‹ Cours abrégé de littératureChapitre 50 sur 61 · L.acain · texte numérisé non relu

L.acain

Avec Lucam, né à Cordoue, l'an 38 de l'ère chrétienne, sous le règne de Caligula, commence la période de décadence de la poésie latine et de l'influence espagnole sur la littérature romaine. Lucain était neveu du philosophe Sénèque, l'un des précepteurs de Néron. Venu à Rome de bonne heure, il adopta les idées républicaines qui avaient survécu à l'établissement de l'empire, ce qui lui ât encourir la haine de Néron; condamné à mort, il se fit oumr les veines dans son bain, et mourut à l'âge de vingt-sept ans. A cet âge, il avait déjà composé un grand nombre de poésies, dont il ne reste que la Pharsale, poëme épique en dix livres, où il chante la guerre de Pompée et de César, en donnant raison au premier contre le second; mais, comme il le dit, la cause victorieuse avait pour elle les dieux, la cause vaincue avait pour elle Caton. Il avait une puissante imagination, mais se laissait trop aller à l'emphase espagnole, défaut qu'explique peut-être sa jeunesse, et qui serait devenu moins sensible, s'il eût eu le temps de polir son œuvre dans l'âge mùr. On admire de très-bons morceaux dans ce poëme : le parallèle de César et de Pompée, le passage du Rubicon par César, la description d'une forêt enchantée, etc.; mais les événements trop rapprochés par le temps rendaient les fictions poétiques plus difficiles, et le scepticisme philosophique du poète les repoussait en partie : pour lui, la fortune, c'est-à-dire le hasard, remplaçait les divinités de l'Olympe, et c'était un aveugle destin qui régnait sur le monde. On reproche aussi à la Fharsale le manque d unité et la dureté du style. Malgré ses défauts, ce poëme se soutient par de grandes beautés, par l'originalité des tournures poétiques et par une énergie qui rachète bien des incorrections.

Autres poètes épiques.

Après Lucain, la poésie épique fut encore cultivée par uû certain nombre de poètes, bien inférieurs, mais non sans mérite. Les principaux sont : Yalérius Flaccus (mort vers IH), Stace (mort en 96), Sihus Italiens (mort vers l'an 100) et Claudien. Leurs poëmes offrent de belles pensées; tous offrent un certain intérêt historique, parce qu'ils traitaient des su-

jets nationaux. Claudien (4« siècle), qui a chanté Stilicon et ses exploits contre les Goths, appartient à la période chrétienne, mais il était probablement resté païen, quoiqu'il adressât les plus grandes louanges aux empereurs de son temps. Son style se distingue par une élégance excessive et fatigante, mais il affecte une grande pureté, et il rencontre quelquefois une énergie et des effets du style qui rappellent une meilleure époque.

Perse et Javénal.

Les mœurs romaines des premiers siècles de l'ère chrétienne ne prêtaient que trop à la satire j Horace aimait à rire des vices et des travers ; la vue de la corruption universelle excita l'indignation de deux poètes. Perse et Ju vénal, qui s'attachèrent à les flétrir. Perse, né à Yolterre, en Toscane, l'an 34 de J.-C, vint à Rome dès l'âge de douze ans, et mourut à vingt-huit ans, en 62. Élevé dans les doctrines austères des stoïciens, il a laissé des satires qui s'élèvent contre les désordres de son siècle et qui donnent des leçons de vertu. On lui reproche avec raison un style tellement travaillé et tellement concis, qu'il en devient obscur et fatigant.

Juvénal, né en 42, dans la ville d'Aquinum, en Abruzze, là même où devait naître saint Thomas d'Aquin, composa sa première satire sous Domitien et les autres sous Trajan et sous Adrien. Exilé par Adrien, qui se crut désigné dans une de ses satyres, il alla mourir en exil, à une date qui est inconnue, en Egypte ou en Libye. Il reste de lui seize satires, remarquables par une rare énergie, par une grande chaleur d'imagination et par une expression d'indignation trop digne des vices qu'il flétrissait, mais moins profonde, enréalité, qu'il n'affectait de le ressentir, ce qui ôte à son style le naturel et la douceur.

Pétrone, à la même époque, composa un long roman satirique, destiné surtout à flageller les vices et les turpitudes de la cour impériale ; c'est un tableau hideux qui dégoûte les âmes honnêtes et qui déshonore l'écrivain autant que ses héros. Il mourut en 67. Un peu plus tard vint Martial, dont les petits poèmes, connus sous le nom à'Épigrammes, se distinguent par beaucoup d'esprit et souvent par des traits que les modernes ont eu soin de recueillir. Il mourut vers l'an 103.

Sénèqae le Trag'ique.

C'est encore à la même époque^ vers la fin du premier siècle de l'ère chrétienne, que paraît Sénèque, surnommé leTragique, parce qu'il a composé les seules tragédies latines qui soient Tenues jusqu'à nous. Quelques-uns ont cru qu'il était le même que Sénèque le Philosophe, et la chose n'est pas impossible, car on remarque dans les deux écrivains la même tendance à la déclamation et le même amour des antithèses. Quoi qu'il en soit, il est douteux que les tragédies de Sénèque, dans les* quelles on remarque çà et là quelques bons morceaux, aient jamais été représentées ; c'étaient des exercices d'école, destinés plutôt à la lecture publique qu'à la représentation théâtrale. Racine a imité, dans sa Phèdre, mais en l'embellissant, le récit de la mort d'Hippolyte donné par Sénèque, qui déjà imitait les tragiques grecs.

Phèdre.

La fable ou l'apologue, qui tient à la fois du genre épique, par ce qu'elle raconte, et du genre didactique et satirique, parce qu'elle instruit et souvent tourne les vices en ridicule, a été cultivée de toute antiquité. On trouve des apologues dans la Bible, et c'est une manière d'instruire que les orientaux ont toujours aimée. Chez les Grecs c'était Ésope le Phrygien, contemporain de Solon et des Sept Sages, qui passait pour avoir créé l'apologue; mais les fables qui nous sont venues sous son nom ne sont certainement pas toutes de lui ; aucune peut-être n'a été écrite par lui, et elles n'étaient que de courts récits, faits sans art, et écrits en prose. A Rome, Phèdre, un simple affranchi, qui mourut vers le milieu du premier siècle', s'empara de ces récits, en inventa d'autres, et leur donna, au moyen des vers, une forme littéraire pleine de grâce et d'enjouement. Les fables de Phèdre se distinguent par leur simplicité pleine d'élégance; ce sont de petits tableaux charmants, qui restent dans la mémoire. Jusqu'à notre inimitable La Fontaine, nul fabuliste ne le surpassa, nul même ne l'avait égalé, et c'est une grande gloire pour lui d'avoir fourni à La Fontaine plus d'un sujet et plus d'un trait qui sont maintenant dans la mémoire de tous.

