‹ Cours abrégé de littératureChapitre 51 sur 61 · CHAPITRE ni · texte numérisé non relu

CHAPITRE ni

Huit divisions : les origines jusqu'à la renaissance; — la renaissance; — les poètes du dix-septième siècle; — LES prosateurs DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE; — LES POÈTES DU DIX-EL^TIÈME SIÈCLE; — LES PROSATEURS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE ; — LES POÈTES DU DIX- NEUYIÈME SIÈCLE ; — LES PROSATEURS DU DIX-NEUYIÈME SIÈCLE.

§ I*"^. — ORIGINES DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE JUSQUA LA RE- NAISSANCE.

La laDg>ae française.

La langue française, qui était appelée à conquérir l'universalité du grec et du latin, et à devenir l'un des plus beaux instruments de la pensée humaine, tire ses principaux éléments du latin et du celte, auxquels se sont joints dans la suite des éléments germains, introduits par les invasions, et un grand nombre de mots empruntés au grec à partir surtout du seizième siècle. Le celte était la langue des anciens Gaulois; le latin devint la langue officielle à partir de la conquête romaine, et domina pendant près de six siècles. Lorsque sa domination fut ébranlée, il conserva toujours une immense influence, parce qu'il resta la langue des lettres et parce qu'il était la langue de l'Église. Aussi donna-t-on le nom de romane ou romaine à la langue vulgaire, qui se forma de la décomposition du latin ; de là est également venu le nom de roman, donné aux longs récits d'aventures plus ou moins héroïques qui furent d'abord écrits dans cette nouvelle langue.

Un grand nombre de mots d'origine grecque nous sont venus par le latin, d'autres plus directement; de là pour un Français qui veut étudier à fond sa langue la nécessité de l'étude du grec et du latin; ce sont ces deux langues surtout qui donnent la clef d'une multitude de mots composés. Si l'on ajoute les verbes auxiliaires, venus, non comme mots (ils viennent du latin), mais comme forme de conjugaison des

langues germaines. Ton possédera les principaux éléments de la langue française.

La littérature française.

On a dit que la littérature est f expression de îa société , elle exprime en effet les idées, les sentiments, les croyances d'un peuple, et elle porte l'empreinte de son histoire. Sous ce rapport il est facile de suivre les origines de la littérature française. Dans ses principes fondamentaux, elle s'est formée au moyen des traditions de trois grandes civilisations et de trois grandes littératures : la littérature sacrée ou chrétienne, la littérature latine et la littérature grecque , qui n'en ont véritablement plus fait qu'une seule avec les Pères de l'Église et les écrivains ecclésiastiques. Puis sont venues les traditions germaines avec le génie chevaleresque du moyen âge, en même temps que la gymnastique intellectuelle des grandes écoles chrétiennes et des universités introduisait dans la langue l'ordre logique et clair qui la distingue. L'esprit chrétien domina jusque vers le quinzième siècle; à cette époque, la renaissance des lettres et des arts amena un extraordinaire engouement pour les idées et pour la littérature païennes, et il y eut comme une invasion des Grecs et des Romains d'avant l'ère du christianisme. Au milieu du seizième siècle, l'Italie, plus avancée que le reste de l'Europe , exerça une influence sensible sur notre littérature ; le commencement du dix-septième siècle fut signalé par l'influence de la littérature espagnole; à partir de Louis XIY ce fut la littérature française qui tint le sceptre et qui donna le ton au reste de l'Europe pendant plus d'un siècle, au bout duquel on vit s'introduire chez nous le goût de la littérature anglaise d'abord, et un peu plus tard de la littérature allemande. Aujourd'hui, toutes les littératures, même celles des peuples orientaux, sont étudiées avec ardeur, et il est certain que le génie peut y trouver de riches fleurs; mais, pour que notre littérature reprenne l'ascendant qui lui est dû, il faudra que le génie français s'assimile complètement les idées du dehors , qu'il les transforme pour ainsi dire en sa substance et les fasse rentrer dans ce grand courant d'ordre et de règle qui est l'un de ses plus beaux caractères, et qu'il tient à la fois du bon goût des Grecs,

du bon sens des Romains et de l'esprit de rigoureuse logique du christianisme, qui a si bien réalisé cette magnifique définition de Platon : Le beau est la splendeur du vrai.

Troubadours et (ronvères.

Ce fut au onzième siècle que les différentes langues aujourd'hui parlées en Europe se dessinèrent avec la physionomie moderne. Alors les langues romanes se divisèrent en cinq dialectes principaux : l'italien, le portugais, l'espagnol, le provençal ou langue d'oc [hoc, cela, oui), et le wallon, ou langue d'où (ouil, oui) ; ces deux derniers se partageaient la France. La langue d'oc était parlée au sud de la Loire la langue d'oil au nord, où elle devint la langue française /les >"ormands la transportèrent en Angleterre, où elle entra pour une forte part dans la formation de la langue anglaise.

Les poètes vinrent d'abord. On les appelait les trouveurs (inventeurs) : trouvères au nord, troubadours au sud. Des poètes d'un rang moins élevé recevaient le nom de jongleurs {joculatores y farceurs); c'étaient principalement des joueurs d'instruments qui accompagnaient les troubadours et couraient avec eux les pro^inces. Ceux qui composaient les mélodies des chants des troubadours et des trouvères avaient le nom de ménestrels ; ce sont les ancêtres de nos ménétriers de village.

La langue d'oil ou wallon se distingua généralement par des compositions d'un ordre plus sévère et plus élevé. Les chansons de geste, c'est-à-dire les chants consacrés aux exploits igesta) des héros, prirent bientôt une étendue considérable et devinrent de véritables poèmes épiques, qui mériteraient d'être plus connus qu'ils ne le sont. Guillaume le Conquérant avait un jongleur du nom de Taillefert à la tète de son armée, en 1066, et ce jongleur encourageait les guerriers aux combats, en chantant les exploits de Roland et de Charlemagne.

Le plus célèbre des troubadours est Bertrand de Born, qui parut à l'époque des guerres albigeoises, et dont les chants guerriers rappellent ceux de l'antique Tyrtée. Les épopées des trouvères appartiennent à trois cycles principaux : les unes puisent principalement dans les traditions normandes et ai glaises; les autres dans les traditions françaises, d'autres enfin dans les traditions grecques et romaines. Au premier cycle

appartiennent le Roman de Brut ou d'Arthus de Bretagne et le Roman de Rou (Rollon), dus tous deux au Normand Robert Wace (12^ siècle), et tous les Romans dits de la Table-Ronde, du nom des douze chevaliers qui , d'après la légende, accompagnaient le roi Arthus ; quatre de ces romans , le Saint-Graal (nom du vase dans lequel on disait que Joseph d'Arimathie avait recueilli le sang du Sauveur ) , Tristan de Léonnois , Perceval le Gallois et Lancelot du Lac, sont de Chrestien de Troyes, l'un des romanciers les plus féconds du même siècle. Huon de Villeneuve fit sous Philippe-Auguste, pour les douze pairs de Charlemagne , ce que Chrestien de Troyes venait de faire pour les chevaliers de la Table ronde , et écrivit Regnault de Montauban , les Quatre fils Aymon, si populaires au moyen âge , et quelques autres romans moins estimés. Le cycle de Charlemagne fut complété par Adenez le Roi, qui composa l'Enfance d'Ogier le Danois et Berthe aux grands pies, et par Turold, à qui l'on attribue la Bataille de Roncevaux et la Chanson de Roland, la première sans contredit de ces grandes épopées populaires (43^ siècle ). Le cycle grec ne fournit guère de remarquable, et dans un rang bien inférieur, que l'Histoire d'Alexandre , très-fabuleuse, et versifiée par Lambert de Chàteaudun et par Alexandre de Bernay ou de Paris. On pense que le nom d'alexandrins, donné aux grands vers français, vient à la fois du nom du héros et du nom de l'auteur de ces poèmes.

Les trouvères ne se contentèrent bientôt plus des chansons de geste; l'érudition et le bel esprit les séduisirent ; ils substituèrent la métaphysique à la poésie, la science au sentiment, l'allégorie au récit. De là naquirent les poèmes didactiques, dont le plus célèbre, qui a la proportion d'un poëme épique, est le Roman de la Rose, œuvre très-licencieuse de deux poètes qui se succédèrent, Guillaume de Lorris ( mort en 1 260), et Jehan de Meung, surnommé Clopinel, parce qu'il boît,ait (mort vers 4320). On peut y joindre le Roman du Renard, poëme satirique dirigé contre les ordres religieux ; la Bataille des sept arts (libéraux), dirigée contre les universitaires; le Mariage des sept arts sous les auspices de la théologie ; le Volucraire et le Lapidaire, traités en vers sur les oiseaux et les pierres précieuses, etc.

Les trouvères du douzième et du treizième siècle avaient imaginé un autre genre, plus approprié à l'esprit léger et satirique des Français : les Fabliaux, petits contes dans la composition desquels se distingua Rutebeuf, né à Paris, sous le règne de saint Louis. Plusieurs de' ces fabliaux ont été imités par les poètes modernes; c'est, par exemple, dans le Vilain mire (paysan médecin) que Molière a pris l'idée de son Médecin malgré lui.

Chroniquears et historiens.

Pendant que les vers faisaient avancer la langue française, la prose commençait à présenter de remarquables productions. Beaumanoir, qui rédigea la coutume de Beauvoisis (1283), et les rédacteurs des Établissements de saint Louis, montrèrent de quelles ressources la prose française était déjà pourvue. Trois grandes compositions historiques le montrèrent encore mieux. Ce fut d'abord la traduction des Grandes Chroniques de France ou Chroniques de Saint-Denis, traduction libre, qui ajoutait ou retranchait selon le caprice ou la science des différents auteurs. Puis vint l'Histoire de la conquête de Constantinople, par Geoffroy de Villehardouin, maréchal de Champagne (mort en 1213), dans laquelle la langue parait avec sa naïveté enfantine , mais encore dure et embarrassée ; tandis qu'elle est pleine de charme, de douceur et parfois d'innocente malice dans les Mémoires du sire de Joinville ( mort en 1319), le compagnon, l'ami et l'immortel historien de saint Louis.

Le quatorzième siècle ne fournit que des noms de chroniqueurs qui n'atteignent pas au mérite de Joinville. Les plus dignes d'être cités sont Christine de Pisan (morte en 1415), qui a laissé un assez grand nombre de poésies et une Histoire de Charles V, le Sage, et Jean Froissart (mort en 1410), chroniqueur errant, qui parcourut la France, la Flandre, l'Angleterre et l'Ecosse, et laissa une longue Chronique de France, d'Angleterre, d'Ecosse et d'Espagne, de 1326 à 1400, écrite sans style et sans ordre, mais avec une naïveté qui n'est pas sans charme et avec la fidélité d'un historien. Le siècle suivant fut plus riche. On lui doit les Mémoires du sire de Boucicault, dont le français est déjàrplus net que celui de Froissart; les

Chroniques d'Enguerrand de Monstrelet (mort en 1453), et de Juvénal^'des Ursins (mort en d 472), et surtout les Mémoires de Philippe de Gomines (mort en 1511), qui commence la série des véritables historiens français. Gomines était bien placé pour cela : tour à tour au service de Gharles le Téméraire, duc de Bourgogne, et du roi Louis XI , il avait pu étudier de près les événements politiques de son temps , et l'on doit reconnaître qu'il a lui-même justement apprécié son ouvrage, en disant : « Princes et gens de cour y trouveront de bons avertissements, à mon a\1s » . Il est seulement à regretter qu'il ne juge guère des événements que par le succès, et qu'il s'inquiète peu de la justice et de la moralité des actes qu'il rapporte.

Écrivains et orateurs ecclésiastiques.

Siècle de décadence, le quatorzième siècle ne put opposer aux grands noms de saint Bernard, de saint Thomas d'Aquin et de saint Bonaventure, que des noms célèbres encore, mais bien moins glorieux, comme ceux de Pierre d'Ailly (mort en 1 420), qui fut surnommé l'Aigle des docteurs et le Marteau des hérétiques; de Nicolas de Glémangis (mort en 1435), recteur de l'université de Paris, qui se montra l'impitoyable et parfois l'injuste censeur du clergé de son temps ; et de Jean de Gerson (mort en 1429), chancelier de la même université et surnommé le Docteur très-chrétien, l'âme de l'ÉgUse gallicane au commencement du quinzième siècle et pour qui ce sera toujours une grande gloire d'avoir pu être regardé comme l'auteur de l'Imitation, qui n'est probablement pas de lui.

C'est dans l'ÉgUse que se sont conservées les grandes traditions de l'éloquence; mais, après le treizième siècle, l'art de la parole tomba en décadence comme les sciences religieuses, et le mauvais goût acheva de le déparer. Les orateurs se mirent à partager leurs discours en plusieurs membres, dont le nombre se rapportait à celui des vertus, des sacrements, des évangélistes, etc. Jean Petit (mort en 1411), qui entreprit de justifier le duc de Bourgogne, Jean-sans-Peur, de l'assassinat du duc d'Orléans, employa douze raisons en l'honneur des douze apôtres; on le réfuta par douze autres raisons, exposées aussi

iOG COURS DE LITTÉRATURE.

en l'honneur des apôtres. Ce mauvais goût régna dans toute sa force à la fin du quinzième siècle. Cependant il y eut des éclairs de véritable éloquence au milieu de cet obscurcissement, et Alain Chartier (mort en 1458), qui était à la fois poète et orateur, mérita le surnom de Père de l'éloquence française.

Derniers p«ëtes du moyen àg-e.

La poésie de la langue d'oil, devenue sensualiste sous la plume de Jean de Meung, continuateur du Roman de la Rose, cessa aussi de produire de grandes œuvres au quatorzième siècle. Alain Chartier et Christine de Pisan écrivaient des vers aussi bien que de la prose ; mais leurs vers ont des prétentions philosophiques qui en éloignent la véritable poésie. Celle-ci se ranima au quinzième siècle dans les petits genres et dans le drame. La ballade, la chanson, le rondeau et ce qu'on appela plus tard le vaudeville sont les principales œu\Tes des poët€S de ce siècle. Charles d'Orléans, père de Louis XII, et qui fut fait prisonnier à la bataille d'Azincourt, charma sa longue captivité par la poésie, et composa des pièces qui ne manquent ni d'éloquence ni de grâce. Lorsqu'il mourut, en 1465, François Villon, né en 1431 , mort en 1482, était dans l'éclat de sa réputation; il a mérité que Boileau dît de lui :

Villon sut le premier, dans ces siècles grossiers , Débrouiller l'art confus de nos vieux romanciers ;

mais il a déshonoré son talent par de grossières obscénités et par une vie de désordre.

Orig^ines du théâtre français.

