Géorgiques il trace poétiquement les règles de l'agriculture; dans son Énéîde, il chante les origines de l'empire romain, et en prédit ingénieusement les futures grandeurs.
Les Bucoliques (1) de Virgile sont au nombre de dix, parmi
(1) Le mot boucolos , en grec , signifie bouvier ; le mot bucoliques signifie donc les choses qui concernent les bouviers, et, par extension, les bergerB et les chevriers, en général les pasteurs de troupeaux.
lesquelles on remarque principalement la première, qui est un remerciement délicat adressé à Auguste, pour avoir fait rendre au père du poète ses champs , donnés comme les autres en récompense aux soldats; la quatrième, qui, à l'occasion de la naissance d'un fils de PoUion , rappelle les prédictions des Sibylles relatives à la naissance d'un enfant extraordinaire , attendu des peuples comme devant ramener l'âge d'or parmi eux; et la dernière, consacrée à Gallus, poète ami de Virgile, et qu'on ne connaît que par les éloges de ses contemporains.
Les Géorgiques, traité poétique d'agriculture, se divisent en quatre chants respectivement consacrés à la culture proprement dite de la terre, à l'arboriculture, au soin des animaux et à l'élevage des abeilles. Des épisodes, comme ceux de la mort de César, de la peste des animaux et de l'histoire du pasteur Aristée, des descriptions très-animées, des conseils pleins de sagesse, une versification harmonieuse, font de ce poëme didactique une œuvre parfaite, qui n'a pas été surpassée dans son genre et qui a suscité une multitude d'imitations. Virgile dans ce poëme a peu profité du travail d'Hésiode, mais il a pu tirer meilleur parti d'un poëme composé parle grec Aratus, dans les derniers temps de l'indépendance de la Grèce [les phénomènes et les pronostics, vers 250).
L'Enéide, dont le principal héros est le Troyen Énée, qui vient établir ses pénates en Italie, malgré tous les obstacles, et qui devient la souche d'une dynastie d'où sort Romulus, le fondateur de Rome, a pour but de chanter les origines de cette ville illustre et de célébrer indirectement la gloire des Romains et d'Auguste. Un anachronisme qui fait recueillir Énée naufragé par la reine de Carthage, Didon, que le héros troyen abandonne pour obéir aux dieux, expUque ingénieusement la rivalité de Carthage et de Rome. Dans sa grande épopée, qui se partage en douze chants, Virgile a imité à la fois les deux épopées d'Homère : les premiers chants font connaître les voyages d'Énée, comme YOdyssée fait connaître ceux d'Ulysse,; les derniers célèbrent les combats livrés en Italie, comme l'Iliade ceux qui se sont livrés autour de Troie. On admire particuUèrement dans ces chants la description de la tempête qui jette Énée sur les côtes de l'Afrique, la
description de la prise et de Tincendie de Troie, les jeux célébrés en Sicile, la descente d'Énée aux enfers, l'épisode du brigand Cacus et celui de Nisus etd'Euryale, deux amis que la muse de Virgile a immortalisés. Avec une plus grande perfection déforme, peut-être, Y Enéide est loin d'atteindre l'Jliade et V Odyssée. Au reste, Virgile ne put y mettre la dernière main. Après y avoir consacré quatorze ans, il fut soudainement arrêté par la mort (en 13 av. J.-C), et, mécontent de cette œuvre, qui devait faire les délices des siècles futurs, il en ordonna la destruction. Mais Auguste, qui avait pleuré à la lecture de plusieurs passages du poëme, se garda bien de laisser exécuter cette clause du testament de Virgile, et l'Enéide fut publiée par les soins de ses amis.
Horace.
Trois ans après Virgile, l'an 66 avant l'ère chrétienne, naissait à Venuse, sur les confins de TApulie et de la Lùcanie, l'enfant d'un simple affranchi, Horace (Horatius Flaccus), dont la gloire poétique ne devait pas être moindre que celle du poëte qu'on a surnommé le Cygne de Mantoue. Horace fut l'ami de Virgile, et, comme lui, le protégé de Mécène et le favori d'Auguste; comme lui, il perfectionna son éducation en étudiant les .chefs-d'œuvre littéraires de la Grèce. Ses œuvres appartiennent au genre lyrique et au genre didactique.