§ IL — Les historiens latins.

Si Rome n'a pu égaler la Grèce pour la poésie, elle l'a certainement égalée, sinon surpassée dans le genre hietorique, et c'est avec une pleine confiance qu'elle peut opposer aux noms d'Hérodote , de Thucydide , de Xénophon et de Polybe, ceux de César, de Salluste, de Tite-Live et de Tacite, autour desquels se rangent d'autres historiens, qui ne manquent pas non plus de mérite.

JTales César.

Le premier historien digne de ce nom qui parut à Rome débuta par un chef-d'œuvre. En écrivant sa propre histoire dans ses Commentaires sur les guerres des Gaules et sur la guerre civile, Jules César créait un nouveau genre dans lequel il restait maître, et léguait à la postérité le témoignage d'un génie littéraire égai à son génie militaire et politique. Ses Commeritaires ont fait l'admiration des Condé et des Napoléon, qui y trouvaient le secret de vaincre, aussi bien que des hommes de goût, qui ne se lassent pas d'en louer la pureté de style et la limpidité de narration. César ne se nomme jamais qu'à la troisième personne ; il le fait avec une simplicité qui donne la plus grande confiance dafis sa véracité. Il ne faudrait pas croire pourtant qu'il soit absolument impartial : il n'a certainement pas rendu aux Gaulois toute la justice qu'ils méritaient ; il a souvent pallié l'odieuse conduite des Romains à leur égard, et plus d'une fois altéré en sa faveur les faits qui le concernent personnellement; mais D en dit assez pour que la vérité puisse être découverte, et pour des Français tout ce qu'il dit sur la Gaule est tellement exact et précis, que ses Commenta ires restent la source la plus riche où l'on puisse étudier les premiers temps de notre histoire.

Sallnste.

Salluste, contemporain de César, prit Thucydide pour modèle, et il l'égala, s'il ne le surpassa point, en vigueur et en concision. Il reste de lui des fragments historiques et deux grandes compositions : l'Histoire de la conjuration de Catilina

et l'Histoire ae la guerre de Jugurtha, toutes deux écrites avec une grande énergie, et, la dernière surtout, avec un art et une connaissance des faits et des passions qui en fait un chefd'œuvre. On reproche à la première la partialité dont l'historien fait preuve à l'égard de Cicéron, contre qui il voulait satisfaire une rancune personnelle. Propréteur en Numidie, il avait visité les lieux et recueilli les renseignements qui pourraient le plus servir à son travail sur la guerre de Jugurtha; ceux qui veulent aujourd'hui étudier l'Algérie doivent étudier ce travail, dans lequelJugurthajoue si souvent le rôle qu'a joué de nos jours le fameux Abd-el-Kader. Malheureusement Salluste n'avait aucune conviction morsile, et ce républicain qui fait parade d'austérité dans ses écrits était un voluptueux dont les jardins enchantés avaient même une réputation universelle. Aussi sent -on que ses indignations vertueuses sont plus dans son imagination que dans son cœur, et cela détruit en grande partie l'effet de son éloquence.

Tit«.LiTe.

Tite-Live (Titus Livius), le troisième des historiens latins, et celui dont il nous reste des travaux plus considérables, na- ^ quit àPadoue, l'an 59 avant l'ère chrétienne. On regrette peu la perte de quelques ouATages philosophiques et de dialogues composés par lui; mais on regrettera toujours la perte de >a plupart des cent quarante livres qu'il avait consacrés à l'Histoire romaine depuis la fondation de Rome jusqu'à Tan 743 depuis cette fondation, dix ans avant l'ère chrétienne. Auguste avait mis, pour ce grand ouvrage, toutes les archives de l'empire à la disposition de l'historien, qui n'en profita peut-être pas assez, mais qui n'en composa pas moins une œuvre aussi majestueuse par ses proportions que remarquable par le style, par l'intérêt des narrations et par l'éloquence des discours que l'auteur met dans la bouche de ses personnages. On voudrait plus de critique dans l'historien, on ne ■ peut qu'admirer l'écrivain et la merveilleuse unité de son plan, malgré le désordre apparent qui résulte de la multitude et de l'éloignement des divers théâtres sur lesquels se passent les événements. Il muurut l'an 19 ie l'ère chrétienne.

Peu après Tite-Live parut Trogue-Pompée, qui écrivit une Histoire imiverselle, et dont les anciens vantaient le style et le talent. Mais l'œuvre de Trogue-Pompée a péri^ et l'on ne peut plus guère en juger que par un abrégé que fit Justin (2^ siècle), abrégé qui^a peut-être eu le tort de faire oublier et perdre l'original.

Pline l'Ancien.

Né à Côme ou à Vérone, l'an 23 de J.-C, chargé du gouvernement de l'Espagne par Vespasien, jurisconsulte à Rome, et mort en 79, victime d'une éruption du Vésuve qu'il avait voulu observer de trop près, Pline, surnommé l'Ancien, pour le distinguer d'un neveu dont il sera parlé plus loin, est plutôt connu comme naturaliste que comme Historien. Cependant il avait écrit en vingt livres une histoire des guerres des Romains en Germanie et une Histoire romaine, dont on doit vivement regretter la perte. Le seul ouvrage qui reste de lui, et qu'il a intutilé : Histoire naturelle, est une sorte d'encyclopédie embrassant toutes les connaissances de son temps sur la nature matérielle, astronomie, physique, géographie, agriculture, médecine, arts et sciences naturelles proprement dites. Cette simple énumération montre le prix de cet ouvrage, qui n'a pas assez d'ordre et de critique, et dont le style est souvent subtil, affecté et obscur, mais qui nous a pour ainsi dire transmis l'inventaire des connaissances de l'antiquité.

