‹ Cours abrégé de rhéthorique, à l'usage du Collége [sic] de Montréal [microforme]Chapitre 22 sur 62 · ARTICLE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ARTICLE TROISIÈME

De te que loraleur qui veut exciler les passions doit considérer dans les choses.

La première attention de lorateur relativement aux mouvements des passions, est de considérer si sa matière s’y prête, et jusqu’à quel point elle sy prête. Car les grands mouvements ne convient nt pas aux petites affaires, et inême les matic:es les plus importantes n’en sont pas toujours susceptibles# Celui qui dans un petit sujet feroit des efforts pour exciter de grands mouvements, manqueroit aux bienséances, Ct lon scroit plus tenté d’en rire que de répandre des larmes. Martial a joliment tourné en ridicule ce défaut commun à plusieurs orateurs. Il ne s’agit dans ma cause, dit-il à son ‘avocat, ni de violence, ni de meurtre, ni de “ poison, mais de trois chèvres qu’on m’a enle- ‘“ vées. J’en accuse mon voisin, et mon juge ‘ demande qu’on lui prouve que j'ai raison. Et “ vous parlez de la bataille de Cannes et de la “ guerre de Mitridate ; et vous rappelez la per- “ fidie et la cruauté des Carthaginois, et d’une ‘voix sonore et avec de grands gestes, vous ‘ nommez les Sylla, les Marius, les Mucius.

‘“ Eh! de grâce, avocat, dites un mot de mes “trois chèvres.” (Epigr. 19, lib. 6.)

La 2e précaution à prendre, c’est de ne point

Ÿ. Æ RS & L Ve Na " s €." Le < NA A € À 4 <° ÿ VA D S À 5 privés 2} . 2 se 2] =} 2 EE de = 21 ÉFE + LUE A © N D P. À AP A NN 0 A ELA RS Ù NN rs s LS N LA Er #S

nr

se Jeter tout à coup dans des transports éclatants sans y avoir préparé les auditeurs. Les mouvements de l’âme supposent quelque connoissance dans l'esprit, et ils ne peuvent venir qu’à la suite. Un orateur qui, sans préparation et sans un motif raisonnable vu et senti par ses auditeurs, s’abandonne à des mouvements passionnés, ressemble, dit Cicéron, à un homme ivre au milieu dune troupe d'hommes à jeun :

ebrius inter sobrios. C’est une fureur hors de saison, dit un ancien auteur cité par Longin. Les jeunes gens tombent facilement dans ce défaut. x" La 8e précaution, est de ne pas insister trop long temps sur les passions oratoires. Il est de justes bornes en deça des quelles il faut savoir s'arrêter : est modus in rebus, sunt cerli deniquè fines, quos ultrà citra que nequit consistere rectum. (Hor.) « En insistant trop long temps, on court risque de lasser et d’ennuyer Pauditeur, et l’on doit craindre pour soi-même que, après avoir epuisé les traits les plus forts, on ne retombe de son propre poids dans le foible. Un discours, où les mouvements passionnés seroient soutenus dun bout à lautre, ressembleroit à un orage pendant lequel les éclats de la foudre se succéderoient sans interruption. Si l’orateur a les poumons assez forts pour tonner pendant tout un discours, le cœur des auditeurs est trop foible pour tenir à cet excès d’agitation.

Mais si c’est une faute grave de soutenir trop

long-temps les mouvements oratoires, c’en est une autre peut-être plus grave encore de les arrêter top tôt. On voit des orateurs trouver assez heureusement les avenues du cœur, y arriver, et commencer même à l’émouvoir: mais comme s'ils craignoient eux-mêmes lincendie qu'ils vont allumer, ils laissent tout d’un coup leur feu éteindre, et l’auditeur surpris court en vain après une émotion qui lui échappe, et retombe tristement dans une sorte d’apathie qu’il déteste. e Cette juste mesure, il est vrai, entre le trop et le trop peu, n’est pas aisée à trouver, mais elle eat le triomphe des bons orateurs.