Les poésies lyriques d'Horace sont des odes distribuées en cinq livres, dont le dernier porte le titre de livre des Épodes, ou odes ajoutées. Tantôt enjoué comme Anacréon, tantôt élevé comme Pindare, dont il n'atteint cependant pas la sublimité, parce que la conviction religieuse lui manquait, et qu'il ne voyait dans la religion qu'une institution politique, il a cependant de magnifiques accents, soit quand il célèbre la gloire d'Auguste, soit lorsqu'il flétrit les vices de son siècle, et il est sans contredit le premier des lyriques latins. Imitateur des Grecs dans ses odes, il est plus exclusivement lui et véritablement romain dans ses Satires et ses Épîtres, où il n'a pas d'égal chez les Grecs, qui ont peu cultivé ces genres, où il n'a pas eu de supérieur même dans les temps modernes, si on le juge au point de vue purement littéraire. Dans ses Satires, il considère en général les vices de la société et les flétrit sans reçu-
1er toujours devant les personnalités, ridiculisant ou flagellant quelquefois d'un mot certains personnages de son temps, et il le fait toujours avec un enjouement de bon ton, avec un bon sens, qui forment le grand attrait de ses écrits. Dans ses Épîires il prend le ton familier d'une conversation avec quelqu'un de ses amis; il raille quelquefois, il est plus souvent grave et sévère, et ne se permet plus les personnalités qui lui avaient tait beaucoup d'ennemis. Au reste, sa morale est celle de l'honnête homme qui cherche à avoir une vie paisible et douce ; elle ne s'élève jamais aux hauteurs où se rencontre la véritable vertu. La dernière de ses épîtres, qui en est la plus longue, et qui est adressée à Lucilius Pison et à ses fils, est souvent désignée sous le nom d'Art poétique, parce qu'il y donne les plus sages règles de la littérature en général, et de l'art dramatique en particulier. Boileau, qui a mérité le titre de législateur du Parnasse, n'a guère fait qu'en reproduire la substance avec les développements propres à la littérature
française.
Ovide.
Le troisième des grands poètes du siècle d'Auguste est Ovide (Ovidius Naso), né à Sulmone, dans l'Abruzze, l'an 43 avant l'ère chrétienne, 26 ans après Virgile, 23 ans après Horace. Jamais homme peut-être ne naquit avec plus de dispositions pour la poésie, et surtout pour la versification. En vain, comme il le dit lui-même, avait-il voulu, pour obéir à son père, se livrer à l'étude de l'éloquence et à la composition oratoire, chaque fois qu'il essayait d'écrire en prose les mots s'arrangeaient envers, et c'était en vers qu'il s'excusait auprès de son père de ne pouvoir écrire en prose.
Ce poète à la veine si facile a laissé un grand nombre de poèmes, tous élégamment écrits, plusieurs renfermant de fort bons morceaux, mais presque tous se sentant de la rapidité avec laquelle ils étaient composés. Il faut citer : 1° VArt d'aimer, pubhé l'an 2 avant J.-C, peinture trop fidèle de la corruption romaine à cette époque; 2° les Fastes, qui comprennent ce que les annalistes les plus estimés avaient recueilli sur les antiquités civiles et religieuses de Rome ; 3° les Métamorphoses, vaste poëme en quinze livres, qui est le résumé de toute la mythologie ancienne, depuis le débrouillement du
chaos jusqu'à la mort de César, et qui montre en plus d'un endroit que cette mythologie était très- souvent l'altération des véritables traditions de l'humanité (1); 4" les Amours, poèmes élégiaques où l'auteur se met lui-même en scène; 5" les Tristes, recueil de cinquante élégies où il déplore son malheur d'être exilé loin de Rome ; 6' les Pontiques, épîtres qui roulent sur le même sujet, et qui sont ainsi appelées parce que le poëte avait été exilé sur les bords du Pont-Euxin; 7° enfin, les Héroîdes, lettres qu'Ovide suppose écrites par des 'personnages célèbres des temps héroïques, tels que Pénélope, Didon, Hermione, Sapho, etc. Quant à son exil, on n'en a jamais bien su la véritable cause, mais il est certain que sa conduite licencieuse et les trop grandes libertés de sa muse satirique ont fortement contribuée sa disgrâce. Il mourut l'an 17 de l'ère chrétienne.
Catulle, Properce el Tibnlle.
Trois autres poètes de mérite, mais qui ont beaucoup moins écrit ou dont il ne reste que des écrits moins considérables, doivent être cités parmi les contemporains de Virgile, d'Horace et d'Ovide. Ce sont Catulle, Properce et Tibulle. Catulle, né à Vérone et peut-être à Sirmium (en 87 av. J.-C), paresseux et ami du plaisir, et qui abrégea ses jours par son intempérance, a laissé quatre petites odes qui sont considérées comme des chefs-d'œuvre de sentiment, de délicatesse et de grâce. Properce, né en Ombrie, vers l'an 52 avant J.-C, a composé quatre livres d'élégies, dans lesquels il chante son amour pour Cynthia : c'est un tableau vivant et fidèle du cœur humain ; mais le style du poëte est souvent obscur et gêné, et, reproche plus grave, le poëte oublie trop souvent les règles de la décence. Tibulle, son ami, qui naquit la même année qu'Ovide, et qui mourut la même année que Virgile (43-18 av. J.-C. ) est plus tendre, mais plus réservé que Properce. On ne saii rien de cette vie interrompue à vingt-quatre ans ; mais, en lisant ses élégies, on est d'accord pour penser que Rome pouvait attendre des chefs-d'œuvre de ce poëte si tôt enlevé par la mort.
(1) C'est une de ces métamorphoses qui a fourni à La Fontaine son charmant poëme de PhUémon et Baucis, où l'on retrouve le souvenir du déluse.
378 œURS DE LITTERATURE.