Taelte.

Le prince des historiens latins, l'écrivain de l'antiquité qui a su donner le plus de mouvement et de couleur à ses récits, qui a pénétré le plus profondément dans les secrets replis du cœur humain, qui a su peindre d'un mot le caractère et les mœurs de ses personnages et exposer les causes des événements, est Tacite, né en Ombrie, en 54 ou 55, et témoin des règnes de Néron, de Vespasien, de Titus, de Domitien, de Nerva et de Trajan. H était l'honneur du barreau de Rome, oii il avait pour émule et pour ami Pline le Jeune, et il fut nommé au coik sulat sous Nerva. H ne reste rien de ses discours; on lui attribue unDialogue sur l'éloquence digne de sa plume et de son génie; mais c'est par ses œuvres historiques qu'il est devenu immortel. Il a écrit, dans ce genre, une Vie d'Agricola, un ta-

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bleau des Mœurs des Germains, des Bistoires et des Annales.

La Vie d'AgricoIa, ouvrage de la jeunesse de Tacite, est un modèle de biographie. En racontant la vie de son illustre beaupère. Tacite le fait aimer; s'il en a exagéré les vertus, on le pardonne volontiers à la piété filiale.

Le tableau des Mœurs des Germains renferme la description géographique de la Germanie et de très-intéressantes notions sur les habitudes et le caractère du peuple de cette contrée à la fin du premier siècle. L'intention de Tacite était-elle de faire indirectement la satire des mœurs romaines? Quelques-uns l'ont pensé, sans que rien établisse cette opinion d'une manière certaine.

C'est dans sa vieillesse que Tacite écrivit ses Histoires et ses Annales : ses Histoires, d'abord, qui comprennent les événements dont il avait été témoin, depuis l'avènement de Galba jusqu'à la mort de Domitien (espace de vingt-neuf ans); ses Annales ensuite, embrassant les événements qui se sont passés depuis la mort d'Auguste jusqu'à celle de Néron. Il voulait aussi écrire l'histoire des règnes de Nerva et de Néron, mais la mort ne lui en laissa pas le temps. Il ne reste des Histoires que les quatre premiers livres et une partie du cinquième, qui ne contiennent guère plus d'une année, ce qui montre assez la grandeur de la perte faite par l'histoire et par la littérature. On n'a des Annales que les livres qui contiennent le règne de Tibère, la fin de celui de Claude et presque tout le règne de Néron. Tacite mourut en 130 ou 134. Suétone.

Suétone, contemporain de Tacite, ne cultiva point la grande histoire, mais seulement le genre biographique. Son ouvrage le plus important, intitulé : Vies des douze Césars, contient la biographie de Jules César, d'Octave- Auguste, de Tibère, de Caligula, de Claude, de Néron, de Galba, d'Othon, de Vitellius, de Vespasien, de Titus et de Domitien. 11 raconte plutôl la vie privée de ces princes que leur vie publique, et on lui doit une foule de détails et de renseignements précieux sur le caractère et les mœurs de ces maîtres du monde. Malheureuse* ment ces mœurs étaient en général si corrompues, que Suétone, qui ne paraît point avoir eu même l'idée du respect et

de la pudeur, a tracé des tableaux dont les lecteurs délicats ne peuvent que se détourner avec dégoût. Du reste, le style de cet historien est d'une simplicité qui va jusqu'à la négligence, et qui ne rappelle en rien ni la pureté et l'éloquence de Tite-Live, ni la concision de Salluste, ni l'énergie de Tacite. Un autre biographe, Cornélius Népos, avait paru avant lui, mais n'avait guère fait que tracer en abrégé la vie des principaux hommes illustres de la Grèce; son style est plus pur que celui de Suétone, et d'une simplicité qui en a fait un auteur classique à l'usage des jeunes latinistes.

Quinte-Curce.

On ignore absolument la vie de Quinte-Curce ( Quintus Curtius), dont on a une Histoire d'Alexandre, écrite plutôt par un romancier et par un rhéteur que par un historien : point de critique, de graves erreurs géographiques, point d'ordre chronologique, un amour du merveilleux poussé à un degré extraordinaire, des contradictions frappantes, nulle connaissance de l'art militaire, de sorte qu'il ne comprend pas et qu'il traduit mal les auteurs grecs qu'il prenait pour guides, enfin des harangues qui sont plutôt des exercices d'école que des discours appropriés au caractère des personnages qui parlent, tels sont les graves défauts de cet ouvrage. Malgré ces défauts, Quinte-Curce est lu avec intérêt : son style est généralement pur et toujours élégant, quelquefois même trop orné ; il est riche en belles descriptions, il a des harangues magnifiques, et s'il avait plus de critique, il eût suivi de près Tite- Lite, qu'il avait pris pour modèle.

§ m. — Les oratbubs LAims.

Le sénat et la place publique, le Forum, étaient les deux principaux théâtres de l'éloquence à Rome. Les Scipions, le vieux Caton le Censeur, les deux Gracques, et, un peu plus tard, Caton d'Utique, l'orateur Crassus, Jules César, Hortensius, Marc- Antoine, obtinrent une juste réputation d'éloquence; mais il ne nous reste guère que des souvenirs de leurs discours : ceux que Tite-Live ou les autres historiens mettent dans leur bouche ne sont probablement pas d'eux; les dis-

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cours de César rapportés dans les Commentaires ne sont pour ainsi dire que des squelettes de harangues reproduites en style indirect. Le plus grand et presque l'unique orateur dont nous possédionsles œuvres oratoires est Cicéron, qui représente à lui seul et magnifiquement l'éloquence romaine. Après lui, il n'y eut plus guère que des rhéteurs. Cicéron.