Le morceau suivant est tout à la fois un modèle et des mœurs que lorateur doit exprimer dans son discours, et de la manière d’exciter les passions. En voici le sujet en peu de mots.

ges habitans d'Aniioche ayant renversé et trainé dans la boue les statues de Théodose, PEmpereur entra dans un si grande colère qu’il envoya des troupes pour détruire la ville de fond en comble. St. Flavien qui en étoit alors Evêque partit sur le champ, malgré son extrême vieillesse et la rigueur de la saison, pour aller implorer la clémence du Prince en faveur de son peuple. Quand i] fut arrivé dans le palais, et qu’il apperçut le Prince, il s’arrêta de loin, baissant les yeux, versant des larmes, se couvrant le visage, demeurant muet, comme sil eut été le coupable. Théodose, calmé par cet état de sou.

NES MR À ÿÿ Li: 1

mission, ne lui fit point de durs reproches ; mais prenant le ton de la douceur, il lui fit un long dénombrement de tous les bienfaits dont il avoit comblé la ville d’Antioche, et à chacun de ces bienfaits, il ajoutoit : est-ce donc là la reconnoissance que j'en devois attendre ? Pour lors Flavien ne pouvant soutenir plus longtemps de si tendres reproches : Prince, dit-il, notre ville in- ‘* fortunée n’a que trop de preuves de votre ‘amour; et ce qui faisoit sa gloire, fait aujour- # d'hui sa honte et notre douleur. Détruisez-la ‘ jusqu'aux fondements ; réduisez-la en cen- ‘ dres ; faites périr jusqu’à nos enfants par le tranchant de lépée : nous méritons encore de plus sévères châtiments ; et toute la terre, époyvantée de notre supplice, avouera cependant qu’il est au dessous de notre ingratitude. ‘ Nous en sommes même déjà réduits à ne pouvoir être plus malheureux. Accablés de votre disgrâce, nous ne sommes plus qu'un objet ‘ d'horreur. Nous avons, dans votre personne, ‘ oflensé l’univers entier : il s'élève contre nous plus fortement que vous-même. Il ne reste à nos maux qu’un seul remède : imitez la bonté de Dieu outragé par ses créatures ; il leur à ‘ouvert les cieux. J’ose le dire, grand Prince, si vous nous pardonnez, nous devrons notre salut à votre indulgence ; mais vous devrez à ‘ notre offense l'éclat d’une gloire nouvelle : ‘“ nous vous aurons, par notre attentat, préparé

“une couronne plus brillante que celle dont ‘“ Gratien a orné votre tête ; vous ne la tiendrez “ que de votre vertu.

: On a détruit vos statues ! ah! qu’il vous ‘est facile d'en rétablir qui soient infiniment ‘ plus précieuses ! Ce ne seront pas des statues ‘“ muettes et fragiles, exposées dans les places ‘aux caprices et aux injures : ouvrages de la ‘ clémence, et aussi immortelles que la vertu ‘“ même, celles-ci seront placées dans tous les “ cœurs ; et vous aurez autant de monuments “ qu’il y à d'hommes sur la terre, et qu’il y en ‘aura jamais. Non les exploits guerriers, les “ trésors, la vaste étendue d’un empire, ne pro- ‘“ curent pas aux Princes un bonheur aussi pur ‘et aussi durable aue la bonté et la douceur. “ Rappelez-vous les outrages que des mains sé- “ ditieuses firent aux statues de Constantin, et “ les conseils de ses courtisans qui Pexcitoient à ‘“ Ja vengeance. Vous savez que ce Prince, por- “ tant alors la main à son front, leur répondit en “ souriant : rassurez-vous, je ne suis point blessé. ‘“ On a oublié une partie des victoires de cet il- “ lustre empereur ; mais cette parole a survécu “à ses trophées ; elle sera entendue des siècles “à venir ; elle lui méritera à jamais les éloges “et les bénédictions de tous les hommes.

: < Mais qu’est-il besoin de vous mettre sous les “yeux des exemples étrangers? Il ne faut “que vous montrer vous même. Souvenez-