Ce fut aussi au quatorzième siècle que le théâtre français prit une forme littéraire. Le drame commença dans les égUses; l'usage s'introduisit de représenter les Mystères qui faisaient l'objet de l'office divin, et de rappeler dans des dialogues les principaux actes de la vie des saints. Ces drames, joués d'abord dans l'église même, donnèrent lieu à de graves abus; on les relégua dehors, et le drame, moins gêné, prit une plus grande extension. Il y eut alors des poètes qui se chargèrent de composer et de jouer les Mystères. Le premier théâtre régulier de ce genre fut fondé à Paris, au commencement du

quinzième siècle, par les Confréries de la Passion. Bientôt, aux mystères, les confrères de la Passion joignirent des Moralités , espèces de pièces allégoriques. Une nouvelle société se forma pour l'exploitation de ce nouveau genre : ce furent les Çilercm de la basoche (1), qui finirent par se livrer presque exclusivement à la représentation des Farces, dont l'une des plus spirituelles, la Farce demaistre Pierre Pathelin, a été rajeunie au dixhuitième siècle par Brueys sous le titre d'Avocat Pathelin : il s'agit d'un avocat pauvre et fripon, qui emploie toutes les ruses possibles pour avoir un habit sans le payer. Enfin, d'autres acteurs se chargèrent déjouer les folies humaines, les Soties, et ils prirent le nom d'Enfants sans souci : leur chef se nommait le Prince des sots, après qui venait la Mère sotte. Ce sont là les origines du théâtre français.

§ II. — La Renaissance ( XYI siècle).

lia lang-ue française.

La langue française commença, sous François I", à prendre une forme réguhère. Le français du seizième siècle, écrit avec l'orthographe d'aujourd'hui, n'offre presque aucune difficultés ceux même qui n'ont pas étudié notre vieux langage : querques mots sont tombés hors d'usage et ne sont plus compris^ quelques tournures de phrase ont été changées, et le dix-septième siècle devait donner à l'ensemble plus de régularité ; mais la langue est formée , elle est expressive et naïve, elle a même plus de richesse qu'elle n'en aura plus tard. Dans la plus grande partie du siècle, les alliances des Valois avec les Médicis donnèrent une grande influence à la littérature italienne sur la nôtre; cette influence alla jusqu'à changer la prononciation de la langue nationale pour certaines diphthongues que les Italiens ne prononçaient pas facilement; ainsi l'on commença à dire français au lieu de françois, j'aimais au lieu de fiamois, etc. Vers la fin du siècle, ce fut l'influence espagnole avec la Ligue et à la suite de Philippe II, influence augmentée par les alliances royales du siècle suivant, et qui forma le caractère de la littérature de la première moitié du dix-septième siècle jusqu'à Corneille.

[i) C'est-à-dire du palais fj/asilica).

Trois noms indiquent les trois écoles différentes suivies par les poètes de la Renaissance : Marot, Ronsard et Malherbe, qui marquent en même temps les progrès chronologiques de la langue et de la poésie, comme ceux de Rabelais, de Montaigne et de saint François de Sales les marquent pour la prose.

Harot et son école.

Clément Marot, né à Cahors en 1495, mort en 1544, vécut à la cour de François I", donna dans les idées nouvelles du calvinisme, se montra l'ami du plaisir, se fit exiler pour ses idées religieuses, et alla finir ses jours en Piémont, après s'être fait chasser de Genève , à cause de ses mœurs licencieuses. L'épitaphe suivante, que lui fit Jodelle, résume sa vie :

Querci, la cour, le Piémont, l'univers Me fit, me tint, m'enterra, me connut; Querci, mon lit, la cour tout mon temps eut, Piémont mes os , et l'univers mes vers.

La lecture des vieux romans, surtout du Roman de la Rose, de Villon et de Pétrarque, parmi les modernes, de Virgile, d'Ovide, de Catulle et de Martial, parmi les anciens, forma son génie poétique. On a de lui de gracieuses épîtres, dont une, à François I", est un modèle de narration, de finesse et de bonne plaisanterie; de délicates élégies, de malicieuses épigrammes , des chansons, des ballades, des rondeaux, etc., et une traduction en vers des Psaumes, qui n'a dû qu'à l'esprit de parti la réputation dont elle a joui.

Marot n'a guère manié le vers alexandrin , trop grave et trop sévère pour sa muse railleuse, badine et légère; il se servait de préférence du vers de dix syllabes, et quelquefois de celui de huit syllabes. La grâce naïve de ses vers a fait appliquer l'épithète de marotique au style badin et gracieux qui affecte d'en imiter la naïveté.

La réputation supérieure du poète lui fit des disciples, qui s'efforçaient d'écrire dans le même genre que lui. Les plus illustres sont Marguerite de Navarre, dont le valet de chambre a recueilli les poésies sous ce titre : Les Marguerites de la Marguente des pnncesses ; et Mellin de Saint-Gelais , aumônier du dauphin (plus tard Henri II), dont les rondeaux et les épigrammes étaient fort goûtés de ses contemporains.

mSlOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 40'9

Ronsard et la pléiade.

Marot, dit Boileau.

Marot fit fleurir les ballades, Tourna des triolets, rima des mascarades , A des refrains réglés asservit les rondeaux, Et montra pour rimer des chemins tout nouveau?*. Ronsard, qui le suivit , par une autre méthode , Réglant tout, brouilla tout, fit un art à sa mode, Et toutefois longtemps eut un heureux destin. Mais sa muse , en français parlant grec et latin , Vit dans l'âge suivant, par un retour grotesque , Tomber de ses grands mots le faste pédantesque.

Né en 1524, au château de la Poissonnière, dans le Vendômois, mort en 1586, Pierre de Ronsard, dont la famille était originaire de Hongrie, fit ses premières études au collège de Navarre, à Paris, entra comme page au service du duc d'Orléans, fils de François I", puis, en la même qualité, au service de Jacques Stuart, roi d'Ecosse , qui était venu en Franc( pour épouser Marie de Lorraine, visita l'Angleterre, l'Irlande. l'Ecosse, une partie de la Hollande et le Piémont, puis, atteint de surdité , se mit avec une incroyable ardeur à étudier It grec et le latin, et, pris d'un beau feu pour l'antiquité classique, résolut de renverser l'école gauloise de Marot poui mettre en honneur l'imitation des Grecs et des Romains. Joachim du Bellay, son ami, commença la guerre dans son Illustration de la langue française, où il indique l'imitation des anciens comme le seul moyen d'enrichir notre langue , et Ronsard la continua par ses vers. Reprenant l'alexandrin, que Marot avait abandonné, il composa les quatre premiers chants d'une épopée qu'il intitula : la Frandade, et de nombreuses poésies légères, sonnets, élégies, épithalames, odes, mascarades, gaietés, etc., dans lesquelles brille un génie véritablement poétique, malheureusement déparé par des pensées et des sentiments licencieux et par ce mauvais goût que Boileau lui reproche. Ses contemporains, moins difficiles que Boileau, lui tinrent surtout compte des services qu'il rendait à la poésie française, et portèrent son nom jusqu'aux nues; quelques-uns même allèrent jusqu'à lui donner une place entre Homère et

Virgile. Sa mort fut considérée comme un deuil national, et le cardinal Duperron prononça son oraison funèbre.

Les poètes alexandrins de la décadence grecque avaient formé une pléiade poétique; à leur imitation, Ronsard en imagina une dont il occupait naturellement le centre , plaçant autour de lui les sept étoiles suivantes : Joachim du Bellay, Remy Belleau, Amadis Jamyn, Jean Daurat ou Dorât, Antoine Baïf, PoQtus de Thiard, évèque de Chalon-sur-Saône, et Estienne Jodelle, qui donna la première tragédie française conçue d'après les règles classiques , Ciéopàtre captive , représentée à Paris devant le roi Henri II. Il faut ajouter aux noms de ces poètes celui de Guillaume du Bartas (mort en 1590), gascon, qui composa une immense épopée sous le titre de Semaine de la création.

llalherbe.

Vers la fin du siècle, Mathurin Régnier (mort en 1613), fit faire un pas de plus à la poésie classique, en introduisant en France la Satire, composée à la façon d'Horace et de Juvénal ; Heureux, dit Boileau,

Heureux si ses discours , craints du chaste lecteur, Ne sje sentaient des lieux que fréquentait l'auteur l

Enfin Malherbe vint , et , le premier en France , Fit sentir dans les vers une juste cadence; D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir, Et réduisit la muse aux règles du devoir. Par ce sage écrivain la langue réparée N'offre plus rien de rude à l'oreille épurée. Les stances avec grâce apprirent à tomber, Et le Ters sur le vers n'osa plus enjamber.

Malherbe, né à Caen, vers 1555, mort à Paris, en 1628, appartenait à une noble famille de Normandie. Homme de goût, doué d'une oreille délicate, ami jusqu'à l'excès de la pureté de la langue, il ouvrit fère de la littérature classique. Il travaillait lentement, tenant plus à composer des vers bien tournés qu'à les écrire vite. Grâce à ce labeur opiniâtre, il tira du vhythme des effets inconnus jusqu'à lui, créa une multitude de constructions poétiques adaptées à notre langue , et, grâce à son génie , cette lenteur de composition ne refroidit heureusement point l'élan et la vigueur de la pensée : rien de

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 4il

plus lyrique, par exemple, que l'ode adressée à Louis XIII partant pour l'expédition de la Rochelle,

Donc un nouveau labeur à tes armes s'apprête : Prends ta foudre , Louis , et va comme un lion Porter le dernier coup à la dernière tête De la rébellion;

rien de plus sensible et de plus délicat que les stances à Duperrier sur la mort de sa fille : Ta douleur, Bwperrier, sera donc immortelle, stances qui sont dans la mémoire de tous.

Malherbe a été appelé le poète des princes et le prince des poètes. Il employa toute sa vie à écrire des vers , et à polir la langue; et cependant, faisant peu de cas de son métier, il disait qu'un poëte n'est guère plus utile à l'État qu'un bon joueur de quilles : paroles qui montrent trop qu'on ne voyait plus alors qu'un amusement dans la poésie, au lieu d'y voir l'un des plus puissants moyens d'élever les âmes; Boileau eut le tort de partager ce sentiment.

Rabelais et la satire.

Fils d'un hôtelier, d'autres disent d'un apothicaire, de Chinon en Touraine, né vers 4483, mort en 1553, François Rabelais, qui fut tour à tour moine , médecin et curé de Meudon , est difficile à classer dans un genre de littérature, tant son génie a d'indépendance et de désordre. Il changea le caractère du roman, qui avait surtout pour objet jusqu'à lui d'éveiller l'esprit chevaleresque par le récit d'aventures merveilleuses, et le fit servir à la satire des mœurs de son temps. Son œuvre capitale est un roman satirique, la Vie inestimable du grand Gargantua, père de Pantagruel, et les Songes drolatiques de Pantagruel, œuvre tantôt extravagante, tantôt pourvue d'une haute raison, pleine d'esprit et souvent ennuyeuse, et déshonorée presque à chaque page par des obscénités et des impiétés, qui ont fait une partie de son succès. Le but qu'il pourstiit est la critique des principales classes de la société; il le fait au moyen d'allégories, afin de courir moins de dangers^ et c'est ainsi qu'il feint, par exemple, d'entreprendre avec Panurge ( la capacité universelle ) un voyage dans des terres inconnues, s'attaquant, à chaque île nouvelle où il aborde, à chaque pays qu'il rencontre, à l'une des conditions de la so-

ciété, jusqu'à ce qu'il les ait toutes passées en revue. Il avait malheureusement bien des vices et bien des hontes à flageller; il le fait avec un cjTiisme qui ne recule devant rien et trop digne de la vie licencieuse qu'il menait lui-même. Ses dernières années furent plus régulières ; devenu curé de Meudon, il s'occupa sérieusement des devoirs de sa charge, et fit une mort édifiante.

C'est à l'école satirique et railleuse de Rabelais qu'il convient de rattacher la Satire Ménippée, œuvre commune de plusieurs ennemis de la Ligue, Pierre Leroy, chanoine de Rouen, Nicolas Rapin, Passerat, Florent Chrestienet Pitbou, et qui avait pour but de faire tomber la Ligue sous les coups du ridicule. Elle parut en 1393, eut un succès immense, et fit plus de mal aux Ligueurs que toutes les victoires d'Henri IV. La Satire Ménippée prend tous les tons, peint tous les personnages avec une vérité relative qui les fait reconnaître, et joint les mérites de la comédie à ceux du pamphlet. C'est une œuvre en tout digne de l'esprit français, mais qui, étant une arme plutôt qu'un tribunal, juge les hommes et les choses avec l'injustice de la passion et ne fournit à l'histoire que des matériaux suspects dont elle ne doit se servir qu'avec la plus grande défiance.

Les historiens.

Défigurée par les pamphlets, l'histoire était heureusement plus respectée dans les mémoires du Loyal serviteur, qui écrivit la vie du Chevalier sans peur et sans reproche ( Bayard), et eut la modestie de ne pas faire connaître son nom ; de Tavannes (mort en lo73); du terrible Montluc (mort en 1577), dont les Commentaires étaient appelés par Henri IV la Bible du soldat; des cardinaux Duperron et d'Ossat, qui ont laissé de précieuses notes sur les négociations auxquelles ils furent employés; de Pierre de l'Étoile (mort en 1611), dont le Journal est une source précieuse de renseignements sur les règnes d'Henri HI et d'Henri IV ; de Pierre Mathieu (mort en 1621 ), historiographe d'Henri IV; de Pierre d'Aubigné (mort en 1630), calviniste, qui a laissé des Mémoires et une Histoire universelle embrassant cinquante et un ans, depuis looO jusqu'en 1601 ; et de Jacques de Thou, aussi calviniste, à qui

l'on doit l'histoire, écrite en latin, et traduite peu de temps après , de la seconde moitié du seizième siècle sous ce titre : Histoire de mon temps. Pierre de Bourdeiiles, seigneur de l'abbaye de Brantôme, né enPérigord, vers 1527, mort en 1614, a laissé un tableau vivant de tout son siècle dans la Vie des hommes illustres et grands capitaines français, la Vie des dames illustres, la Vie des dames galantes, les Anecdotes touchant les duels, etc.; mais la plume de Brantôme ne peint qu'avec trop d'exactitude la corruption de son temps, et si elle fait honneur au talent de celui qui la tient, elle montre trop qu'il ne sentait pas le scandale et partageait la licence de ses contemporains. Nommons enfin ici Jacques Amyot ( mort en 1 593 ) , évêque d'Auierre, qui ne fut qu'un traducteur de Plutarque, mais un traducteur de génie, et qui est l'un des grands écrivains français du seizième siècle.

Montaig'ne et les moralistes.

Michel Montaigne, né en 1533 au château de Montaigne, en Périgord, mort en 1592, eut pour premier maître un Allemand très-versé dans la langue latine, et qui, ignorant absolument le français, ne pouvait lui apprendre que le latin. Il s'adonna si exclusivement à cette langue, qu'il lui fallut ensuite apprendre le français comme une langue étrangère. Il apprit ensuite le grec. A treize ans, il connaissait toute l'antiquité profane; à vingt-cinq, il fut nommé conseiller au parlement de Bordeaux , mais son caractère le portait plutôt à la méditation qu'aux luttes de la politique; il se retira au château de Montaigne, où il écrivit, sans plan et sans méthode, comme ils lui venaient à l'esprit, ses immortels Essais, si remarquables par un style qui est tout à lui , et qui forme comme un mélange de la langue de Sénèque et de Tacite avec l'idiome de Marot et le patois du Périgord, plus remarquables encore par une multitude de fins aperçus , par une profonde connaissance du cœur humain , connaissance que Montaigne puisait dans la connaissance de soi-même. Mais, soit défiance excessive de son propre jugement, soit tendance naturelle au scepticisme , la philosophie de Montaigne se résume en ces deux mots qu'il aimait à répéter : Que sais-je? et à côté de belles pages, que ne désavouerait aucun philosophe chrétien ,

s'en trouvent beaucoup trop d'autres qui en feraient regarder l'auteur comme un disciple d'Épicure. C'était le sentiment de Pascal, et c'est certainement aussi cet esprit général du livre de Montaigne qui en a fait en partie le succès au temps de l'auteur et qui en fait encore le danger aujourd'hui. Cependant, il est juste de dire que la vie de Montaigne était exemplaire, qu'il respecta toujours la religion, et qu'il mourut en chrétien plein de foi. Quand il sentit l'approche de la mort, il fit dire la messe dans sa chambre; au moment de l'élévation, il si souleva comme il put de son lit,» les mains jointes, et expira dans cet acte de piété.