Marcus Tullius Cicero était fils d'un simple foulon du bourg d'Arpinum, patrie de Marins. C'était, comme on disait alors, un homme nouveau, sans ancêtres connus, et que son mérite conduisit aux premières charges de la république. Il suivit les leçons de l'orateur Crassus, étudia avec ardeur les poètes, les orateurs et les philosophes grecs, et mérita de bonne heure d'entendre dire, comme le rapporte Plutarque, par l'un de ses maîtres, le rhéteur grec Molon : « Je te loue et je t'admire, « Cicéron; mais je plains le sort de la Grèce, envoyant que « les seuls avantages qui lui restaient, le savoir et l'éloquence, K tu vas les transporter aux Romains. » Comme orateur, Cicéron prit pour modèle Démosthène, sans négliger l'étude des autres orateurs attiques; comme philosophe, il appartenait à l'Académie, école philosophique restée plus fidèle que les autres aux doctrines de Platon; mais il ne s'attachait pas exclusivement au maître, et choisissait dans les autres systèmes ce qui lui paraissait le miemx; il était éclectique.

On a de Cicéron des Disœurs ou Oraisôns, des ouvrages de rhétorique, des travaux philosophiques et des lettres.

Ses principaux discours sont ceux qu'il prononça en faveur àe Roscius, le célèbre comédien, qui était son ami et qui se trouvait sous le coup d'une accusation de parricide; contre Verres {les Verrines), préteur de Sicile qui s'était signalé dans sa charge parles plus iniques et les plus odieuses exactions; sur une loi agraire, qui flattait les convoitises populaires, et qu'il eut le talent de faire rejeter par le peuple lui-même, en lui en montrant les inconvénients ; contre Catilina (les Catilinaires), harangues foudroyantes prononcées dans le sénat contre Catilina et contre ses partisans pendant que Cicéron était consul; pour Milon (la Milonienne), le chef-d'œuvre de ses plaidoyers, dans lequel il justifie Milon du meurtre de Clodius; pour Marcellus

et pour Ligarius, qu'il eut l'honneur de sauver tous deux (?e la colère de César, en plaidant devant le vainqueur de Pompée ; enfin, contre Antoine (les Philippiques ) , quatorze discours inspirés par le plus ardent patriotisme, et qui furent la cause de sa mort. Antoine, vainqueur avec Octave, fit mettre le nom de Gicéron sur les listes de proscription, et la tête et la main du grand orateur furent portées au proscripteur, qui les fit attacher à cette tribune aux harangues dans laquelle l'orateur avait fait entendre, comme le dit Tite-Live, une éloquence que n'égala jamais aucune voix humaine.

Gicéron a écrit plusieurs ouvrages de rhétorique, dans lesquels il dévoile tous les secrets de son art. Le plus remarquable, composé sous forme de dialogue, est intitulé De l'orateur. Les ouvrages philosophiques de Gicéron sont généralement sages et empreints d'une morale saine et quelquefois élevée, mais toujours humaine. Son traité De officiis ou Des devoirs a montré tout ce que pouvait fournir le paganisme en ce genre; il n'est pas arrivé complet jusqu'à nous. On lit aussi avec le plus grand intérêt le traité De senectute ou De la vieillesse, composé par Gicéron dans les derniers temps de sa vie. Mais ce qu'on ne se lasse pas de lire et de relire, ce sont les Lettres familières, qui traitent des sujets les plus divers, depuis les détails les plus ordinaires de la vie jusqu'aux plus sérieuses affaires intéressant la république, et toujours avec une éloquence, une pureté de goût, qui font de chacune d'elles un petit chef-d'œuvre. Né en 107, Gicéron mourut en 43 av. J.-G.

Sénèqae le Philosophe.

C'est autant parmi les rhéteurs que parmi les philosophes qu'on peut ranger ce célèbre précepteur de Néron, qui, après avoir donné à son disciple tant de belles leçons de vertu, finit par l'excuser lâchement d'avoir fait périr sa mère Agrippine, ce qui ne l'empêcha point de périr lui-même victime du tyran. Sénèque a composé un grand nombre de traités philosophiques, entre autres un Sur la Clémence, qui sont tous remplis des plus belles maximes, et il rencontra parfois des pensées si élevées et l'on dirait même si chrétiennes, qu'on a prétendu qu'il avait eu des rapports avec saint Paul, problème qui n'est pas encore entièrement résolu et qui reste un sujet de discus-

sion pour les érudits. Le style de Sénèque est élégant, mais il affectionne trop les antithèses; c'était la décadence du goût qui commençait. Sénèque contribua plus que tout autre àprécipiter cette décadence par cette recherche de jeux de mots, d'antithèses et d'effets brillants de style qui séduisaient la jeunesse et lui faisaient préférer l'éclat à la solidité. Il mourut en 65.

Qalntilien.

Quintilien, né l'an 42 de l'ère chrétienne, à Rome même, ou, selon d'autres, à Calagurris (Calahorra) en Espagne, réagit de toutes ses forces contre le mauvais goût, en protestant contre les nouveautés introduites par Sénèque, en rétablissant les véritables règles et en rappelant à l'admiration de de ses contemporains Cicéron et les autres grands écrivains du siècle d'Auguste. Ses leçons furent tellement goûtées, que Galba fonda pour lui la première chaire de rhétorique latine qui ait été rétribuée. Plus tard Domitien le choisit pour faire l'éducation de ses petits neveux, faveur qui devint nuisible à sa gloire, parce qu'il se crut obligé par la reconnaissance à louer ce monstre de cruauté, qu'il alla jusqu'à comparer à un dieu. Les plus beaux caractères du paganisme n'échappaient point à ces abaissements.

Le grand ouvrage de Quintilien est un traité de rhétorique, qui a servi de modèle à tous ceux qu'on a composés dans la suite, et qui est resté le manuel de tous les orateurs. Dans ce traité, non content de donner les règles de la composition du discours, Quintilien s'attache à faire connaître ce qui est nécessaire pour former l'orateur, qu'il prend dès son berceau et qu'il conduit jusqu'à ce que son éducation soit complète. L'érudition, le bon goût, les plus sages préceptes, un heureux choix d'exemples constituent les principaux mérites de ce traité, dont le style n'atteint d'ailleurs ni l'éloquence ni l'harmonieuse douceur de l'Orateur de Cicéron. Quintilien, malgré ses efforts, ne pouvait retrouver toutes les traditions du grand siècle. Il mourut vers 120.

Pline le Jeane.