“ vous de ce soupir généreux que la clémence

“ fit sortir de votre bouche, lorsque, aux appro- “ ches de la fête de Pâques, annonçant par un ‘ édit aux criminels leur pardon et aux prison- “ niers leur délivrance, vous ajoutâtes : que n’ai- “ je aussi le pouvoir de ressusciter les morts? Vous “ pouvez aujourd’hui opérer ce miracle. An- “ tioche n’est plus qu’un sépulchre ; ses habitans “ ne sont plus que des cadavres ; ils sont morts ‘ avant le supplice qu’ils ont mérité : vous pouvez d'un seul mot leur rendre la vie. Les in- “ fidèles s’écrieront : qu'il est grand le Dieu des “ chrétiens ! Des hommes, il en sait faire des anges : “41 les affranchit de la tyrannie de la nature. Ne ‘ craignez pas que notre impunité corrompe les “les autres villes. Hélas! notre sort ne peut “ qu’effrayer. Tremblants sans cesse, regardant ‘ chaque nuit comme la dernière, chaque jour “ comme celui de notre supplice, fuyant dans les “ déserts, en proie aux bêtes féroces, cachés dans “ les cavernes, dans les creux des rochers, nous “ donnons au reste du monde le spectacle le plus “ funeste. Détruisez Antioche, mais détruisez- “la comme le tout-puissant détruisit autrefois “ Ninive : effacez notre crime par le pardon ; “ anéantissez la mémoire de notre attentât, en “ faisant naître l’amour et la reconnoissance. Il “ est aisé de brûler des maisons, d’abattre des ‘ murailles; mais de changer tout-a-coup des “ rebelles en des sujets fidèles et affectionnés,

un in PU SOUS

mt LA

RES

Te dnmetmee RIT

reel

à 4, ÿ fi Es à

obus. 775

« c’est l’effet d’une vertu divine. Quelle con- “ quête une seule parole peut vous procurer ! & Elle vous gagnera les cœurs de tous les ‘6 hommes. Quelle récompense vous recevrez & de l'Éternel! Il vous tiendra compte non ‘ seulement de votre bonté, mais aussi de toutes “ les actions de miséricorde que votre exemple “ produira dans tous les siècles.

g Prince invincible, ne rougissez pas de céder “à un foible vieillard, après avoir résisté aux “ prières de vos plus braves officiers. Ce sera “ céder au souverain des empereurs, qui m’en- “ voie pour vous présenter l'Evangile, et vous “ dire de sa part : si vous n° remellez pas les offen- “ ses commises contre vous, votre père célesle ne vous “remettra pas les vôtres. Représentez-vous ce “ jour terrible, dans lequel les princes et les su- “jets comparoîtront au tribunal de la suprême ‘“ justice ; et faites réflexion que toutes vos fautes “ seront alors effacées par le pardon que vous “nous aurez accordé. Pour moi, je vous le “ proteste, grand Prince; ‘#i votre indignation “ s’appaise, si vous rendez à notre patrie votre “ bienveillance, j'y retournerai avec joie ; j'irai “ bénir avec mon peuple la bonté divine, et célé- “brer la vôtre. Mais si vous ne jetez plus sur ‘“ Antioche que des regards irrités, mon peuple “ne sera plus mon peuple ; je ne le reverrai

“ plus; j'irai dans une retraite éloignée cacher

96 COURS DE RHBTORIQUE.

“ ma honte et mon affliction ; j'irai pleurer jus- “ qu’à mon dernier soupir le malheur d’une ville “ qui aura rendu implacable à son égard le plus “ humain et le plus doux de tous les Princes.”

# JE ‘ | Ut hf:

a he k ir

SECONDE PARTIE DE La

RHÉTORIQUE

De la Disposition.

f- La disposition est la partie de la Rhétorique qui apprend à mettre dans un ordre convenable les moyens de persuader fournis pur l'invention.

On peut considérer un discsurs comme un édifice dont Porateur est l’architecte. Or, de même que pour bâtir, dit Quintilien, 1l ne suffit pas d’assembler des pierres, des matériaux, enfin toutes les choses nécessaires à un édifice, et qu’il faut encore qu’une main habile les dispose et les place; de même, en matière d’éloquence, quelque multitude de choses que nous ayons à dire, ce ne sera qu’un amas confus, si la disposition ne les arrange et ne les lie les unes avec les autres, pour en faire un tout régulier.

La nature elle-même, dit Cicéron, nous en-

seigne le plan que nous devons suivre dans cet arrangement. C’est clle qui nous avertit de ne pas entrer brusquement en matière, mais d’y préparer les esprits ; d'exposer ensuite la chose dont il s’agit, puis de la prouver en faisant valoir nos raisons, enfin de mettre au discours une conclusion qui le termine. (De orat. lib. 2, 307.)

F Ainsi tout discours à nécessairement quatre parties: 1° L’exorde qui prépare les esprits : 20: La proposilion qui expose le sujet: 3° La confirmation qui le prouve: 4° La péroraison qui conclut.