Montaigne eut pour disciples la Boétie, son ami, mort en 1563 à l'âge de trente-trois ans, et l'abbé Pierre Charron, mort en 1603 à l'âge de soixante-deux ans. Tous deux développèrent la doctrine du maître et s'attachèrent à imiter son style. Mais l'abbé Charron reconnut ce qu'il y avait de faux et de hasardé dans son Ti'aité de la Sagesse , et se réfuta dans son Traite des trois vérités ( publié en 1594 ), où il prouve trois choses : 1° contre les athées, qu'il y a un Dieu et une religion; 2° contre les païens, les juifs et les mahométans, que la religion chrétienne est la seule véritable ; 3° contre les hérétiques et les schismatiques, qu'il n'y a de salut que dans l'Église catholique.

C'est parmi les moralistes qu'il faut placer Gui du Faur, seigneur de Pibrac, mort en 1584, qui a laissé, comme jurisconsulte, des discours et des écrits politiques, mais qui est surtout connu par ses Quatrains moraux, traduits dans toutes les langues.

Saint François de Sales.

L'éloquence de la chaire était encore gâtée par bien du mauvais goût au seizième siècle, lorsque naquit, en 1567, au château de Sales, en Savoie, le saint qui devait la régénérer en s'inspirant de la charité évangélique et en repoussant l'affectation de pédantisme et de bel esprit qui la déshonorait. Entré dans les ordres sacrés en 1593, saint François de Sales se livra tout de suite aux travaux des missions parmi les protestants; devenu évêque de Genève en 1602, il continua ces travaux apostoliques et fit de nombreuses conversions.

En même temps, il se montrait grand écrivain : ses Lettres, écrites avec une grâce pleine de charme et d'abandon, renferment des pages de la plus haute éloquence, à côté d'autres d'une délicate familiarité, ou d'une sublime spiritualité; son Traité de l'amour de Dieu , témoigne de l'élévation de son esprit, mais il est difficile à suivre à cause des subtilités métaphysiques qui le déparent; son Introduction à la vie dévote, composée à la prière de Henri fV, est un livre hors ligne, qui a fait et qui continue de faire un bien immense aux âmes qui le méditent et apprennent ainsi à goûter les charmes et les attraits de la vertu. Rien de plus facile, de plus abondant, de plus riche, de plus gracieux que le style de l'aimable saint; les images, les comparaisons s'y succèdent plus attrayantes les unes que les autres; la phrase est toujours élégante et harmonieuse, et l'on a dit justement que saint François de Sales est le premier écrivain français qui ait eu le sentiment de la période. Un certain nombre des termes et des mots qu'il emploie ont vieilli, d'autres sont tombés tout à fait en désuétude : on le regrette en le lisant, et l'on pense volontiers qu'un habile écrivain saurait reprendre avec avantage plus d'un de ces joyaux de notre vieille langue. Saint François de Sales mourut en 1622.

5 III. — Les POÈTES FBANÇAIS DU DIX-SEPIlÈlilÈ SIÈCLE.

Ei'hotel de Rambouillet.

Le dix-septième siècle, si justement nomr^lé SiécU de Louis XIV, n'atteignit son éclat que vers son milieu; la première moitié, tout en donnant des œuvres déjà remarquables, ne faisait pas prévoir la perfection à laquelle allait être portée notre littérature. L'hôtel de Rambouillet, où se réunissaient les beaux esprits du temps , prétendait bien atteindre à la hauteur de l'antiquité classique, mais le goût manquait; et M"^ de Rambouillet , qui présidait à ce mouvement littéraire avec plusieurs des plus hauts personnages de la cour, se laissait plus toucher par les pointes d'esprit, par les antithèses recherchées, que par les beautés sévères et vraies des grands ^rivains de la Grèce et de Rome. Cependant il y avait de sérieux efforts, un immense travail; la langue se polissait, tout

en devenant trop dédaigneuse, et les chefs-d'œuvre se préparaient.

Chapelain, né à Paris, en 1 593, mort en 4674, avait alors succédé à la réputation de Ronsard; protégé de RicheUeu, à qui il avait adressé une ode qui lui valut une pension de mille écus, il fit attendre vingt ans son épopée de la Fucelle (Jeanne d'Arc), dont six éditions furent épuisées en dix-huit mois, mais qui ne tarda pas à rencontrer des critiques, et qui finit par tomber sous les épigrammes de Boileau. Aujourd'hui, on ne lit plus la Pucelle, à cause du style rude et souvent barbare de l'auteur; mais on y reconnaît de véritables beautés, et l'on est d'accord à en trouver le fond meilleur que la forme.

Desmarest de Saint-Sorlin (né à Paris, en 1596, mort en 1676), autre protégé de Richelieu, n'a pu passe? à la postérité, malgré ses poèmes épiques, ses drames, ses romans, ses dissertations, ses livres mystiques, pas plus que Georges de Scudéri, dont les vers et la prose avaient les mêmes défauts d'abondance stérile, si bien flagellés par Boileau dans ces vers:

Bienheureux Scudéri, dont la fertile plume

Peut tous les mois, sans peine, enfanter un volume.

Tes écrits, il est vrai, sans art et languissants,

Semblent 6tre formés en dépit du bon sens ;

Mais ils trouvent pourtant , quoi qu'on en puisse dire ,

Un marchand pour les vendre et des sots pour les lire.

Saint-Amand, mort en 1660, de chagrin d'avoir ennuyé Louis XIV et le public avec sa Lune parlante, écrite à la louange du roi, a composé une épopée. Moïse sauvé, qu'on ne connaît plus guère que par ces vers de Boileau :

N'imitez pas ce fou gui, décrivant les mers

Et peignant, au milieu de leurs Qots entr'ouverts,

L'Hébreu sauvé du joug de ses injustes maîtres ,

Met , pour les voir passer, les poissons aux fenêtres.

Peint le petit enfant qui va, saute, revient,

Et joyeux à sa mère offre un caillou qu'il tient.

Le P. Lemoyne, jésuite, né en 1602, à Chaumont en Bassigny, a aussi laissé une épopée. Saint Louis ou la Sainte couronne reconquise sur les infidèles, dans laquelle il y a des beautés qu'admirait Chateaubriand : peut-être, au jugement de cet illustre écrivain, aurait-il donné à notre littérature l'épopée

qui lui manque, s'il eût vécu dans les beaux temps du siècle de Louis XIV. Il mourut en 1671.

Brébeuf, traducteur de la Vharsale de Lucain, dont il a quelquefois exagéré les défauts, ne manque ni de force ni d'élévation :

Malgré son fatras obscur, Souvent Brébeuf étincelle,

a dit Boileau , mais il ennuie à force de tenir l'esprit tendu. Né à Thorigny (Basse-Normandie), en 1618, il mourut en 1661 . En dehors de l'hôtel de Rambouillet se rencontraient quelques autres poètes, parmi lesquels il convient de citer Adam Billaut, connu sous le nom de Maître Adam, menuisier de Nevers, qui fit goûter à Richelieu, à Condé, à Corneille ses vers rangés dans trois recueils intitulés les Chevilles , le Vilebrequin et le Rabot; et deux autres artisans, Roquemont, pâtissier, et Réault, serrurier. Un sonnet de Roquemont à Billaut se termine par cette pointe :

Tu souffriras pourtant que je me flatte un peu Avecque plus de bruit tu travailles, sans doute, Mais pour moy, je travaille avecque plus de feu.

La poésie pastorale»

Ce fut la poésie pastorale qui atteignit d'abord sa perfection au dix-septième siècle, avecRacan, que suivirent Segrais etM"^^ Deshoulières.

Le marquis de Racan, né en Touraine, en 1589, dans un château situé près des confins du Maine et de l'Anjou, devint page de la chambre du roi en 1605; là il connut Malherbe, qui en fit son disciple. Le poëte tourangeau s'essaya dans divers genres, mais il y réussit peu, surtout dans l'ode, tandis qu'aidé de ses souvenirs d'enfance, il porta dans le genre pastoral la grâce, le naturel et la douce mélancoUe qui font le charme de ses Bergeries. Boileau a en deux vers caractérisé le maître et le disciple :

Malherbe d'un héros peut vanter les exploits, Racan chanter Philis , les bergers et les bois.

On reproche à Racan des incorrections et des fautes de goût qui rappellent que la langue française n'était pas encore for-

mée quand il écrivit ses Bergems. Il mourut à l'âge de quatre- »ingt-un ans, en 1670.

Segrais, né à Caen, en 1624, mort en 1701 , chanta dès ses premières années les belles campagnes où s'écoula son enfance. Avant l'âge de vingt ans il avait composé un poëme pastoral, un roman et une tragédie, qui attirèrent l'attention sur lui et lui valurent successivement la protection de Mademoiselle et deM™^ de La Fayette. Produit ainsi dans le monde, reçu en 1662 à l'Académie française, que Richelieu avait fondée en 1635, et compté, même par Boileau, parmi les meilleurs écrivains :

Que Segrais dans l'églogne en charme les forêts I

il ne cessa de regretter sa Normandie, où il revint à l'âge de cinquante-deux ans, pour ne plus la quitter. Ses églogues ont les mérites que Boileau leur reconnaissait : elles ont le naturel, la douceur et le sentiment qui conviennent à la poésie pastorale; mais on y voudrait plus d'élégance et d'harmonie; Segrais a imité Virgile, mais il est resté au-dessous de son modèle.

M°^^ Deshoulières, née à Paris, vers 1634, savait le latin^ l'italien et l'espagnol. Distinguée à la cour par sa beauté et par les grâces de son esprit, liée avec tous les grands hommes du dix-septième siècle, admiratrice de Corneille, elle s'exerça dans tous les genres, la tragédie, la comédie, l'opéra, l'épître, la chanson et l'églogue. Tout le monde sait par cœur son idylle adressée à Louis XIV pour implorer sa protection après la mort de son mari ;

Dans ces prés fleuris Qu'arrose la Seine, Cherchez qui vous mène, Mes chères brebis , etc..

mais quand on lit ses œuvres, on s'étonne du succès qu'elles eurent de son vivant, à l'exception de ses Idylles, où elle se montre plus véritablement poète. Elle mourut en 1694,

Corneille.

Avec Pierre Corneille, né à Rouen, le 16 juin 1606, mort à Paris, en 1 684, s'ouvre la série des poètes et aes écrivains que

la France peut placer à côté des plus grands génies de l'antiquité.

Corneille se destinait au barreau, les circonstances le poussèrent au théâtre, et les chefs-d'œuvre se succédèrent. Après Médée, qui faisait pressentir le génie du poète, parurent le Cid, qui eut l'honneur de triompher du mauvais vouloir de . Richelieu; Horace, où apparaît dans sa grandeur idéale le vieux patriotisme romain; Cinna (en 1639), pièce tout à fait régulière, où les beautés étincellent, et où tous les caractères, ceux d'Auguste, de Cinna, d'Emilie, sont magnifiquement tracés; Polyeucte (en 1640), où les sentiments chrétiens sont si admirablement rendus et se montrent si supérieurs à ceux du paganisme, que les beaux esprits de l'hôtel de Rambouillet n'en comprirent pas d'abord la beauté; Pompée (en 1641), tragédie imitée de la Fharsale de Lucain et qui en reproduit malheureusement les défauts; le Menteur (même année), comédie qui est restée au théâtre, à cause de la facilité du dialo^e etde quelques scènes bien réussies; Rodogune [en 1645), où la muse tragique fit entendre les derniers accents dignes du poète. Après ne vinrent plus que de faibles pièces, comme Agésilas eX Attila, qui inspirèrent à Boileau cette épigramme :

Après VAgésilas, Hélas !

Mais ajprèsV Attila Holà!

Coraeille avait eu le malheur de survivre à son génie. C'est surtout dans l'élévation et la force que consiste ce génie, qui a si merveilleusement rendu le sentiment de l'honneur, la grandeur du patriotisme et la sublimité de l'enthousiasme religieux. Plein d'admiration pour le génie espagnol de son temps, et pour l'école espagnole de la décadence romaine, Sénèque et Lucain, qui allaient à son esprit enthousiaste du grand et du sublime. Corneille eut les défauts de ses qualités : il porte quelquefois la grandeur jusqu'à l'enflure, l'énergie jusqu'à l'atrocité, et son style se ressent de ces défauts; mais quelle noblesse et quelle dignité dans ces magnifiques scènes qu'on ne peut lire sans ressentir le frisson de l'enthousiasme et l'attendrissement de l'admiration!

Corneille s'était exercé à traduire en vers l'Imitation de Je-

sus-Christ : on trouve dans cette traduction des beautés qui ne sont pas assez connues.

A l'école de Corneille appartiennent des poètes secondaires, parmi lesquels les plus dignes d'être cités sont : Thomas Corneille, son frère, dont on joue encore Y Ariane et le Comte d'Essex; Rotrou, dont on ne joue plus que le Venceslas, et Duryer, dont le Scévoîa est la moins médiocre tragédie.

R«cine.

Né trente-trois ans après Corneille, à la Ferté-Milon, le 21 décembre 1639, mort en 1699, Jean Racine devait porter à leur perfection la tragédie et la langue française. Il compléta ses études à Port-Royal-des-Champs, où il prit goût à la lecture des tragiques grecs, surtout d'Euripide. Quelques poésies le signalèrent ensuite à l'attention de Louis XIV. La connaissance qu'il fit de Molière , et un peu plus tard de Boileau, lui fut d'une grande utilité dans sa carrière dramatique. Ce fut Molière qui lui donna le plan de la Thébaîde, ou les Frères ennemis, qui ne fut qu'un essai (en 1664); l'année suivante, Alexandre eut plus de succès, quoique Corneille, à qui il l'avait lu avant de le faire représenter, n'en eût tiré que cet horoscope pour le jeune poète : « Vous avez du talent pour la poésie, mais non pour le théâtre. » Andromaque, représentée en 1667 révéla un véritable poète dramatique et un rival de Corneille. Les plaideurs , vouliez des Guè^pes d'Aristophane, et la seule comédie que Racine ait composée, montrèrent, un an après, tout ce qu'il y avait de naturel, de gaieté et de verve dans son esprit. Il revint ensuite à la tragédie, et produisit Britannicus (en 1669 ), qui ravit Boileau, peu facile à l'enthousiasme ; Bérénice (en 1670), qui l'emporta de loin sur celle de Corneille, vieilli, à qui la princesse Henriette d'Angleterre avait indiqué ce sujet en même tenaps qu'à Racine; Bajazet, qui réuss t principalement par la nouveauté des mœurs et des costumes • Mithridate (en 1673), celle de ses tragédies où son génie lutte déplus près avec celui de Corneille; Iphigénie fen 1674), que Voltaire regardait comme le chef-d'œuvre de l'art; PMdre (en 1677), à qui l'intrigue ou lajalousie firent quelque temps préférer une autre Phèdre, de Pradon, et qui montra, comme Iphigénie, avec quel bonheur Racine profitait des beau-

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. i21

tés de la poésie grecque. Les dégoûts que lui causèrent alors les cabales dont il était l'objet et des scrupules religieux portèrent Racine à renoncer au théâtre, quoiqu'il n'eût encore que trente-huit ans et fût dans toute la vigueur de son talent. M^^e de Maintenon eut cependant le mérite de lui faire produire deux nouveaux chefs-d'œuvre, destinés à être représentés par les jeunes filles qu'elle élevait à Saint-Cyr; ce furent: la tragédie d'Esther, qui eut un succès prodigieux (en 1689)' et celle d'Athalie (en 1690), méconnue d'abord, tant elle était supérieure à ce qu'on avait vu jusqu'alors, et qui est restée le chef-d'œuvre de la tragédie française.