Le meilleur disciple de Quintilien fut Pline le Jeune, né à Côme, et neveu par sa mère de Pline l'Ancien. Il se fit un

grand nom au barreau ; mais de tous les discours qu'il a prononcés il ne nous reste que son Panégyrique de Trajan, qui serait sans défaut si une certaine monotonie ne résultait pas d'une continuelle louange, s'il ne s'y rencontrait pas trop d'antithèses, de pensées coupées et de tours recherchés, et si, d'ailleurs, le panégyriste n'avait fait presque un dieu de son héros. Outre ce panégyrique, on a de Pline des Lettres, distribuées en dix livres, qui jettent de grandes lumières sur l'histoire de son temps; une de ces lettres, adressée à Trajan, forme un magnifique éloge des disciples du Christ, à qui Pline ne trouve d'autre reproche à faire que celui même d'être chrétiens. Il mourut en 115.

S rV. — L'ÉLOQUBNCK LATINE CHRÉTIKNIfE.

P Pendant que la littérature païenne s'abaissait de plus e plus, le christianisme ouvrait, comme on a déjà vu pour la Grèce, de nouvelles sources d'éloquence et de poésie. Les écrivains latins, inspirés par le christianisme, se sont élevés à des hauteurs que les autres n'ont jamais atteintes; il est seulement fâcheux, au point de vue littéraire, qu'arrivés à une époque de décadence, ils ne se soient pas suffisamment gardés du mauvais goût de leur époque ; mais ces défauts provenant de ce mauvais goût étaient alors considérés comme des beautés, et Us devaient chercher à agir sur leurs contemporains en leur parlant leur propre langue. D'ailleurs, que de beautés au milieu de ces défauts ! Que de pages délicieuses avouées par le goût le plus déUcat et le plus pur! Et quel succès dans les efforts de ces écrivains de génie pour faire exprimer à une langue toute imprégnée de paganisme, toute souillée de corruption et de sensualisme, les pensées les plus sublimes, les sentiments les plus héroïques, les plus tendres et les plus délicats! Il serait impossible de s'arrêter [ici à chacun des grands écrivains des premiers siècles du christianisme ; il faudra se contenter d'indiquer les noms et les œuvres des plus importants.

Tertullien.

TertuUien se présente le premier. C'était un prêtre de Carthage, né vers l'an 160. Ses parents étaient païens. Il perdit

son père de bonne heure ; sa mère lui fit donner une excellente éducation : la langue grecque lui était familière ; la philosophie, l'éloquence, le droit romain n'avaient pas de secrets pour lui. Converti par le spectacle de la constance des martyrs, il devint, à trente ans, l'un des plus vigoureux apologistes du christianisme. Son Apologétique, composée sous le règne de Septime-Sévère, et publiée dans les dernières années du deuxième siècle, estun chef-d'œuvre de logique, d'éloquence et d'énergie. L'énergie chez TeituUien dégénère même en dureté; il est parfois obscur à force de concision, barbare et affecté à force de néologisme et d'éclat, mais quelle vigueur dans la pensée ! quelle beauté dans les images ! quelle profondeur dans les idées ! quelle puissance et quel pathétique dans les mouvements! Bossuet se glorifiait d'avoir formé son style sur ce modèle. Cela seul montre le profit qu'on peut tirer de l'étude de Tertullien. Le rigorisme de ce grand apologiste le fit tomber dans les erreurs de Montanus; il finit par être luimême le chef d'une nouvelle secte , et les admirateurs de ce génie ont la douleur de ne savoir s'il revint à la vérité dans les derniers jours de sa vie. Il mourut en 245.

Saint Cyprien.

Saint Cyprien, né à Clirthage comme Tertullien, dans les premières années du troisième siècle, appartenait à une riche famille sénatoriale. 11 était païen. Maître dans les deux littératures grecque et latine, il se mit à enseigner la rhétorique dans sa ville natale, où il vit un immense concours d'auditeurs se presser autour de sa chaire. En même temps, il vivait dans le luxe et l'opulence et ne se refusait aucune jouissance. Un vénérable prêtre, nommé Cécilius, lui fit voir la vérité ; il renonça à la gloire et aux plaisirs, distribua le prix de ses biens aux pauvi'es, reçut le baptême vers 245, et se distingua tellement par ses vertus, que les chrétiens de Carthage l'appelèrent tout d'une voix au sacerdoce et bientôt après àl'épiscopat. Dès lors Cyprien défendit avec autant d'intrépidité que de talent la vérité contre les païens et contre les hérétiques et les schismatiques; le mart}Te couronna ses mérites en 258. Ses ouvrages les plus remarquables sont : une instruction sur Y Unité de l'Église adressée à son peuple à l'occasion du schisme de No-

Tatîen; un livre Sur les tombés (De lapsis), adressé aux chrétiens qui avaient eu la faiblesse d'apostasier pendant la persécution de Dèce; une exhortation intitulée De la mortalité, adressée à son peuple dans un temps de peste; des Lettres, dont l'ensemble offre un tableau complet de l'esprit et de la vie, de la discipline et de l'administration de l'Église au troisième siècle. Saint Cyprien ne cessait de lire les ouvrages de Tertullien, dont il peut être considéré comme le disciple, malgré les années qui les séparent.

Hinacias Félix .

Minueius Félix exerçait à Rome la profession d'avocat sous Septime-Sévère,;au commencement du troisième siècle. On n'a de lui qu'un dialogue, iniitnlé Octavius, qui est une réfutation aussi vigoureuse qu'élégante et intéressante des absurdités du polythéisme, dans le genre des dialogues de Platon et de Ci-

céron.

Arnobe et I^actance ■

Arnobe, né à Sicca, en Afrique, vers la fin du troisième siècle, commença par combattre le christianisme avec une ardeur qui rendit d'abord sa conversion suspecte; iljfit tomber cette défiance en pubUant une apologie qui renferme des morceaux éloquents, mais qui contient aussi des erreurs provenant! de sa connaissance encore imparfaite des questions qu'il traitait. Comme professeur de rhétorique et comme apologiste, il eut pour disciple Lactance, qui mérita par l'élégance et par la richesse de son style d'être surnommé le Cicéron chrétien. On ignore le lieu et l'époque précise de la naissance de Lactance, qui jouit de la faveur de Dioclétien et professa dix ans la rhétorique à Nicomédie. Amené à la vérité par la fureur même des persécutions et par les violentes attaques des philosophes ennemis du christianisme, il mérita, vers 317, d'être choisi par Constantin comme précepteur de son fils Crispus. On a de lui deux grands ouvrages : ]es Institutions divines, qui sont une apologie complète de la religion, parfaitement conçue comme plan, pleine d'érudition et de précieux renseignements, écrite avec une véritable éloquence, très-forte dans la réfutation des erreurs du paganisme et des systèmes philosophiaues .

mais plus faible dans l'exposition et la démonstration du dogme chrétien; le Traité de la mort des persécuteurs, discours historique qui a pour but de démontrer la religion chrétienne par la fin tragique de ceux qui l'ont persécutée, et qui renferme des tableaux saisissants et bien capables d'effrayer les ennemis de l'Église. La mort des persécuteurs est une éclatante démonstration de la justice divine ; les siècles qui ont suivi le temps de Lactance l'ont rendue plus éclatante

encore.