# Les discours du barreau et les plaidoyers ont deux parties de plus, savoir, la nurration qu'on place après la proposition, et la réfutation qu’on place avant ou après la confirmation. Nous parlerons successivement de chacune de ces parties.

ARTICLE PREMIER

De lExorde.

# Lexorde est la partie du discours qui prépare Paudileur à recevoir favorablement ce qu'on va lui dire. Le but de lorateur, dans cette partie, est de se concilier la bienveillance et l'attention de ceux qui l’écoutent.

{1° Il se conciliera la bienveillance par Pexpression des mœurs, c’est-à-dire par cet air de douceur, de probité, de modestie, si prévenant dans tous ceux qui parlent en public. Quoique lorateur doive plaire dans tout le discours, il doit tâcher d'y réussir surtout en commençant. Un air trop confiant révolteroit les esprits: son début sera donc simple, modeste, et naturel. La modestie, compagne inséparable du vrai mérite, attire l'estime et la bienveillance. Un air simple porte un caractère de candeur qui ouvre le chemin à la persuasion. Beaucoup d’orateurs parlent d'eux-mêmes dans Pexorde; ils ont presque toujours tort. Il ne faut parler de soi que lorsque la nécessité lexige. Ceux-mêmes qui s’excusent sur leur foiblesse, leur incapacité, leur impuissance, n’emploient souvent en cela qu'un raffinement d’amour-propre, qui aime mieux dire du mal de soi que n’en rien dire du tout.

2 L'orateur se conciliera Pattention, #il ; 12

donne dès le commencement une bonne idée de ses talents et de ses lumières ; s’il sait faire envisager son sujet comme capable d’intéresser, en annonçant qu'il va parler de choses importantes, utiles où agréables ; enfin s’il est clair, net et précis. Ÿ D'où lon doit conclure, qu’il faut travailler l’exorde avec un soin particulier ; c’est pourquoi les rhéteurs conseillent de ne le faire qu'après le corps du discours, parce qu’alors on possède mieux son sujet : qu’il faut y présenter le sujet en gros par les endroits les plus frappants, sans toute fois entrer dans les détails et sans rien approfondir, parce qu’on courroit risque de se répéter ensuite, et de fatiguer les auditeurs : que lon doit s’exprimer en termes usités qui ne sentent ni l’apprêt ni la recherche, et ne donner à Pexorde que l'étendue nécessaire. Car lPexorde est comme la tête du discours; or la tête doit être proportionnée au reste du corps. Un exorde trop long fatigue et ennuie, et fait souvent désirer la fin du discours avant qu’il soit commencé.

+ On peut diviser tous les exordes en deux clas-

ses: L’exorde modéré ou par insinuation, et Pexorde véhément où ex abrupto. Néanmoins pour plus grande clarté nous distinguerons,

k 10 L’exorde simple : Ce n’est à proprement parler qu’un début, un commencement. Il est sans art, et consiste à exposer en peu de mots et avec netteilé ce dont il s’agit On l’emploie

dans les circonstances où l’orateur, étant assuré de l’attention et de la bienveillance de ses auditeurs, n’a rien de mieux à faire qu’à entrer promptement en matière : alors les précautions ordinaires scroient inutiles et même déplacées.

» 20: L’exorde par insinuation : il demande beaucoup d'art et de finesse. On le met en usage surtout lorsqu'on a à craindre, de la part de Pauditeur, des dispositions peu favorables ; Lorsqu’il s’agit, par exemple, de détruire une erreur, d’attaquer un préjugé, de combattre un sentiment reçu, d’affoiblir les raisons d’un adversaire puissant ou respectable. Dans ces circonstances et dans plusieurs autres, on a besoin de dextérité pour s’insinuer dans les esprits et les amener à son but, Si on commençoit par les heurter de front, on se mettroit en risque d’échouer, L’orateur alors doit avoir recours à ce qu’on appelle précautions oraloires. & Le discours d'Ulysse, dans Ovide, nous offre un beau modèle de cette espèce d’exorde. En voici Poccasion : Après la mort d'Achille, Ajax et Ulysse se disputent les armes de ce héros : ils exposent tous deux leurs prétentions en présence des princes confédérée, Ajax parle le premier; mais il le fait avec une telle présomption et un tel emportement qu’il indispose tous les juges contre lui. Ulysse commence son discours d’une façon toute différente : ‘ Princes, dit-il, si vos vœux et les miens avoient “ 6té remplis, l'héritier de ces armes ne seroit

‘ pas incertain et n’auroit pas excité cette grande “ querelle ; tu les posséderois, Achille, et nous “te posséderions encore ! Mais puisque les des- “tins cruels m'ont refusé cette consolation “ainsi qu'à vous (en même temps il porte la “ main à ses yeux comme pour essuyer ses “ Jarmes,) qui doit succéder au grand Achille, “si ce n’est celui qui l’a conduit dans votre camp ®” (JMet. lib. 13.) Il n’y a rien dans ces paroles qui ne previenne favorablement les auditeurs.