Outre ses pièces de théâtre. Racine a laissé une Histoire abrégée de Port-Royal, un Précis historique] des campagnes de 4672 à 1678 (il était historiographe du roi), des Cantiques spirituels, des Idylles et des Épigrammes très-mordantes. Il mourut dans les plus vifs sentiments delà piété chrétienne. Voltaire, qui avait fait un commentaire sur les œuvres de Corneille' étant prié d'en faire un sur celles de Racine : « Il n'y a, dit-il' « qu'à mettre au bas de toutes les pages, beau, pathétique' « harmonieux, admirable, sublime I » Dans Racine en effet le goût et le génie se fondent harmonieusement, la douceur se jomt à la force, l'harmonie à l'énergie, la raison à l'imagination, et de son style on a tout dit en disant qu'il est parfait. « Chez lui, dit la Harpe, l'expression est toujours si heureuse « et si naturelle, qu'il ne paraît pas qu'on ait pu en trouver une « autre, et chaque mot est placé de manière qu'on n'imagine « pas qu'il ait été possible de le placer autrement. » Si Corneille a plus de ressemblance avec Homère, Racine en a plus avec Virgile; le premier excite plutôt l'admiration, le second provoque l'attendrissement, sans pourtant tomber dans la sensiblerie; dans nul autre de nos poètes on n'a vu un plus heureux équilibre de toutes les facultés.

Les principaux disciples de Racine, bien inférieurs à leur maître, furent Campistron, dont les pièces sont tombées dans l'oubli; Duché, qui a composé pour les demoiselles de Saint- Cyr les tragédies de Bébora, de Jonathas et d'Absalon, et Lafosse, dont le Manlius est resté au théâtre.

422 COURS DE UTTÊRATURE.

Molière et la comédie.

Corneille et Racine avaient égalé Sophocle et Euripide ; Molière, qui s'appelait Poquelin de son nom de famille, égala et surpassa Aristophane. Né à Paris, le 15 janvier 1622, MoUère fit ses études au collège de Clermont (aujourd'hui Louis-le- Grand), où il reçut des leçons de Gassendi, l'adversaire de Descartes en philosophie. Poussé par son goût pour le théâtre, malgi^é les intentions de son père, qui voulait en faire un honorable tapissier comme lui, il forma une troupe d'acteurs qui surpassa bientôt les autres et qu'on appela pour cela l'Illustre Théâtre. Les succès qu'il obtint en province le firent connaître; il devint le comédien favori de Louis XIV, et marcha dès lors de triomphe en triomphe : admirable génie, et qui aurait créé la comédie telle que l'avouent le christianisme et la saine morale, s'il eût été plus réservé dans le tableau des mœurs qu'il présente, moins sceptique dans ses croyances, et s'il n'eût pas plus d'une fois rendu la vertu ridicule, au lieu de flageller le vice.

Les principales pièces de Molière sont : l'Etourdi, joué à Lyon, en 1653; le Dépit amoureux; les Précieuses ridicules (jouées à Paris, en 1659), et la première des pièces où il révéla son génie, en ridicuUsant le jargon des mauvais romans, le galimatias sentimental, la recherche des jeux de mots, pour ramener au bon ton et la cour et la ville; Sganarelle, bouffonnerie médiocre ; Dam Garde de Navarre, drame héroï-comique aussi médiocre ; l'École des maris, où le comédien se releva en peignant la nature humaine dans sa vérité; le Fâcheux (joué en 1661), écrit pour la fameuse fè*e que le surintendant Fouquet donna à Louis XrV, et le modèle des comédies dites à tiroir, parce qu'elles se composent de scènes détachées; l'École des femmes (jouée en 1662), non moins vraie que l'École des maris, mais désagréable aux honnêtes gens, à cause des plaisanteries trop libres qui la déparent; le Misanthrope (joué en 1666), un chef-d'œuvre qui n'a pas été surpassé, mais que le public n'ap, précia point d'abord, et auquel il préféra le Médecin malgré lui, représenté la même année, farce burlesque qui excita un fou rire par la bizarrerie des situations; le Tartufe (joué en 1667), autre chef-d'œuvre, mais qui, sous prétexte d'attaquer

l'hypocrisie, vice odieux qui mérite toutes les réprobations, n'a fourni que trop de traits contre la vertu et la vraie piété • Amphitryon, imité de Plante, qu'il surpasse en immoralité comme en génie; TAiwe (joué en 1668), aussi imité de Plante, mais bien supérieur à son modèle ; Pourceaugnac, farce grossière et en beaucoup d'endroits finement spirituelle- le Bourgeois gentilhomme, autre farce mieux réussie, et qui ridiculise avec un esprit vraiment comique la manie de ceux qui veulent s'élever au-dessus de leur condition ; les Fourberies de Scapin, bouffonnerie pleine de sel que Boileau a peut-être trop sévèrement jugée; les Femmes savantes, comédie destinée à compléter l'œuvre des Frécieuses ridicules. Les grandes comédies de Molière, comme le Misanthrope, le Tartufe, sont en vers; les autres sont pour la plupart en prose. Dans les deux langues, Molière montre un style simple, facile, naturelil a peint la nature humaine telle qu'elle se présente, en forçant un peu le trait pour mieux faire ressortir les côtés sur lesquels il voulait attirer l'attention. Il a pu être imité, il n'a pas été surpassé; il n'a pas été égalé.

Le grand poète jouait lui-même les principaux rôles de ses pièces. Jouant le Malade imaginaire, il fut pris d'une convulsion en prononçant le mot Jwro, fut transporté chez lui, où il fut soigné par deux religieuses, et mourut étouffé par le sano-^ qui lui sortait en abondance de la bouche, le vendredi 17 février 1673, à l'âge de cinquante et un ans.

Les auteurs comiques qui méritent d'être cités après lui au dix-septième siècle, sont Regnard, né à Paris, en 1655, mort en 1709, dont les pièces les plus remarquables, le Joueur, le Légataire universel, les Ménechmes, ou les Jumeaux, imités de Plante, et le Distrait offrent de véritables beautés; Brueys et Palaprat, deux poètes qui ont fait en collaboration V Avocat Patelin et le Grondeur; Campistron, qui a laissé une bonne comédie, le Jaloux désabusé; Boursault, dont les comédies à tiroir le Mercure galant, Ésope à la ville et Ésope à la cour, ont eu un grand succès ; Dufresny, à qui l'on doit l'Esprit de contradiction, et le Mariage fait et rompu; enfin Dancourt, qui a saisi assez heuieusement quelques-uns des ridicules de la bourgeoisie.

QninauU et l'opéra.

Le théâtre serait une magnifique école de mœurs s'il était ce qu'il doit être; il exercerait pour le bien l'action qu'il n'exerce guère que pour le mal; il élèverait les âmes, il échaufferait les cœurs, il agrandirait l'idéal. Ne suffit-il pas de citer le Polyeucte de Corneille et YAthalie de Racine pour mettre cette vérité hors de contestation? Et quelle puissance pour le bien n'ancrait donc pas l'opéra, qui joint la fascination de la musique et celle des plus splendides décorations au charme des paroles, s'il ne présentait à l'oreille, à l'œil, à la pensée que ce qui est vraiment digne de l'homme? Malheureusement le théâtre, et surtout l'opéra, ne présentent le plus souvent que ce qui énerve et corrompt, et ne méritent que trop ces anathèmes de Boileau, dans sa dixième satire :

Par toi-même bientôt conduite à l'Opéra ,

De quel air penses-tu que ta sainte verra

D'un spectacle enchanteur la pompe harmonieuse,

Ces danses, ce héros à Toix licencieuse ?...

Et tous ces lieux communs de morale lubrique

Que Lulli réchauffa du son de sa musique.

Quinault, né à Paris, en 1635, mort en 1688, n'avait encore produit que d'assez pauvres tragédies et d'aussi pauvres comédies, lorsque Boileau lança contre lui cette épigramme :

Si je pense exprimer un auteur sans défaut, La raison dit Virgile et la rime Quinault ,

mais la perfection de ses opéras d'Atys, d'Armide, d'Iris et de Roland, capable de désarmer le critique littéraire, ne pourrait désarmer le moraliste; lui-même l'a reconnu dans ces vers, lorsque, frappé de la mort de Lulli, il renonça au théâtre pour consacrer son talent à des objets plus sérieux :

Je n'ai que trop chanté les jeux et les amours. Sur un ton plus sublime il faut me faire entenilre t

Je vous dis adiea, muse tendre,

Je -yous dis adieu pour toujours.

Antoine Houdard de la Motte, né à Paris, en 1 672, mort en 1 73 1 est celui qui a le plus approché de la douceur et de l'harmonie des vers de Quinault dans ses opéras, Issé, Sémélé, le Triomphe

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 42o

dea arts, etc.; mais il lui est resté très-inférieur. On a aussi de lui des odes anacréontiques, et plusieurs pièces de théâtre, parmi lesquelles la tragédie d'Inès de Castro mérite d'être distinguée. Enfin, il a rimé de gracieuses églogues et composé des fables qui ne sont pas sans mérite.

La Fontaine

Le fabuliste par excellence fut Jean de La Fontaine, né à Château-Thierry, le 8 juillet 1621, mort le d3 avril 1695. A vingt-deux ans, il ne se doutait pas encore de son génie ; la lecture d'une ode de Malherbe le lui révéla, et il se mit à étudier avec ardeur, d'abord l'élégant Voiture, le satirique Rabelais et le naïf Marot, puis les anciens, Térence, Horace, Virgile, Quintilien ; il n'apprit pas le grec, mais il aimait à lire Plutarque et Platon dans les traductions. On le maria, on tâcha de lui procurer un emploi; mais il ne songeait guère aux réalités de la vie; heureux de vivre avec ses animaux et avec son imagination, il oubliait tout le reste. Protégé par Fouquet, il s'honora en pleurant la disgrâce du surintendant, et M°^^ de la Sablière ne s'honora pas moins en mettant le poëte à l'abri du besoin. Ses Fables ne peuvent être assez louées; on les apprend par cœur, on les goûte, on les admire ; elles défient l'imitation, tant il y amis de grâce, de naturel, de fine naïveté. La Fontaine h'invente pas, il peint, il raconte ce qu'il voit, ce qu'il entend, car il a certainement vu et entendu les personnages qu'il met eu scène, le Corbeau et le Renard, le Loup et l'Agneau, le Chêne et le Roseau, le Lion, l'Ane et le Renard durant la peste qui frappait les animaux, etc., etc. On doit en outre à l'inimitable fabuhste de petits poèmes pleins de grâce, imités d'Ovide^ comme Philémoîi et Baucis, quelques comédies, dont uneseule^ le Florentin, est restée au théâtre, l'élégie des Nymphes de Vaux sur la disgrâce de Fouquet, et des Contes, dont l'a. t ne saurait faire excuser la licence ni admettre la présence dans une honnête bibhothèque.

Une grave maladie rappela La Fontaine à la pratique du christianisme ; sa conversion fut sincère : il condamna publiquement les œuvres Hcencieuses qu'il avait produites, et ne voulut plus traiter que des sujets de piété. Il fit une para-

phrase poétique du Dies irœ, et se mit à traduire en vers les hymnes de l'église. La mort le surprit dans ce pieux travail.

Boileau.

Corneille était dans tout l'éclat de son talent; Racan écrivait ses Bergeries ; La Fontaine allait se révéler^ mais l'hôtel de Rambouillet donnait encore le ton à lallittérature, lorsque naquit à Crosne, près de Paris, le 1^' novembre 1636, Nicolas Boileau- Despréaux (1), qui devait mériter le surnom de Législateur du Parnasse par son Art poétique et par le zèle impitoyable avec lequel il poursuivit le mauvais goût. Il perdit sa mère au bout d'un an, et son père le confia aux soins d'une domestique impérieuse, qui le fit beaucoup souffrir; à onze ans, il subit la douloureuse opération de la pierre. Cette enfance si pénible contribua sans doute à mûrir de bonne heure son caractère et à le porter à la réflexion. Son père le destinait au barreau , l'amour de la poésie l'emporta. Ses premiers vers ayant déplu à Chapelain, et par conséquent, ayant été peu goûtés de l'hôtel de Rambouillet, ce lui fut une révélation de sa mission, et dès lors il résolut de lutter de toutes ses forces contre les réputations usurpées et contre le mauvais goût d'une coterie qui préférait le comédien Montfleuri à Molière, et qui mettait Thomas Corneille sur le même rang que Racine. Ses Satires atteignirent le but en même temps qu'elles donnèrent le modèle d'un excellent style et d'une période^poétique parfaitement cadencée. Ses Épitres, où son talent se déploie dans toute sa vigueur, continuèrent cette œu-sTe , que compléta son Art poétique, qui l'emporte incontestablement sur celui d'Horace par l'heureuse disposition des parties et par la pureté de la versification. Deux reproches cependant doivent être faits à ce beau poëme didactique : on s'étonne que Boileau, qui connaissait les fables de La Fontaine, n'y ait pas parle de l'apologue, et, ce qui est plus grave, on regrette que le poète n'ait pas compris toutes les ressources que la poésie peut trouver dans les croyances chrétiennes , et n'ait guère

(1) On ajouta ce dernier nom i. son nom de famille pour le distinguer de ses deux frères; il le tirait d'un petit pré qui se trouvait à rextrémité du jardin attenant à la maison paternelle.

TU dans la poésie qu'un amusement exclusivement destiné aux beaux esprits.

Boileau a encore laissé un poëme héroï-comique, le Lutrin, où il a fait preuve d'une imagination dont ses adversaires ne le croyaient point doué; des odes, où il a démontré qu'il ne suffit pas de connaître les règles d'un genre pour y briller ; quelques poésies diverses, qui ne s'élèvent guère au-dessus du médiocre, et une traduction en prose du traité du Sublime, de Longin. Il mourut le 15 mars 1711 , pouvant se rendre ce témoignage, qui l'honore : « C'est une grande consolation pour un poëte qui va mourir que de n'avoir jamais offensé les mœurs. »

Jean-Baptiste Ronssean^

Cultivée par la plupart des poètes du dix-septième siècle , la lyre n'avait guère rendu de sons sublimes que dans les chœurs dont Racine a enrichi son Esther et son Athalie. Ce fut seulement à la fin du siècle que parut un vrai poëte lyrique, Jean-Baptiste Rousseau, né à Paris, le 6 avril 1670, mort en 1741. Nourri dans l'admiration des bons écrivains, qu'il voyait disparaître les uns après les autres, Rousseau conserva les saines traditions classiques; mais, placé au commencement d'une ère qui allait porter jusqu'au cynisme la licence de la pensée et des mœurs , il fit aux nouvelles tendances des concessions qui ternirent sa gloire. C'est aux bonnes inspirations qu'il faut attribuer ses Psaumes, qui sont une paraphrase élégante, noble, riche et harmonieuse du texte sacré, quoiqu'il reste bien au dessous de ce texte; ses Odes, où, livré à lui-même , il atteint peut-être une plus grande élévation poétique, tout en s'égarant trop souvent dans le lieu commun; ses Cantates, genre introduit par lui dans notre littérature, et qui renferment de magnifiques traits d'enthousiasme lyrique. Aux mauvaises inspirations appartiennent ses Épigrammes, trop souvent graveleuses; ses Èpitres, aussi mal écrites que mal pensées, et ses Allégories, dont le moindre défaut est d'être mortellement ennuyeuses.