S»aint Hilaire de Poitiers.

Avec le quatrième siècle s'ouvre l'ère des grands docteurs de l'Église latine : saint Hilaire de Poitiers et saint Ambroise, qui eurent, dans les siècles suivants, pour successeurs saint Jérôme, saint Augustin et saint Grégoire le Grand, sans parler de saint Prasper d'Aquitaine, de saint Hilaire d'Arles, des abbés Cassien de Marseille et Vincent de Lérins, et d'une multitude d'autres écrivains chrétiens, parmi lesquels il faut nommer ici Sulpice-Sévère, disciple et biographe de saint Martin de Tours, et qui a mérité d'être surnommé le Salluste chrétien par un abrégé d'histoire qu'il fait commencer avec le monde et conduit jusqu'à son temps (mort vers 410 ).

L'ouvrage capital de saint Hilaire de Poitiers est un Traité de la Trinité, écrit contre les ariens, et remarquable par un style si plein de chaleur et de force, par une dialectique si vigoureuse et si pressante, que saint Jérôme comparait l'éloquence d'Hilaire à l'impétueuse rapidité du Rhône. Né à Poitiers au commencement du quatrième siècle, mort évêque de sa ville natale en 367, Hilaire fut l'une des plus brillantes lumières de l'Église de son pays, et porta à l'arianisme en Occident des coups aussi rudes que le faisait saint Athanase en Orient.

Saint Anibreise.

Saint Ambroise, né dans les Gaules, à Lyon ou à Arles, était gouverneur de la Ligurie et de l'Emilie lorsque la voix du peuple l'appela au siège épiscopal de Milan. On sait ce que fut l'évêque et le saint, quel rôle il joua dans la politique de son temps, et avec quel courage il abaissa l'orgueil impérial de

Théodose sous la salutaîre rigueur des lois ecclésiastiques. Versé dans les lettres grecque et latine et dans la connaissance de l'Écriture, qu'il étudiait avec saint Basile et Origène, il ne songeait qu'à faire servir son éloquence et son érudition à )a défense de la religion et à l'instruction de son peuple.

Les principaux ouvrages de saint Ambroise sont il» Un Traité des Veuves, dans lequel il montre l'excellence de l'état de viduité ; 2° un Traité des Vierges, où il exalte les mérites et la grandeur de la virginité ; 3° un Heœaméron, ou explication des six jours de la création dans le genre de i'Hexaméron de saint Basile; 4° un livre Dm Paradis, dans lequel il met les fidèles en garde contre les artifices des hérétiques en déterminant ce qu'il faut entendre par le jardin de délices habité par nos premiers parents; 5® plusieurs traités moraux allégoriques, dans lesquels il présente chacun des anciens patriarches, Abel, Noé, Abraham, Isaac, Jacob, Joseph, Job, David, Tobie comme le type d'une vertu particulière qu'il propose à l'imitation de ses lecteurs et de ses auditeurs; 6° un livre Des devoirs des prêtres (De officiis), dans lequel il emprunte à l'ouvrage de Cicéron qui porte le même titre ce qu'il a de plus beau, tout en montrant par l'exposition même de la morale chrétienne la supériorité de celle-ci sur la morale païenne ou purement humaine; 7» une Oraison funèbre de son frère, dans laquelle il fait entendre les plus touchants accents de l'amitié fraternelle. Le style de saint Ambroise, sans échapper aux défauts du temps , l'affectation et la recherche, se distingue généralement par l'élégance, le pathétique et l'onction. Ce grand évêque mourut en 397,

Slaint Jérôme

Saint Jérôme (Hieronjnmus), naquît, vers l'an 330, à Stridon en Dalmatie. Son père, qui était riche, lui fit donner une excellente éducation. Dans un séjour à Rome, il sentit sa foi défaillir, mais les passions et l'amour du plaisir ne l'entraînèrent pas longtemps ; il revint à la pratique de ses devoirs, reçut le baptême sous le pontificat du pape Libère , voyagea dans les Gaules pour achever de s'instruire, revint à Rome, et, chassé par l'envie , se retira en Orient. En 377 seulement il fut ordonné prêtre à Antioche, ville qu'il ne tarda point à

quitter pour aller visiter les Lieux saints, et il fixa sa demeur à Bethléem, d'où il ne s'absenta que pour prendre à Constantinople les leçons d'hébreu d'un des juifs les plus instruits de cette époque. Il fut encore obligé de quitter une fois Bethlée" ri pour se rendre à Rome, où l'appelait le pape Damase, afin d^ prendre part à un concile convoqué au sujet du schisme d'Antioche, et ce fut dans ce voyage qu'il se vit consulté par les dames des plus illustres familles romaines, auxquelles il écrivit plus tard des Lettres^ qui sontde véritablestraités dogmatiques et ascétiques. Il mourut le 30 septembre 420, à l'âge de quatrevingt-dix ans.

Les œu\Tes de saint Jérôme peuvent se diviser en traités de controverses, en lettres et en études sur l'Écriture sainte. Ses traités de controverse, remarquables par leur énergie, quelquefois même par une ardeur de polémique à laquelle on peut reprocher quelque exagération, sont : un Livre contre Helvidius, qui prétendait que Jésus n'est pas le fils unique de la sainte Vierge ; deux Lettres contre Jovinien, qui avait attaqué la virginité ; un Dialogue contre Pelage, qui niait la nécessité de la grâce ; et un Dialogue contre les Lucifériens , hérétiques du temps. Mais ce sont les travaux de saint Jérôme sur l'Écriture sainte qui lui donnent un rang à part parmi les auteurs ecclésiastiques : la traduction de la Bible connue sous le nom de Vulgate est en grande partie son œuvre, et il a ajouté à ce travail de nombreux commentaires, un traité sur les Noms hébreug^, etc., qui le font considérer à juste titre comme le plus savant des Pères de l'ÉgUse latine. L'histoire ecclésiastique lui doit aussi, outre des documents très-précieux répandus dans ses Lettres, un Catalogue des écrivains illustres, et des Vies de saint Paul, ermite, de saint Hilarion et de saint Marc.

Saint Aagfustin.

Le plus grand génie sans contredit de l'Église latine des premiers siècles est saint Augustin, né en 3o4, à Tagaste, en Afrique, mort à Hippone (Bone), dont il était évêque, le 28 août 430. La vie de cet homme extraordinaire appartient à l'histoire : on connaît les larmes de sainte Monique, sa mère, sur ses égarements, son éclatante conversion, ses travaux apostoliques, ses sollicitudes pastorales et patriotiques pendant

le siège d'Hippone, attaqué par les Vandales, et cette longue lutte contre le pélagianisme qui lui acquit le nom de Docteur de la grâce. Il suffira de rappeler ici ses principaux ouvrages.

Le plus lu j et l'un des plus admirables par l'intérêt du récit, par l'humble franchise des aveux qu'il y fait et par la profonde connaissance du cœur humain qu'il y révèle , est le livre de ses Confessions, dans lequel il raconte toute sa vie avant sa conversion, et gémit sur ses égarements, même sur les moindres fautes de son enfance. Pour mesurer la distance qu'il y a entre le véritable génie et le saint qui avoue ses fautes en élevant l'âme de ses lecteurs, et l'orgueilleux philosophe qui ne les publie que pour s'en glorifier et qui remue les plus bas sentiments de la nature humaine, il n'y a qu'à comparer les Confessions de saint Augustin aux Confessions de Jean-Jacques Rousseau : c'est la différence de la vraie vertu au vice éhonté.

Saint Augustin a créé la philosophie ou plutôt la théologie de l'histoire, qui en est la vraie philosophie, dans son ouvrage immortel De la cité de Lieu, dont l'objet immédiat était de réfuter les païens, qui attribuaient à l'établissement du christianisme les maux dont l'empire était alors accablé. L'auteur fait luimême l'analyse des 22 livres dont il se compose : (( Les cinq premiers, dit-il, réfutent ceux qui pensent que le polythéisme est nécessaire à la prospérité des choses humaines, et qui attribuent les calamités présentes au délaissement général de ce culte. Les cinq autres sont écrits contre ceux qui avouent qu'il y a toujours eu et qu'il y aura toujours plus ou moins de calamités temporelles, suivant les heux , les temps et les personnes, mais qui prétendent que le polythéisme était utile pour la vie future. Ces deux vaines opinions sont donc réfutées dans les dix premiers livres ; mais pour qu'on ne nous reprochât point d'avoir renversé les idées des païens sans établir les nôtres , nous avons employé à cette fin les douze derniers livres de notre ouvrage. Nous constatons d'abord l'existence de deux cités, dont l'une est de Dieu et l'autre de ce monde. Les quatre premiers livres sont consacrés à exposer l'origine de ces deux cités et à en dévolopper les divers carac^ tèresjles quatre suivants en montrent les progrès à tr^-vers les

temps, et les quatre derniers font connaître leurs fins différentes dans l'éternité. »

Les autres ouvrages de saint Augustin sont : un Traité de la musique; un livre De la vraie religion; des Commentaires sur la Genèse ; de nombreux Sermons ; un livre de la Doctrine chrétienne, dans lequel on trouve d'eicellents préceptes d'éloquence chrétienne ; un traité De la manière d'instruire les ignorants (De catechizandis rudibus), qui contient un plan général d'enseignement religieux; une multitude de traités et de lettres^ dans les lesquels se trouvent agitées toutes les questions de '^me, de morale, d'Écriture sainte, d'histoire, de discipline , de philosophie, de grammaire, de science et d'art, avec non moins de profondeur que d'érudition ; enfin, le livre des Rétractations, magnifique monument d'humilité et de bonne foi, dans lequel l'évêque d'Hippone passe en revue tous ses écrits et en corrige toutes les fautes, sans chercher à les excuser ou à les diminuer.

Saint Grégroire le Grand.

Au moment où saint Augustin quittait la terre, saint Léon le Grand commençait à illustrer l'Éghse , qu'il allait bientôt gouverner comme souverain pontife. Les Homélies de ce grand pape sont des modèles d'éloquence chrétienne, ses Lettres sont souvent de magnifiques traités dogmatiques , qui confondent l'erreup rt font briller la vérité de tout son éclat. Saint Jérôme, Siiint Augustin, saint Léon le Grand et saint Grégoire le Grand, qui gouverna l'Église à la fin du sixième siècle, sont les quatre grands docteurs de l'Église latine que l'on a comparés aux quatre évangélistes.

Saint Grégoire le Grand appartenait à une famille sénatoriale ; il était préteur de Rome, lorsqu'il renonça tout à coup au monde pour embrasser la sévérité de la vie religieuse ; mais l'éclat de son mérite et de sa vertu ne permit pas qu'on le laissât dans le calme de la retraite. Les papes lui confièrent d'importantes missions; élevé lui-même sur le saint-siége, malgré ses résistances, il travailla à la conversion des Lombards, prépara celle des Visigoths et commença celle de la Grande-Bretagne, en même temps qu'il maintenait fermement la discipline ecclésiastique et la splendeur du culteet du chant

sacré. Ses immenses occupations ne l'ont pas empêché de laisser un grand nombre d'ouvrages, parmi lesquels : 1° le Livre des morales, qui sont des Commentaires sur le livre de Job; 2' des Homélies, qui forment quatre livres, et qui ont pour principal objet l'explication d'Ézéchiel et des- évangiles; 3° le Pastoral, magnifique traité sur les devoirs du sacerdoce ; 4° le Sacramentaire , livre liturgique qui règle l'ordre des prières et des cérémonies pour l'administration des sacrements et la célébration des saints mystères ; 5® les Dialogues, distribués en quatre livres, et qui renferment une multitude de détails curieux et de légendes sur de saints personnages ; 6° les Lettres, écrites en réponse aux consultations qui lui venaient de tous les pays chrétiens, des empereurs, des rois et des évêques, et qui témoignent en même temps de son infatigable activité et de l'étendue de ses lumières.