En butte aux persécutions de la secte philosophique, qui ne lui pardonnait pas ses poésies sacrées, il se vengea par des épigrammes qui augmentèrent la haine de ses ennemis, et il

finit par se faire bannir à perpétuité, par un arrêt du pailtment, en 1712, pour des couplets injurieux dont il protesta, même sur son lit de mort, qu'il n'était pas l'auteur. Il avait écrit des comédies et des opéras qui ne lui ont pas survécu . En même temps que Rousseau, deux poètes intimement unis, La Fare et Chaulieu, cultivèrent avec succès l'ode anacréontique ; quelques-unes de leurs pièces ont un véritable mérite littéraire, mais le grave défaut de ne pouvoir être avouées par la morale.

$ lY. — Les prosateurs fraivçais du dix-septièhe siècle. Première moitié du siècle.

Il y a deux époques à marquer pour les prosateurs comme pour les poètes dans l'histoire de la littérature française au dix-septième siècle. Dans la première moitié du siècle, la prose achève de se former, dans la seconde, elle atteint sa perfection et produit d'innombrables chefs-d'œuvre.

Balzac, Vaugelas, Voiture, Sarrazin, Descartes, Pascal,, le P. Lejeune et M"^ de Scudéry sont les écrivains qui ont le plus contribué aux progrès de la prose pendant le règne de Louis XIII et dans les premières années du règne de Louis XIV.

Balzac, né en 1594, dans l'Angoumois, mort en 1655, composa la plus grande partie de ses ouvrages à Paris. Dans ses Lettres, dont le premier recueil parut en 1624, il s' attacha à l'élégance et à la correction du style, et fit ainsi avancer la langue tout en traitant les sujets les plus frivoles. Ses Dissertations sur la langue prouvent qu'il l'étudiait avec toute la patience et la minutie d'un grammairien, tandis qu'il montrait un esprit véritablement philosophe et élevé dans trois traités qui peuvent encore être lus avec fruit : Le Socrate chrétien, où il examine les rapports de la raison et de la foi ; le Prince, qui est l'exposition de l'idée monarchique telle que RicheUeu la préparait et que Louis XIV allait la réaliser; et Aristippe ou la cour, étude de ce qui doit se passer autour du prince.

Vaugelas, né à Chambéry, en 1585, mort en 1650, vint de bonne heure en France, et s'attacha tellement à parler correctement notre langue que, sur sa seule réputation, il fut reçu à l'Académie française. Sa Traduction de Quinte-Gurce ,

que Balzac déclarait inimitable, et ses Remarques sur la langue française, que l'on consulte encore aujourd'hui, justifièrent cet honneur. Il consacra trente ans à sa Traduction , afin de lutter avec avantage contre Perrot d'Ablancourt, qui, pouvant être auteur, se contentait d'être traducteur, mais plutôt élégant qu'exact, ce qui faisait appeler ses traductions de Belles infidèles. Voiture fut le héros de l'hôtel de Rambouillet, comme Chapelain en était l'oracle. Né à Amiens, en 1598, d'un père marchand de vin et très-riche, qui suivait la cour, il fréquenta les grands de bonne heure , et s'en fit aimer par le charme de sa conversation et l'à-propos de ses reparties. Balzac était l'écrivain de l'hôtel de Rambouillet, Voiture en était le conteur. Ses Lettres, écrites pendant ses nombreux voyages, renferment certainement plus de pointes, de jeux de mots et de bagatelles que de choses sérieuses, mais le tout est écrit avec une telle élégance et une telle pureté, que l'Académie, appréciant les services rendus par lui à la langue, prit ie deuil le jour de sa mort : honneur qu'elle n'a fait depuis à aucun de ses membres. Voiture était aussi poète, il tournait très-agréablement les triolets, les rondeaux et les ballades. Il eut pour rival Benserade , et deux sonnets composés par ces rivaux, l'un sur Uranie, par Voiture, l'autre sur Job, par Benserade, suscitèrent la querelle littéraire restée célèbre des Uranistes et des Jobelins, qui commençaient à s'échauffer, lorsque le drince de Conti les apaisa par ce jugement : l'un, dit-il en parlant du sonnet de Voiture,

L'un est plus grand, plus élevé, Mais je voudrais avoir fait l'autre.

Voiture mourut en 1 648.

JeanFrançois Sarrazin, né en 1 603, àHermanville, près Caen, fut un autre émule de Voiture. On a de lui un Discours sur la tragédie, qui renferme des idéesjustes et des observations vraies; une Histoire du siège de Bunkerque , et un récit de la Conspiration de Walstein , qui se distinguent par un style clair, simple et méthodique ; une pièce mêlée de prose et de vers, la Pompe funèbre de Voiture, dans laquelle il retrace agréablement, sous le voile de l'allégorie, toute la vie de Voiture; enfin, des Odes, et des poésies fugitives remarquables par l'esprit et le

naturel. Mais Sarrazin, homme de plaisirs, ne se donnait pas la peine de polir ses écrits, ce qui lui a valu ce jugement de Boileau : « Il y a dans Sarrazin la matière d'un excellent esprit, mais la forme n'y est pas. » Il mourut en 165';.

Descartes, né à la Haye, dans la Touraine, en 1595, morî en 1650, est plutôt connu comme philosophe que comme liitérateur; mais son Discours sur la Méthode et ses Méditations ont contribué pour leur part aux progrès de langue et méritaient d'être rappelés ici.

C'est au même titre qu'il faut rappeler le nom de Pascal^ né en 1623, à Clermont en Auvergne, mort en 1662, à l'âge de trente-neuf ans, et dont les Lettres proviîicixiles renferment des trésors de bonne plaisanterie et de véritable éloquence, quoique le fond ne repose que sur une calomnie et un sophismece sont d'immortelles menteuses, a dit Chateaubriand, mot qui en indique le mérite comme œuvre httéraire, et le défaut capital comme œuvre de polémique. L'esprit que Pascal y a mis ne le justifiera jamais, aux yeux de la bonne foi et du bon sens, d'avoir conclu du particulier au général, et d'avoir attribué à toute une société, celle des Jésuites, des torts et des erreur? qui n'étaient que le fait de quelques-uns des ses membres.

L'éloquence de la chaire se perfectionnait en même temps que la langue et le goût. Le P. Lejeune, né en 1592, et entré dans la congrégation de l'Oratoire en 1621, sacrifia encore à l'esprit bizarre et singulier de son siècle, que saint François de Sales n'avait pas corrigé; mais il eut soin de ne plus mêler les textes profanes et le texte sacré , il établit avec méthode ses divisions et subdivisions, et mérita que Massillon en recommandât l'étude aux prédicateurs, en ajoutant que, pour lui, il avait tiré les plus grands avantages de la lecture de ses sermons. Il mourut en 1672.

Une femme écrivant dans un tout autre genre, contribua aussi aux progrès de la langue, dans ces interminables romans, le Cyrus, la Clélie, etc., où l'imagination multipliait les plus absurdes incidents, afin de reculer le dénouement, mais où les personnages du temps étaient flattés de trouver leur portrait tracé sous des noms anciens, comme M"« de Rambouillet, que tout le monde reconnaissait sous le portrait d'Arténice, dont le nom lui resta. Boileau fit tomber sous le ridicule ce

genre, aussi faux qu'ennuyeux; on ne lit plus aujourd'hui les romans de M"« de Scudéry, sœur de George de Scudéry, mais on ne doit pas oublier qu'ils ont rendu quelque seryiee à la langue française. M"^ de Scudéry ne mourut qu'en 1701,

L'éloquence et les orateurs.

A partir du règne de Louis XIV, l'éloquence s'éleva aussi haut que la poésie , et les orateurs remarquables se multiplièrent. Le barreau, se débarrassant de la lourde érudition qui le surchargeait, voyait briller les Lemaître, les Patru, les Orner, les Denis Talon, et les Pélisson; la chaire protestante produisait les ministres Claude, Beausobre et Saurin ; mais c'était surtout la chaire catholique qui produisait les plus sublimes chefs-d'œuvre, avec Mascaron, Bossuet, Fléchier, Bourdaloue, Fénelon et Massillon, auprès desquels s'élevait toute une génération d'éloquents prédicateurs. Il faut ici se borner à ne parler que des plus célèbres, en se contentant de nommer le P. Cheminais, laColombière et le P. de la Rue, dont les œuvres méritent cependant d'être étudiées par les prédicateurs.

Mascaron.

Né à Marseille, en 1634, entré dans l'Oratoire en 1650, appelé à l'évèché de Tulle en 1671, à celui d'Angers en le^'Ô, mort en 1703, Mascaron acquit d'abord une grande réputation d'orateur en province; en 1666, il prêcha l'avent à la cour, puis le carême suivant, en 1667, et il réussit à charmer les esprits délicats, sans craindre de s'élever contre les dérèglepients du prince, qui dit noblement à ses courtisans : « Le prédicateur a fait son devoir; c'est à nous de faire le nôtre. » Comme évêque, il montra le plus grand zèle pour la conversion des hérétiques, qui revinrent en grand nombre à la vérité. Ayant encore une fois prêché à labour en 1694, à l'âge de soixante ans : « Il n'y a que votre éloquence qui ne vieillit point, » lui dit Louis XIV, et l'éloge était mérité. Mascaron marque la transition entre l'éloquence sacrée du règne de Louis XIII et celle du règne de Louis XIV; c'est une grande gloire pour lui d'avoir pu se soutenir avec succès devant une cour qui avait entendu la parole de Bossuet.

Il lui reste encore quelques traces de recherche et d'enflure, mais elles deviennent de plus en plus légères à mesure quil arance dans sa carrière; on voit qu'il sait profiter des exemples de Bossuet et de Fléchier. Son chef-d'œuvre est une Oraison funèbre de Turenne, qui fournit une excellente étude de comparaison avec celle de Fléchier.

Bossuet.

Nommer Bossuet, c'est nommer l'éloquence même, et rappeler les triomphes des Démosthène, des Cicéron, des Chrysostome. Né à Dijon, le 27 septembre 1627, évcque de Condom en 1669, de Meaux en 1685, chargé de faire l'éducation du dauphin en 1670, mort à Paris, le 12 avril 1704, Jacques- Bénigne Bossuet, qu'on a si justement surnommé l'Aigle de Meaux, se montra éloquent non-seulement dans la chaire sacrée mais dans tous ses écrits. Par sa profonde connaissance de l'Écriture et de la théologie , par ses immenses travaux de controverse, par toutes ses œuvres, il eût mérité d'être placé parmi les Pères de l'Église, si les circonstances ne l'avaient pas malheureusement amené à devenir l'un des défenseurs, et le plus ardent, sinon le plus convaincu, des doctrines erronées du gallicanisme : erreur déplorable, qui a terni la gloire de ce sublime génie, et dont le châtiment, comme l'a dit Montalembert, est pour Bossuet de se voir encore loué par les plus déclarés ennemis de l'Église.

Bossuet montra de bonne heure ce qu'il serait un jour. A seize ans il recevait les applaudissements de l'hôtel de Rambouillet, à vingt il gagnait l'estime et l'amitié du grand Condé, charmé de son éloquence précoce. Appelé à diriger à Metz, où son père avait été nommé conseiller au parlement, des missions pour la conversion des réformés , il le fit avec un tel succès , qu'il mérita d'être félicité par saint Vincent de Paul. Ce succès retentit jusqu'à Paris, où on l'appela pour un avent et pour un carême. Sa manière tout apostolique, qui rejetait la vaine parade d'érudition alors en usage, la majesté et la chaleur de sa parole, produisirent une impression extraordinaire; on sentit que l'éloquence chrétienne allait retrouver toute sa grandeur et sa puissance. Dès lors Bossuet ne cessa d'être au premier rang : à peine entré dansl'épiscopat, il fut considéré

comme l'oracle de l'Église de France; précepteur du dauphin, il acquit une influence sérieuse dans les affaires publiques; il devint la terreur de l'hérésie. Par ses œuvres de polémique, il veilla à la pureté de la foi contre les dangereuses subtilités du quiétisme; il pénétra dans les plus abstraites profondeurs de la mysticité, et toujours, dans tous les sujets, il parut comme un maître dont l'autorité est universellement respectée : heureux, encore une fois, si pour plaire au roi, ou peut-être dans l'intention d'éviter un schisme, il n'eût pas abandonné les droits sacrés et inviolables de la vérité dans la question du gallicanisme. Les principales œuvres de Bossuet, écrites en français, sont i 0 Une Réfutation du catéchisme de Paul Ferry , ministre protestant; — 2° l'Exposition de la doctrine catholique, qui contribua à la conversion de Turenne; — 3° le Discours sur l'histoire universelle, magnifique monument d'histoire et de philosophie chrétienne, qui s'inspire de la Cité de Dieu de saint Augustin, et qu'on regrette de voir s'arrêtera Charlemagne; — 4° la Politique de l'Écriture sainte, composée comme l'ouvrage précédent et comme le suivant pour l'instruction du dauphin ; — 5° le Traité de la connaissance de Dieu et de soimême, admirable résumé de philosophie; — 6° l'Histoire des variations delaréforme, écrasante réfutation du protestantisme par l'histoire même des variations de son symbole ; — 7° des Avertissements aux protestants, qui complètent l'œuvi-e de l'Histoire des Variations ; — 8° un Commentaire sur l'Apocalypse ; — 9° de nombreuses Lettres, dans lesquelles on s'étonne de voir l'éloquence et la science unies à l'abandon le plus familier; — 10° Iq?, Méditations sur l'Évangile; — li° les Élévations sur les mystères, œuvre interrompue par la mort, et qui montre que jusqu'à ses derniers moments l'Aigle de Meaux savait s'élever aux plus sublimes hauteurs. Que dire maintenant de ses Sermons, dont il ne reste guère que des canevas, excepté pour quelques-uns, qui sont achevés, comme le sermon sur l'Unité de l'Église, prononcé dans l'Assemblée du clergé de France en 1682 ? Que dire de ses Panégyriques et surtout de ses Oraisons funèbres, où l'on voit l'éloquence chrétienne atteindre des hauteurs jusque-là inconnues? Toutes les formules WL de la louange et de l'admiration ont été épuisées à cet égard, K €t tous les amis de l'éloquence savent par cœur l'Oraison funè-

B COURS ABRÉGÉ DE LITTÉRÀT. iS

bre de la reine d'Angleterre, celle de la duchesse d'Orléans et celle du prince de Condé. Bossuet n'avait pas créé le genre ; il l'a traité avec une telle supériorité^ qu'il a fait oublier tout ce qui l'a précédé, et ceux qui sont venus après lui ont dû désespérer de jamais l'égaler.

Fléchier.

Fléchier, né à Pernes^ dans le diocèse de Carpentras, le 10 juin 1632, commença de bonne heure à s'exercer à la prédication. Étant venu à Paris, où il exerça d'abord les modestes fonctions de catéchiste, quelques vers le firent connaître; il fut chargé de l'éducation du jeune Caumartin, qui devait devenir intendant des finances, s'acquit l'amitié de M. de Montausier par l'amabilité de son caractère et la régularité de ses mœurs, et prononça avec tant de succès l'oraison funèbre de M™^ de Montausier, que les portes de l'Académie française s'ouvrirent pour lui, le même jour que pour Racine, en 1673. Nommé à l'évèché de Lavaur en 1685, et transféré un peu plus tard à celui de Nîmes , il se distingua par son zèle et par sa charité à l'égard des protestants, dont il sut se faire aimer, même quand il ne pouvait les convertir. Il mourut en 1710.

On a de Fléchier des Sermons, très-estimés de son temps, mais qui paraissent aujourd'hui trop \'ides d'idées, et où il se montre trop amoureux de la phrase; des Panégyriques, qui valent mieux, mais qui sentent encore trop la recherche; des Oraisons funèbres, qui sont ses meilleures œuvres, celle, par exemple, de Turenne, où il a surpassé de loin Mascaron et quelquefois atteint la subUmité de Bossuet; une histoire des Grands-Jours d'Auvergne , remarquable par le charme des récits et la finesse des observations; enfin, une Histoire de Théoduse le Grand, et une Histoire du cardinal Ximénès , écrites avec tout le soin qui caractérise ce qui est sorti de sa plume.

Boardaloae.

La compagnie de Jésus, si riche en sujets distingués, fournèi «n Bourdaloue un orateur de premier ordre, qui contreba* lança la gloire de Bossuet, et qui fit dire à U^^ de Sévigné qu'elle n'avait jamais rien entendu de plus beau, de plus noble, de plus étonnant que ses sermons. Bourdaloue naquit à

Bourges, le 20 août 1632 ; dès ses premières prédications à Paris, en 1669, la gravité de son éloquence frappa les esprits les plus délicats, et Louis XIV eut pour lui une telle estime, qu'i' l'appela dix fois à prêcher l'avent et le carême devant la cour. Après la révocation de l'édit de Nantes, il travailla avec le plus grand zèle et la plus grande charité à la conversion des réformés du Languedoc. Il mourut en 1704.

Les Sermons de Bourdaloue forment un cours complet de religion : rien de plus solide que le fond, et si la forme est moins ornée, elle est toujours suffisamment élégante. Il manque un peu de chaleur et de mouvement, mais il raisonne avec tant de force, qu'il entraîne l'auditeur à sa suite, et s'il use rarement du pathétique , il a montré qu'il savait l'atteindre plutôt encore par la gravité des considérations qu'il présente que par les procédés oratoires. Il s'adresse plutôt à l'intelligence qu'au cœur, mais il touche le cœur en ne laissant plus à l'inteUigence aucun prétexte pour résister j il multiplie quelquefois trop les divisions et les subdivisions, et tombe dans des redites, mais il est si clair, si vigoureux, si convaincant, qu'on s'aperçoit à peine de ces défauts : nous dirions volontiers qu'il est la raison éloquente.

Fénelon.

Prononcer le nom de Fénelon, c'est rappeler ce qu'il y a de plus suave et de plus harmonieux dans l'éloquence, de plus aimable dans la vertu , de plus persuasif même dans le rais«nnement. Fénelon naquit au château de Fénelon, en Périgord, le 6 août 1631. Dès l'âge de quinze ans, comme Bossuet^ il émerveillait ceux qui entendaient ses essais de prédication. Il fit ses études théologiques à Saint-Sulpice, et songea à se consacrer aux missions du Canada et du Levant. Empêché par sa mauvaise santé, il fut chargé pendant dix ans de l'instructior des Nouvelles catholiques, charge où il acquit l'expérience qui lui dicta son admirable Traité de l'éducation des filles. Quelque temps après, il écrivit son Traité du ministère des pasteurs, où il prouve contre les réformés la perpétuité de la prédication et de l'autorité dans l'Église. Devenu précepteur du fils du dauphin , le duc de Bourgogne, il écrivit pour son élève les Dialogues des morts , qui sont des levons d'histoire et de mo-

7ale ; des Fables en prose, qu'on ne se lasse pas de relire ; l'Examen de la conscience d'un roi; et le Téîémaque, qu'il ne publia que plus tard, merveilleux poëme en prose, qui tient de l'épopée et du roman, qui exprime tout ce que l'antiquité a produit de plus parfait, relevé et spiritualisé par les idées et les sentiments du christianisme , et où l'auteur lutte avec avantage avec Homère, avec Sophocle et avec Virgile.

Fénelon fut appelé à l'archevêché de Cambrai en 1694. Dès lors les épreuves se succédèrent pour lui. L'affaire du quiétisme, dans laquelle il eut à combattre Bossuet, et qui se termina par une condamnation et une soumission si honorables pour lui; la publication des Aventures de Télémaque, dans lesquelles Louis XIV crut reconnaître des traits dirigés contre lui; les malheurs de la guerre, qui amenaient le ravage de son diocèse; la mort du duc de Bourgogne, son élève, tout contribua à remplir d'amertume cette âme douce et sensible, qui confondait dans un même amour la patrie et l'humanité, et qui aimait Dieu par-dessus tout. Il mourut le 7 janvier 1715, à l'âge de soixante-quatre ans, au moment où la couronne de France ne reposait plus que sur une itète d'enfant, et où l'on pouvait prévoir les prochaines calamités du pays et de la religion.

Outre les ouvrages déjà cités, on a encore de Fénelon trois Bialogues sur l'éloquence et une Lettre à l'Académie, qui forment un excellent traité de rhétorique et de style ; des Lettres sur la religion, qui sont un modèle de discussion sincère et convaincante; des Direc^to/is très- fermes et très-sages pour la conscience d'un roi ; un grand Traité sur l'existence de Dieu, et deux Sermons qui sont des chefs-d'œu>Te dignes du génie de Bossuet, l'un prononcé au sacre de l'archevêque de Cologne, l'autre, le jour de l'Epiphanie, aux Missions étrangères. On doit regretter de n'avoir pas ses sermons écrits; mais il se contentait ordinairement d'en jeter le canevas sur le papier, et il les prononçait ensuite d'inspiration. M. Villemain a indiqué en deux mots le mérite de son style : « Ce style n'est jamais celui d'un homme qui veut briller, c'est celui d'un homme possédé de la vérité, et qui l'exprime comme il la sent, du fond de l'âme. » Tel fut le Cygne de Cambrai, dont les chants harmonieux charmaient ses contemporains, pendant

que les sublimes accents de l'Aigle de Meaux les étonnaient et les épouvantaient.

Massillon.

Né à Hyères, en Provence, le 24 juin 1663, mort le 28 septembre 1742, Massillon, élevé au milieu des splendeurs de l'éloquence sacrée, en prolongea l'éclat jusqu'au milieu du dix-huitième siècle. Il fit ses études dans sa ville natale, au collège de l'Oratoire, et entra dans cette congrégation en 1681. Quelques succès oratoires effrayèrent sa modestie; il résolut de vivre dans la retraite, mais le supérieur général de sa congrégation l'en tira pour lui confier la direction du séminaire de Saint-Magloire, à Paris, où il prononça ses Conférences ecclésiastiques, non moins remarquables par la forme que par le fond. Il entendit alors Bourdaloue ; tout en l'admirant , il sut se frayer une autre voie dans la carrière de l'éloquence, en s' attachant surtout à frapper le cœur et l'imagination, au lieu de s'adresser seulement à l'intelligence. Bourdaloue sut apprécier le talent du nouvel orateur: « Il faut qu'il croisse et que je diminue, » dit-il un jour, après Tavoir entendu, en s' appliquant les paroles de saint Jean-Baptiste. Massillon prêcha son premier avent à la cour en 1699, où il reparut en 1704, l'année même qui vit mourir Bourdaloue et Bossuet. Louis XIV en fut si charmé, qu'il lui dit qu'il voulait l'entendre désormais tous les deux ans. La volonté du grand roi ne put prévaloir contre l'envie ; Massillon ne devait plus reparaître à la cour que pour prononcer l'Oraison funèbre de Louis XFV, qui commence par cette parole subhme : Dieu seul est grand. Nommé alors évêque de Clermont, il prêcha un>ouveau carême devant le jeune roi et sa cour; ce fut son petit Carême, appelé ainsi parce qu'il ne prêchait que le dimanche. Le petit Carême forme un ensemble d'instructions pour le jeune roi et pour la cour, où tous les détails sont traités avec le plus grand soin, où toutes les idées, mises autant que possible à la portée du jeune prince, sont revêtues de tous les charmes et de toutes les grâces du langage; il ouvrit à l'illustre prédicateur les portes de l'Académie française.

Massillon se retira ensuite dans son diocèse, où il ne s'occupa plus que des devoirs de l'épiscopat : ses Discours synodaux, ses

Maniements, et une paraphrase inachevée des Psawmes datent de cette époque de sa vie. Tout le monde s'accorde à admirer l'élégance de ses écrits et l'éloquence de ses sermons ; il a mérité le reproche de rigorisme, par exemple pour son sermon Sur le petit nombre des élus, qui est presque désespérant et qui épouvanta son auditoire lorsqu'il le prononça ; mais on doit repousser l'accusation de jansénisme dirigée contre lui par des envieux que n'avaient pu desarmer sa modestie et sa simplicité.

Philosophes et moralistes.

On a parle plus haut de deux grands philosophes, Descartes et Pascal, qui peuvent être aussi considérés comme des littérateurs, surtout le dernier. La Rochefoucault, Nicole et la Bruyère, qui suivirent un peu plus tard, méritent de n'être pas moins distingués comme littérateurs que comme moralistes.

Le duc de la Rochefoucault, né en 1613, avait beaucoup d'esprit, peu de savoir; il étudia peu les livres, mais, ayant vécu à la cour, et ayant traversé les agitations de la Fronde , il put observer les caractères et les mobiles qui font le plus habituellement agir les hommes. Retiré du monde et des affaires, il écrivit des :Mémoires intéressants et curieux, et ses Maximes f qui ont fait sa réputation. Pour lui, l'amour-propre est le principal mobile des actions humaines; il y rapport* tout, même les actes de vertu, de sorte qu'il ne voit qu'égoïsme et hypocrisie dans le monde. Peut-être en était-il ainsi autour de lui; mais il n'en est pas moins certain qu'il calomnie la nature humaine en généralisant trop; le contemporain de saint Vincent de Paul a eu le tort de tout juger d'après les mœurs de la cour et des ambitieux. Au reste , il faut convenir qu'il a finement observé les mauvais côtés de notre nature, et que son livre offre de curieuses révélations sur son temps. Nicole , né à Chartres, en 1 625 , est l'un des plus illustres écrivains de ce Port-Royal , qui eût produit tant de talents irréprochables si le jansénisme ne les avait gâtés. Comme polémiste catholique, il a combattu le protestantisme dans trois beaux ouvrages, intitulés : De la perpétuité de la foi , De Vunité de l'Église, et Des préjugés légitimes. Son livre le plus lu est intitulé : Essais de morale, dans lequel il se propose de combattre

le scepticisme des Essais de Montaigne. Il s'y montre observateur habile et pénétrant et s'efforce de relever l'âme, que le scepticisme décourage; mais l'esprit janséniste qui l'animait le fait tomber dans une sorte de fatalisme mystique, qui n'est pas sans danger, et la précision, l'exactitude, la clarté du stylb n'en compensent point la sécheresse et la froideur. Palissot a dit fort justement qu'on quitte les Essais sans peine et qu'on y revient sans plaisir, parce qu'ils n'ontrien quiflatte le lecteur. La Bruyère, né en 1 644, près de Dourdan, en Normandie, passa la plus grande partie de sa vie dans la retraite, d'oii il ne sortit pendant quelque temps que pour enseigner l'histoire au duc de Bourgogne sous la direction de Bossuet. Son esprit observateur lui fit saisir les vices et les travers de la cour et de la ville, et, prenant pour modèle Théophraste, qu'il laissa loin derrière lui, il consigna ses observations dans son livre des Caractères, série de portraits finement tracés, et qui forment chacun comme une petite scène avec son exposition, son milieu, son dénoûment. Pas de transitions oratoires dans ces Caractères, qui prennent tour à tour le ton de la plus gaie comédie, celui de la plus sanglante raillerie ou de la plus haute éloquence. L'art de la Bruyère consiste surtout à surprendre le lecteur et à se jouer des règles de l'art. Un homme médiocre, a dit Vauvenargues, aurait pu mettre plus d'ordre et de méthode dans son livre, mais il aurait fait uii- ouvrage ennuyeux. L'étude des Caractères convient à tous, mais particulièrement à l'orateur, au moraliste et à l'auteur comique. La Bruyère mourut en 1696.

Les historiens.

L'histoire s'éleva aussi, au dix-septième siècle, plus haut que dans les siècles précédents. Les érudits préparèrent le progrès par leurs travaux. Ce furent d'abord le protestant genevois Casaubon (mort en 1614), Saumaise (mort en 1658), qui fut surnommé le Frince des commentateurs, les jésuites Pétau, Labbe, Jouvency, les deux frères Henri et Adrien de Valois (morts, le premier en 1 676, le second en 1 692), érudits et écrivains en même temps, Moréri (mort en 1680), qui a laissé un savant Dictionnaire historique; et plus tard, les Baluze (mort en 1718), les du Gange (mort en 1688), les hé-

nédictinsMabillon (mort en 1757), Montfaucon (mort en 1741) Ruinart (mort en 1709), Calmet (mort en 1737), Martène (mort en 1739), le jésuite Brumoy (mort en 1742), et le ministre protestant Basnage (mort en 1723).

Les historiens qui se servirent alors de la langue française peuvent se partager en trois classes : ceux qui se sont occupés d'histoire ecclésiastique, ceux qui ont particulièrement écrit sur l'histoire de France, et ceux qui ont dirigé leurs études sur l'histoire étrangère.

Parmi les premiers doivent être cités, après Bossuet, dont le Discours siw l'histoire universelle et l'Histoire des variations n'ont pas été égalés, le P. Maimbourg, historien fécond et agréable à lire, mais sans critique et malheureusement très-entiché de gallicanisme, ce qui a fait mettre plusieurs de ses ouvrages à l'Index; il écrivit, entre autres histoires, celle de l'Arianisme, des Iconoclastes, du Schisme des Grecs, des Croisades, du Grand schisme en occident, du Calvinisme, de la Ligue, etc. ; — le père Longueval, jésuite^comme le précédent, né à Rennes, en 1680, mort en 1733, quia écrit une Histoire de l'Église gallicane, conduite par lui jusqu'en 1138, et continuée par trois autres jésuites jusqu'en 1359, excellente composition historique, élégante, modérée de ton, mais déparée encore par le gallicanisme; — Fleury, né à Paris, en 1640, mort en 1723, qui fut sous-précepteur des ducs de Bourgogne, d'Anjou et de Berry, et quiaécritune Histoire ecclésiastique, allant jusqu'en 1414 (continuée depuis), modèle de récit simple, clair, abondant, témoignage d'une profonde connaissance des annales de l'Église, des travaux des Pères et des monuments de l'antiquité chrétienne, ouvrage, en un mot, digne d'être classique, si l'esprit gallican de l'auteur n'avait plus d'une.fois égaré son jugement. On doit en outre à Fleury une Histoire du droit français, abrégé clair et savant; des discours très-intéressants sur l'Histoire ecclésiastique, intercalés dans sa grande Histoire; un Catéchisme historique, aujourd'hui encore très-estimé; et un ouvrage, qui est son chef-d'œuvre, les Mœurs des Israélites et des chrétiens, devenu classique comme le précédent.