Le style de saint Grégoire se ressent de la décadence de son siècle ; il pèche souvent par le manque d'élégance et de pureté, et le saint écrivain dit lui-même qu'il s'inquiétait peu des ornements de style et des règles de l'art; mais la naïve simplicité des récits, l'onction et la grâce des discours, Télévation des sentiments et la profondeur des pensées couvrent surabondamment ces défauts. Saint Grégoire mourut en 604.

Fin de la littératare latine.

A partir du sixième siècle, la langue latine était en complète décadence, et l'invasion des barbares tendait de plus en plus à la corrompre et à la déformer, ce qui allait amener la formation des langues modernes. La poésie fournit encore, dans ce siècle et en Gaule, Fortunat (mort en 609), à qui l'on doit deux belles hymnes, le Fange lingua et le VeoHlla régis ; Khistoire inscrivit le nomade saint Grégoire de Tours (mort en 593), qui est considéré comme le père de l'histoire de France, et qui eut pour continuateur, au siècle suivant, le chroniqueur Frédégaire. Au huitième siècle, l'Angleterre produisit Bède le Vénérable , dont Alcuin fut le disciple. Puis on ne voit plus guère que des légendes , des chroniques et des œuvres de philosophie et de théologie; le latin n'est plus la langue parlée, il reste la langue des théologiens et des érudits.

Cependant le moyen âge produisit des hommes de génie

qui montrèrent une véritable éloquence et souvent une grande élévation poétique dans leurs écrits. Trois noms brillent au milieu des autres, ceux de saint Bernard, au dixième siècle, et au treizième de saint Thomas d'Aquin et de saint Bonaventure.

Saint Bernard, né en 1091, dans le village de Fontaines, près de Dijon, fonda l'abbaye de Clairvaux, prêcha la deuxième croisade , et fut pendant la dernière moitié de sa vie mêlé à toutes les grandes affaires de la religion et de la politique. On a de lui, entre autres ouvrages, un livre De la considération, adressé au pape Eugène III, son disciple et son ami, dans lequel il trace magistralement les devoirs du souverain pontifioat; un livre contre Abélard, qui enseignait] des doctrines erronées ; deux traités Sur les mœurs et les devoirs des évêques et Sur la réforme des clercs; un grand nombre de Sermons, non moins remarquables par la doctrine que par l'éloquence et l'onction; et des Lettres, qui offrent des documents trèsprécieux sur son siècle et des modèles d'éloquence dans tous les genres. Il mourut en 1153.

Saint Thomas d'Aquin, fils de Landulphe, comte d'Aqum, naquit en 1226. Il a mérité le nom d'Ange de l'école ou Docteur angélique par la merveilleuse étendue et l'étonnante solidité de ses connaissances théologiques ; sa Somme ( ou résumé) de la foi catholique, contre les Gentils, et surtout sa Somme thcologique , appelée la Somme par excellence, forment un monument que les siècles suivants ont pu admirer, mais qu'ils n'ont pu égaler. Chargé de composer l'office du saint Sacrement, saint Thomas se montra maître dans ia poésie aussi bien que dans la théologie : les hymnes et la prose de cet office, Sacris solemniis, Adoro te supplex, Lauda Sion, etc., sont des œuvres poétiques d'un excellent mérite. Il mourut en 1274.

Saint Bonaventure, né en Toscane, vers i221, passa en rrance, comme saint Thomas d'Aquin, une grande partie de sa vie. Ses principaux écrits sont ses Commentaires sur l'Écriture sainte eX SUT le Maître des sentences, Pierre Lombard, évêque de Paris. La hauteur de ses vues et la chaleur de son style, animé par un amour ardent de Dieu et des âmes, lui ont fait donner le surnom de Docteur séraphique. II mourut en 1274.

On vient de parler des compositions poétiques de saint Tho-

mas d'Aquin : c'est aussi à la période du moyen âge qu'il faut rapporter la composition de plusieurs des hymnes et de la plupart des plus belles proses qui sont entrées dans la liturgie catholique, comme l'hymne 0 Constantiamartyram, due au roi Robert, et les proses Y mi Sancte Spiritus et Stabat Mater.

A l'époque de la Renaissance, on revint à la culture des lettres cicéroniennes et virgiliennes : Pétrarque (14^ siècle) a écrit des vers latins d'une grande élégance; Sannazar (15^ siècle) a chanté la Vierge dans un poëme malheureusement gâté par l'emploi, réprouvé par le goût, de la mythologie; Vida (16^ siècle) a chanté la passion du Christ dans sa ^•jtiristiade, et composé un Art poétique qui n'est pas sans médite, pendant qu'une foule de prosateurs, Érasme et Muret, entre autres, reprenaient les traditions du siècle d'Auguste. Dans les deux siècles suivants, le latin continua de s'enrichir de poèmes vraiment dignes d'être remarqués ' le P. Vanière et le P. Rapin chantaient les champs et les jardms, pendant que Santeuil et Coffin composaient des hymnes dont les beautés poétiques ne remplaçaient malheureusement pas l'onction profondément chrétienne des anciennes hymnes, et que le cardinal de Polignac (mort en 4741 ) écrivait tout un poëme Y Anti-Lucrèce , pour réfuter, et souvent avec un vrai bonheur poétique, les doctrines matérialistes du vieux Lucrèce. Enfin, de nos jours, et surtout en France, l'étude du latin a perdu la place qu'elle avait encore dans les deux siècles précédents : toujours cultivé à Rome et dans les écoles théologiques, le latin est trop négligé ailleurs, et cette négligence témoigne de l'affaiblissement général des études littéraires. Ce siècle a pourtant produit, et dans ces dernières années, une grande épopée latine, XdiFétréide, composée par un prêtre napolitain; œuvre qui a un véritable mérite poétique, malgré plus d'une incorrection , et qui est un hommage tout à la fois à saint Pierre et au pontificat suprême dont il a établi le siège à Rome.

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