Ce fut l'année même où Louis XIV monta sur le trône, en 1643, que parut la Gi^ande histoire de France de Mézerai, qui en écrivit plus tard un Abrégé. On oublia la Grande his-

tovre; Y Abrégé eut le plus grand succès. Mézerai^ né en 1610, à Ry, près d'Argentan, mourut eu 1683 : son ouvrage est surtout remarquable par le bon sens, par un style clair et simple, mais il est faible d'érudition. Il eut du succès, parce qu'il Tint le premier, et que, le premier, il déroulait avec ensemble les annales de l'histoire nationale. Après les travaux des deux frères de Valois et des érudits qui ont été nommés plus haut, il fallait quelque chose de plus. « Mézerai, dit le « P. Daniel, ignorait ou négligeait les sources. » Le P. Daniel fit ce que Mézerai n'avait pas fait; il recourut aux sources, il rechercha avec un soin consciencieux l'exactitude historique, ne craignit pas d'attaquer les préjugés qui flattaient l'amourpropre national, et traita, en un mot, l'histoire avec la critique qui l'élève à la dignité de science et fait véritablement du passé l'école de l'avenir. Son Histoire de France parut en 1713; on en estime plus particulièrement les premiers volumes. Les derniers témoignent qu'il avait beaucoup plus travaillé les époques anciennes que les modernes, et le montrent trop partial pour la monarchie absolue, qui n'était plus cependant l'ancienne monarchie française. Il mourut en 1728. Il n'y a plus guère à citer, à côté de lui, que le comte de Boulainvilliers (mort en 1722), qui se fit le défenseur du système féodal, et l'abbé Dubos (né à Beauvais, en 1670 mort en 1742), qui voulut prouver que les Francs n'étaient pas venus dans les Gaules en conquérants, mais en libérateurs. Mais, en sortant de l'histoire proprement dite pour entrer dans les mémoires, il faut donner un rang à part au fameux cardinal de Retz (mort en 1679), qui joua un si grand rôle dans les troubles de la Fronde, et qui s'est montré écrivain non moins habile que passionné dans le récit des événements auxquels il prit part.

L'histoire étrangère était cultivée avec autant d'ardeur que l'histoire ecclésiastique et l'histoire nationale. Le P. d'Orléans, né à Bourges, en 1644, a laissé des Biographies dont plusieurs sont estimées, surtout celle du P. Gotton, jésuite comme lui une Histoire des Révolutions d'Espagne, assez faible et confuse, et une Histoire des Révolutions d'Angleterre, encore estimée aujourd'hui. Rapin-Thoiras, neveu de Pélisson et protestant, qui se réfugia en Angleterre, puis en Hollande^ où il mourut,

en 1725^ écrivit une Histoire d'Angleterre, estimable pour le plan et pour la clarté du style, mais d'une partialité révoltante en tout ce qui touche la France et l'Église catholique : c'est une œuvre de vengeance, dont le mauvais esprit fit la vogue, et que l'histoire exacte et sérieuse a fait tomber en oubli. Saint-Réal, né à Chambéry, en 1639, n'est guère plus exact ; comme il l'avoue lui-même, il chercha moins la vérité que l'intérêt : « Ce n'est point tant l'histoire des faits, dit-il, « qu'on doit chercher que les opinions des hommes. » Aussi faut-il presque ranger parmi les romans historiques son Bon Carlos et son Histoire de la conjuration des Espagnols contre la république de Venise, deux ouvrages d'ailleurs bien écrits, surtout le dernier, et qui offrent un intérêt dramatique. Saint- Réal mourut en 1692.

L'abbé de Vertot, né en 16oo, au pays de Caux, sacrifia trop à l'intérêt et à l'exagération, comme Saint-Réal, mais il respecta un peu plus la vérité. Son Histoire de la conjuration du Portugal, publiée en 1689, commença sa réputation; son Histoire des révolutions de Suède, publiée en 1696, l'augmenta; il y mit le comble avec son Histoire des révolutions de la république romaine, qui serait un chef-d'œuvre s'il n'y avait à considérer dans l'histoire que le charme des récits, le brillant des descriptions et l'éloquence des discours mis dans la bouche de divers personnages, et si les personnages antiques n'étaient pas trop souvent habillés à la moderne. L'ouvrage le plus considérable de Vertot et le meilleur, au point de vue historique, est son Histoire des chevaliers de l'ordre de Malte, beaucoup plus exact, quoique l'historien n'ait pas encore consulté les sources avec assez de soin ; mais il ne faudrait pas en juger par cette boutade qu'on lui attribue : Mon siège est fait, mot par lequel il se serait débarrassé d'un importun qui prétendait lui apporter de nouveaux renseignements sur le siégede Rhodes. I^es romanciers.

On a vu ce qu'était devenu le roman avec Mlle de Scudéry. Tombé sous les traits de Boileau, il se releva avec M°^e de La Fayette (née en 1634, morte en 1699), qui lui rendit le naturel et iasimphcité dans Zaîde et dans La princesse de Clèves, qui ouvrent l'èredu romanmoderne. Scarron(morten 1660), le mari contrefait et facétieusement burlesque de celle qui devait être

M™« de Maintcnon, écrivit d'autres romans, déshonorés par de grossières platitudes et de basses bouffonneries, comme dans son Enéide travestie ;mais il laissait dans son i?omaw comique, qui dépeintla vie des comédiens, une œuvre vraiment spirituelle et originale. Il convient d'inscrire sur la liste des romanciers Galland (mort en 1755 ), le traducteur des Mille et une nuits, l'une des principales productions de la littérature arabe.

lie §^enre épistolaire.

Le dix-septième siècle vit tous les genres littéraires s'épanouir à la fois et atteindre une rare perfection. L'esprit français était arrivé à son complet développement, et il régnait partout, sous les regards di» grand roi, un ordre admirable qui mettait dans le plus juste équilibre toutes les forces intellectuelles de la nation. Aussi trouve-t-on à admirer même dans les moindres écrivains du temps, même dans les simples correspondances de famille ou d'amitié, un fonds extraordinaire de bon sens, un style ferme et solide, des qualités qui semblent avoir été comme la propriété commune de tous les Français à cette époque. Deux femmes se sont distinguées parmi les autres dans ce genre épistolaire, qui comporte tous les genres et tous les styles : M™® de Maintenon (née en 1635, morte en 1719), dont le style, élégant et ferme , convient au caractère sérieux et grave de cette femme extraordinaire, et surtout M™' de Sévigné, qui a laissé dans les Lettres écrites à sa fille, M-»* de Grignan, autant d'immortels chefs-d'œuvre de grâce, de naturel et d'élégance, mélange admirable et presque inimitable de tous les tons et de tous les sentiments, tableau pittoresque et vivant de la cour et de la ville, qui charmera toujours les esprits délicats et qui répondra toujours aux plus intimes sentiments du cœur maternel.

Marie de Rabutin de Chantai, marquise de Sévigné, naquit à Paris, le 5 février 1626. Son père était fils de sainte Françoise de Chantai, cette sublime amie de saint François de Sales, qui a laissé, comme le saint évêque de Genève , des lettres de spiritualité si remarquables. Elle apprit le latin, l'espagnol et l'italien , brilla à l'hôtel de Piambouillet, sans en prendre les travers, et devint veuve, au bout de quelques années de mariage, du marquis de Sévigné, qu'elle avait épousé en 1644. Elle se con-

444 COURS DE LITTÉRATURB.

sacra dès lors toute entière à l'éducation de sa fille , qui devint la comtesse de Grignan, et de son fils, qui ne répondit guère à ses soins. Elle mourut en 1696, victime de son dévouement maternel , ayant contracté la petite vérole à la suite des fatigues qu'elle avait éprouvées en soignant sa fille dans une grave maladie.

11 y avait en M™^ deSévigné une foi profonde, avec une légère teinte dejansénisme et une certaine frivolité de femme du monde qui n'excluait pas d'ailleurs un très-grand bon sens. Mais ce qui dominait chez elle, c'était cet amour pour sa fille, auquel on doit ces Lettres écrites pour l'intimité et destinées à rester l'inimitable modèle du genre épistolaire. Joseph de Maistre a dit en deux mots ce qu'il pensait de la mère et de la fille : a Si j'avais à choisir, disait-il, j'épouserais la filW, et puis je partirais pour recevoir les lettres de la mère. >•

Les lettres de M""^ de Sévigné s'étendent sans interruption de Tannée 1647 à l'année 1696 : c'est un monument précieux par les renseignements historiques et les traits de mœurs qu'il fournit. « Mais, comme le dit justement un critique littéraire, M. Fr. Godefroy, la correspondance de la spirituelle marquise est surtout précieuse parce qu'elle nous présente une incomparable mine de beau style , d'esprit et d'éloquence. Tout a été dit à satiété sur la souplesse, la variété, les grâces de ce style unique qui n'est presque jamais simple et qui est toujours naturel. Ce qu'il y a peut-être de plus merveilleux est la facilité de cette plume qui trotte avec une si aimable liberté, et a tou- Jours la bride sur le cou. »

On sent bien en effet, dans chacune de ses lettres, ce qu'elle a dit elle-même quelque part : « J'écrirais jusqu'à demain; mes pensées , ma plume , mon encre, tout vole. »

§ V. — Les poètes fbànçais du dix-huitième siècle.

lia décadence.

A peine élevées à la perfection sous Louis XIV, dit un historien, les lettres commencèrent à décliner, et leur décadence se fit remarquer dès les premières années du dix-huitième siècle. Incapables de s'élever à la hauteur de leurs pères, les enfants

se frayèrent de nouvelles routes : ils cherchèrent moins à penser solidement qu'à penser hardiment; moins à satisfaire par la justesse qu'à étonner par la singularité du tour et de l'expression. Il arriva^ après le siècle de Louis XI V^ ce qui était arrivé après le siècle d'Auguste. Le goût s'altéra; le langage des belles-lettres devint chez les uns un jargon semé d'antithèses éblouissantes et de pointes épigrammatiques, chez les autres un galimatias composé de phrases emphatiques et sentencieuses, auxquelles il ne manquait que le sens et la vérité. Enfin, la manie du néologisme s'empara de nos auteurs et acheva de défigurer notre littérature.

L'une des principales causes de cette décadence fut l'esprit philosophique et incrédule du siècle, qui rejetait les règles du goût en même temps que celles de la religion ; au lieu de Bossuet, on avait Voltaire, et cela explique suffisamment pourquoi, même parmi les écrivains distingués, on ne rencontre que des hommes incapables de s'élever à la hauteur des écrivains du siècle précédent. Il y a encore des ouvrages remarquables, mais ce ne sont que des ouvrages de second ordre; les maîtres ont disparu.

¥oUaire.

François-Marie Arouet, qui prit plus tard le nom de Voltaire^, né le 20 février 1 694, au village de Chàtenay, près de Sceaux, mort le 30 mai 1778, a rempli tout le dix-huitième siècle, dont il devint l'oracle, de ses écrits et de ses intrigues. Il cultiva tousjles genres de littérature, et produisit des ouvrages philosophiques, dont le seul mérite était un esprit de critique et de raillerie sans frein et sans retenue, comme sans vérité et sans érudition. Cet homme n'eut qu'un amour, l'amour de luimême et de la renommée; mais il avait en même temps la haine de la religion, la haine personnelle de Jésus-Christ, qu'il appelait Vinfâme ! lui dont la vie n'a été qu'un tissu d'infamies, et à qui sa nièce, M"*^ Denis, qui le connaissait bien, a pu dire en toute vérité : « Vous êtes le premier homme du monde par « l'esprit et le dernier par le cœur. » Esprit véritablement satanique, et dont l'œuvre a été l'œuvre de l'enfer : la corruption et la destruction.

Voltaire commença par la poésie, et composa des tragédies

qui eurent du succès : Œdipe, représentée en 1718; Marianne; Brutus et la Mort de César, imités de Shakspeare ; Zaïre ( en 1732), qui renferme de vraies beautés poétiques; Adélaïde BuguescUn, Alzire, Mahomet, drames assez médiocres; Mérope (en 1743), digne du succès qu'elle obtint; Sémiramis, Or este, Mme sauvée, enfin Irène, la dernière de toutes (en 1778), et qui ne méritait guère les applaudissements qu'elle recueillit. Il faut ajouter à ces drames deux comédies, l'Indiscret et l'Enfant prodigue, pour avoir la liste à peu près complète des œuvres théâtrales les moins faibles du poète philosophe, qui ne négligeait pas, même dans ses plus belles pièces, de lancer des traits contre la religion et contre l'intolérance, synonyme pour lui de cathoHcisme. En même temps il cultivait l'épître, mais dans le même esprit : YÉpître à TJranie révolte par son impiété arrogante et frondeuse ; et le conte, dans lequel il paraît n'avoir eu d'autre but que de ridiculiser la morale. Il voulut aussi lutter avec Virgile : sa Henriade, ou la conquête de la couronne par Henri IV, qu'il avait la vanité de regarder comme une épopée, endort aujourd'hui par sa monotonie, mais elle avait aux yeux de l'école philosophique le mérite d'exalter le protestantisme aux dépens du catholicisme. Faut-il nommer cet autre poème épique, la Fucelle, dans lequel il souille honteusement l'une des gloires les plus pures de la France, et montre, comme en tant d'autres occasions, que le patriotisme n'existe plus dans les cœurs corrompus et impies ? En citant encore ses Commentaires sur Corneille, son Temple du Goût, dans lequel il juge souvent avec plus de malice que de vérité les grands écrivains de la France; son Temple 4e la Gloire, opéra très-médiocre, le Poème de Fontenoy, qui célèbre les exploit? de Louis XA^ des épitres au roi de Prusse, et des poésies légères, on aura donné l'ensemble de ses œuvres plus spécialement littéraires.

Comme historien. Voltaire a écrit le Siède de Louis XIV (en 1752), œuvre originale, où se retrouve le tableau vivant et animé d'un grand siècle, mais coupé en trop de chapitres, qui dispersent l'attention, et rempli de trop d'assertions hasardées et de jugements que repousse l'équité de l'histoire ; une Histoire de Charles XIT, roi de Suède, pleine d'intérêt et de mouvement, , mais un peu romanesque; les Annales de l'Empire (d'Aile-

magne), qui ne se distiguent guère que par la mauvaise foi de l'auteur j et un Essai sur les mœurs et l'esprit des nations, espèce d'histoire universelle où il s'attache à détruire le pouvoir ecclésiastique. Ses œuvres philosophiques sont bien plus repréhensibles encore : sa Bible commentée ^ ses Lettres philosophiques, ses Discours sur l'homme, son Dictionnaire philosophique n'ont d'autre but que de combattre toutes les vérités religieuses, pour ne plus laisser subsister qu'un vague déisme qui n'engage à rien et n'impose aucun devoir. Sa correspondance, qui ne fut bien connue qu'après sa mort, le montre excitant le zèle de ses disciples, étendant partout les fils de la vaste conspiration ourdie contre la religion chrétienne, et aussi vil de caractère que brillant d'esprit. Français, il se réjouit des défaites de la France pour faire sa cour au roi de Prusse; philosophe, il flatta tous les vices et rampa bassement devant les puissants. Exilé de France, chassé ignominieusement de Prusse, il se retira à Ferney, près de Genève, et y travailla avec une nouvelle ardeur à la destruction de toute religion. Tel fut cet écrivain, qui mérita d'être l'ami de Frédéric II de Prusse, d'être admiré de Catherine II de Russie, d'être protégé par M™^ de Pompadour, et qui reste le coryphée et le dieu d'une école bien incapable d'écrire aussi bien que lui, aussi stupide qu'il était spirituel, mais menteuse et impie comme lui .

4*oëtes didactiques.

La poésie didactique et descriptive fleurit surtout aux époques de décadence; elle demande plutôt du talent que du génie, au moins dans ses principales espèces, et vit plus par la forme que par le fond, ce qui convient aux écrivains médiocres venant après les maîtres du style et de la parole.

Dans la poésie didactique proprement dite, le premier rang appartient sans contestation à Louis Racine, fils du grand Racine, né à Paris, le 6 novembre 1692, mort en 1763, et à qui l'on doit, outre une ode sur l'Harmonie imitative, des Réflexions sur la poésie et divers Mémoires composés pour l'Académie des belles-lettres, deux grands poèmes, l'un sur la Grâce, où I'ok rencontre malheureusement des traces de jansénisme; l'autre sur la Religion, divisé en six chants consacrés à la démonstra-

tion de l'existence de Dieu, à l'exposition de la nécessité de la révélation, à Ténumération des caractères de la religion chrétienne, au tableau de l'établissement du christianisme et à la réfutation des objections. Le plan de ce poëme est fort bon, la versification en est élégante et correcte, et l'on y rencontre des morceaux vraiment poétiques; mais l'ensemble est froid; il y avait dans le sujet la matière d'une épopée, l'auteur n'en a su tirer qu'un poëme didactique.

Ce fut un ami des philosophes, Saint-Lambert, né à Vezelise, en Lorraine, en 1717, qui emprunta à l'Allemagne le genre descriptif pour l'introduire en France avec son poëme des Saisons, qui a de beaux morceaux, mais dont l'ensemble est froid et monotone et dont la lecture est ennuyeuse et fatigante. Saint-Lambert a mieux réussi darxs ses Poésies fugitives, dans ses fables et ses contes en prose; mais rien chez lui ne s'élève au-dessus, du médiocre. Roucher, né à Montpelher, en 1725, mort sur l'échafaud révolutionnaire, le 7 août 1794, imitant Saint-Lambert, écrivit les Mois, poëme eu douze chants, d'où l'auteur n'a pu chasser la monotomie qu'à force de digressions et d'épisodes. La versification en est noble et abondante; l'ensemble est très-défectueux, mais il y a des morceaux excellents, de belles descriptions, de touchants tableaux, et bien des mémoires ont retenu la description du chant du rossignol, de la chasse aux cerfs, des glaciers des Alpes, des fleurs d'avril, etc. On a aussi de lui quelques poésies fugitives.

Le plus fécond des poètes descriptifs et peut-être le plus habile versificateur du dix-huitième siècle fut l'abbé Delille, né en Auvergne, le 22 juin 1738, élevé à Paris, au collège de Lisieux, plus tard professeur d'humanités à Amiens. Il alla ensuite à Constantinople et visita la Grèce, en revint pour professer la poésie latine au Collège de France, et, après s'être montré plein de courage aux jours ae la Terreur, se retira quelques années à Saint-Dié, visita l'Angleterre et l'Allemagne, et revint à Paris après la tourmente révolutionnaire; il mourut le l^*" mai 1813. La vie de Delille fut essentiellement littéraire; ses voyages lui permirent de mieux apprécier la littérature des différentes nations et d'en introduire en France la connaissance et le goût. Soit comme traducteur, soit comme auteur, il a su être toujours élégant et harmonieux; on peut

dire que personne n'a mieux connu les secrets de la versification française. Voici la liste de ses œuvres, à peu près dans l'ordre de date de leur publication : 1° une traduction des Géorgiques de Virgile, qui est un chef-d'œuvre de traduction en vers et qui lui ouvrit les portes de l'Académie française; 2° le. poëme des Jardins, où il vole de ses propres ailes et montre la richesse de son imagination; 3° le poëme de l'Imagination, plein des plus riches images et des plus brillantes couleurs; 4° un Dithyrambe sur l'immortalité de l'âme, énergique et courageuse peinture des châtiments qui attendent le crime, mise sous les yeux des tyrans de la Convention ; 5° une traduction de X Enéide, moins réussie que celle des Géorgiques; 6<> V Homme des Champs ; l'^ les Trois règnes de la nature, poëme considéré comme un chef-d'œuvre; 8° le poëme de la Pitié; 1° la traduction en vers du Paradis perdu de Milton; 8° le poëme de la Conversation; 9° un poëme inachevé Sur la Vieillesse.

Le premier poëte satirique du dix-huitième siècle fut Gilbert, né en 1751, à Fontenay-le-Château, en Lorraine, mort en 1780, à l'âge de vingt-neuf ans, à l' Hôtel-Dieu de Paris, où l'avait conduit, dit-on, la misère; mais on sait qu'une chute de cheval occasionna sa dernière maladie, et qu'il succomba aux suites de.l'opération du trépan, huit jours après avoir écrit ces strophes qui sont dans toutes les mémoires : Au banquet de la vie, infortuné convive, etc. Gilbert était chrétien et combattait l'incrédulité; c'en fut assez pour le mettre en butte à tous les coups de la coterie philosophique, contre laquelle il ne trouva d'appui que dans la protection de M. de Beaumont, archevêque de Paris. Une pièce de vers, intitulée Début poétique, l'avait fait connaître; ses satires le firent comparer à Juvénal, surtout les deux intitulées : Le XVIW siècle (en i775), et Mon apologie (en 1 778), où il attaque avec une indignation pleine d'énergie les chefs de l'incrédulité. Si le nombre et l'harmonie manquent parfois à ses vers, ils ont toujours la vigueur et le coloris; Gilbert aurait pris rang parmi les plus grands'poëtes, si la mort n'était venue interrompre les développements de son génie.

Le fabuliste du dix-huitième siècle fut Florian, qui cultiva d'ailleurs à peu près tous les genres, mais qui réussit surtout dans la fable, au point de venir le premier après La Fontaine,

quoique à un si grand intervalle. Florian naquit le 6 mars 1 775' au château de Florian, dans les basses Cévennes ; il apprit l'es* pagnol, pour savoir la langue de sa mère, qui était d'origin^j castillane, vit ses débuts encouragés par Voltaire, dont un de ses oncles avait épousé une nièce, fut emprisonné pendant la Terreur, recouvra la liberté au 9 thermidor, et mourut à Sceaux, le 13 septembre 1794, à l'âge de trente-huit ans. Dans cette courte carrière il n'avait cessé d'écrire. On a de lui : Galatée, roman pastoral imité de Cervantes ; la traduction de Bon Quichotte ; Numa PompiHus, assez pâle imitation du Téîémaqiie deFénelon; Estelle (publiée en 1788), seconde pastorale qui eut moins de succès que Galatée; la touchante églogue de Ruth; quelques petites comédies pleines de finesse et de délicatesse , les Deux billets , le Bon ménage, le Bon père, la Bonne mère; un poëme qui vise à l'épopée, quoique écrit en prose; Gonzalve de Cordoue, précédé d'un remarquable Précis historique sur les Maures; un Guillaume Tell, assez faible production; le poëme d'Eliezer etNephtali, qui ne fut publié qu'après sa mort. Il vit surtout par ses fables , la plupart sans doute imitées d'Ésope, des fabulistes anglais et allemands, et surtout de l'Espagnol Yriarte, mais bien supérieures à ses modèles par la variété du ton, par la finesse et l'enjouement des récits, par le naturel et la simplicité : l'Aveugle et le Paralytique, les Singes et le Léopard, le Savant et le Fermier, le Lapin et la Sarcelle, sont autant de petits chefs-d'œuvre qui méritent d'être dans toutes les mémoires.

Poètes dramatiqaes.

Le théâtre était en grand honneur au dix-huitième siècle; il était devenu le chemin le plus court de la réputation et de la fortune. Il commença la renommée de Voltaire, qui approcha le plus près de Corneille et de Racine, tout en restant bien loin d'eux. Près de lui vient Crébillon, né à Dijon, en 1674, mort en 1762. Sa première tragédie, Idoménée, fut représentée en i70o, et annonça un véritable poëte; Atrée, joué en 1707, et Rhadamiste, joué en 17H, mirent le comble à sa réputation; Xérès et Sémiramis sont loin de valoir ces pièces, vraiment dignes du théâtre français, mais il se releva avec Pyrrhus ; puis, dégoûté du monde, et trop fier pour demander le succès

HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 45 î

à l'intrigue et aux sollicitations, il resta vingt-trois ans sans rien donner au théâtre ; ce ne fut qu'au bout de ce temps qu'encouragé par une pension du roi, il fit représenter Catilina (en 1749), et le Triumvirat (en 1755). La gloire de Crébillon est d'avoir introduit au théâtre un nouveau ressort pour agir sur les spectateurs. Corneille était gran-d, Racine touchant, Crébillon fit de la terreur son plus puissant moyen, et sous ce rapport il a des traits de ressemblance avec Eschyle. Les caractères d'Atrée, de Rhadamiste et de Catilina sont d'excellentes créations, et si l'on doit reprocher au poëte des obscurités et des incorrections, l'on ne peut lui refuser des qualités qui permettent de le pTacer parmi les Dons tragiques.

Les auteurs tragiques du dix-huitième siècle, la Grano-e- Chancel, Châteaubrun, Saurin, du Belloy, Lemierre, Lefranc de Pompignan, la Harpe, Ducis (mort en j 81 6), ont à peine laissé quelques pièces dignes d'être mentionnées, comme le Siège de Calais, de du Belloy, la Veuve du Malahar, de Lemierre, la Bidon, de Lefranc de Pompignan, le Warwick et le Philodète de la Harpe, et le Macbeth de Ducis, si inférieur à celui de Shakspeare, dont il accommodait les pièces au goût français.

La comédie fut cultivée avec succès par un assez grand nombre de poètes , parmi lesquels se distinguèrent principalement Destouches, Piron, Gresset et Collin d'Harleville. Destouches, né à Tours, en 1680, mort en 1754, a la gloire, trop rare parmi les auteurs comiques, de n'avoir jamais blessé dans ses écrits la morale et la religion : ses deux chefs-d'œuvre sont le Philosophe marié et le Glorieux. Piron, né à Dijon, en 1689, mort en 1773, n'ayant été rien, pas même académicien, et qui a malheureusement terni par une vie très-licencieuse l'esprit qu'il possédait à un suprême degré, s'exerça dans tous les genres, et fit des pastorales, des odes, des contes des épîtres, des satires; mais il n'a laissé qu'une œuvre vraiment digne de lui survivre, la Métromanie, comédie représentée en 1738, chef-d'œuvre de gaieté comique étincelant en continuelles saillies, et dont les traits, dont les mots sont devenus la monnaie courante des salons. «Je ne connais point, dit La Harpe, d'ouvrage où il y ait plus de cet esprit qui est celui du sujet, où il soit plus saillant sans être jamais cher-

ché, OÙ il soit plus prodigué sans luxe et sans profusion. » Grasset, né à Amiens, en 1709, quelque temps membre de la Compagnie de Jésus, sans être entré dans les ordres, mort chrétiennement et pieusement, en 1777, n'a donné, comme auteur dramatique , que deux tragédies, Edouard lll et Sydney j pièces fort médiocres, et une comédie, le Méchant, qui est une peinture très-réussie du ton, du jargon et de l'esprit des gens du grand monde avant et après la régence. On a de lui, en outre, des Épîtres facilement versifiées, des Odes médiocres, de petits poèmes qui sont des chefs-d'œuvre de plaisanterie spirituelle, comme le Lutrin vivant et le Carême impromptu j et l'épopée comique de Vert-Vert, ce perroquet des Visita ndines de iSevers dont il a immortalisé les aventures. Gresset emploie de préférence le vers de dix syllabes, qui va parfaitement au genre de ces poésies légères; on rit de bon cœur à ses spirituelles saillies, tout en regrettant, comme il le regretta lui-même, qu'il ait pris pour sujet de ses plaisanteries des sujets ou des personnes qu'il convient de respecter. Il le faisait sans méchanceté, mais le monde incrédule de son .emps et des temps qui ont suivi ne s'est que trop servi de ses saillies et de ses traits pour les appliquer dans de perfides intentions.

CoUin d'Harleville, né à Maiutenon, en 1755, mort en 1806, débuta à Paris, en 1786, par sa comédie de l'Inconstant, que suivirent bientôt deux autres bonnes pièces, l'Optimiste et les Châteaux en Espagne , après quoi il produisit encore le Vieux Célibataire, qui est son chef-d'œuvre; mais le mauvais état de sa santé contraria ses travaux, qui se ressentirent de ses souffrances presque continuelles.

Au dix-huitième siècle parut un nouveau genre de comédie, la comédie larmoyante ou drame bourgeois, que La Chaussée (né à Paris, en 1692, mort en 1754), mit en honneur dans ses deux chefs-d'œu\Te : la Gouvernante et l'École des Mères. Quant à l'opéra, il ne produisit rien de remarquable au point de vue de la poésie, à l'exception peut-être de VHésione de Danchet (mort en 1748), et du Jephté de l'abbé Pellegrin (mort en 174o) ; la musique, le luxe des décors et les danses faisaient, comme aujourd'hui, le principal attrait de ce genre.

Poètes lyriques.

La poésie lyrique fut cultivée avec succès par Lefranc de Pompignan, par Lebrun et par Malfilâtre. Le premier, né à Montauban, en 1709 (mort en 1784),. était avocat général. Après avoir donné au théâtre Didon, tragédie estimable, et s'être essayé à la traduction des Géorgiques et de l'Enéide de Virgile, il composa des Poésies sacrées, psaumes, cantiques et prophéties, qui ont un véritable mérite, dont il ne faudrait pas juger par ce vers de Voltaire :

Sacrés ils sont, car personne n*y touche,

et il écrivit quelques odes profanes, dont la plus célèbre et la meilleure est l'ode sur la mort de Rousseau ; Quand le premier chantre du monde, etc. Lebrun, qui fut surnommé le Pindari" que; naquit à Paris, en 1729 et mourut en 1809. Vraiment animé du souffle lyrique, il a composé de belles odes; mais chez lui le caractère n'était pas à la hauteur du génie poétique : après avoir chanté la royauté, il se fit le chantre de la Terreur, et n'en chanta pas avec moins d'enthousiasme les exploits de Bonaparte et les grandeurs de l'empire. On a aussi de lui des épigrammes très-mordantes, dirigées même quelquefois contre ses meilleurs amis. Malfilâtre, né en 1733, à Caen, mort à Paris, en 1767, trouva dans les excès une fin prématurée qui l'empêcha de donner tout ce que promettaient ses premières poésies , et particulièrement son ode sur le système de Copernic : Le soleil fixe au milieu des planètes,

Page 1