3° L’exorde qu’on peut appeler de circonstances : il se tire et est quelquefois inspiré par les circonstances particulières où lon se trouve. Tel est le fameux exorde du premier sermon prêché par le célèbre missionnaire Bridaine, dans PÉglise de St. Sulpice à Paris, en 1751. La réputation du P. Bridaine Pavoit devancé dans la capitale. A peine y fut-il arrivé, que la plus haute compagnie voulut Pentendre par curiosité. En arrivant à la chaire, 1l apperçut dans Passemblée plusieurs Evêques, un grand nombre de personnes décorées, beaucoup d’ecclésiastiques ; et ce spectacle, loin de lintimider, lui inspira l’exorde suivant, que l’on ne trouvera peut-être pas indigne de Bossuet lui-même.

‘ À la vue d’un auditoire si nouveau pour “ moi, il semble, mes frères, que je ne devrois ou- “ vrir la bouche que pour vous demander grâce *“ en faveur d’un pauvre missionnaire dépourvu

‘ de tous les talents que vous exigez quand on “vient vous parler des affaires de votre salut. ‘ J’éprouve cependant aujourd’hui un sentiment “bien différent ; et si je suis humilié, gardez- “ vous de croire que je m’abaisse aux misérables inquiétudes de la vanité, comme st J'étois “ accoutumé à me prêcher moi-même. À Dieu ‘ ne plaise qu’un ministre du ciel pense jamais “ avoir besoin d’excuse auprès de vous ! Car, ‘“ qui que vous soyez, vous n’êtes tous comme “ moi que des pécheurs. (C’est devant votre Dieu et le mien que je me sens pressé dans ce “ moment de frapper ma poitrine. Jusqu'à pré- ‘ sent j'ai publié les justices du très-haut dans “ des temples couverts de chaume: jai prêché “les rigueurs de la pénitence à des infortunés “qui manquelent de pain: j'ai annnoncé aux “ bons habitans des campagnes les vérités les plus effrayantes de ma religion. Qu’ai-je fait ‘malheureux! Jai contristé les pauvres, les “ meilleurs amis de mon Dieu: j'ai porté Pépou- “ vante et la douleur dans ces âmes simples et “ fidèles que j'aurois dû plaindre et consoler. # C’est ici, où mes regards ne tombent que sur “ des grands, sur des riches, sur des oppresseurs “ de humanité souffrante, ou sur des pécheurs ‘“ audacieux et endurcis : ah! c’est îci seule- ‘“ ment qu'il falloit faire retentir la parole sainte “ dans toute la force de son tonnerre, et placer “avec moi dans cette chaire d’un côté la mort

“qui vous menace, et de l’autre mon grand “ Dieu qui vient vous juger. Je tiens aujour- “ dhui votre sentence en mes mains : tremblez “ donc devant moi, hommes superbes et dédai- ‘ gneux qui mécoutez. La nécessité du salut, “la certitude de la mort, l’incertitude de c:tte ‘ heure si effroyable pour vous, l’impénitence “ finale, le jugement dernier, le petit nombre des “élus, Penfer, et par dessus tout l’éternité.…… “ L’éternité..….Voilà les sujets dont je viens vous ‘entretenir, et que jaurois dû sans doute réser- ‘ ver pour vous seuls. Eh! qu’ai-je besoin de “vos suffrages, qui me damneroient -peut-être ‘sans vous sauver! Dieu va vous émouvoir “ tandis que son indigne ministre vous parlera ; ‘ car j'ai acquis une longue expérience de ses ‘“ miséricordes. Alors pénétrés d'horreur pour ‘ vos iniquités passées, vous viendrez vous jeter ‘entre mes bras en versant des larmes de com- ‘ ponction et de repentir ; et à force de remords, ‘ vous me trouverez assez éloquent.” +" 4% L’exorde pompeux et magnifique. Il a lieu surtout dans le genre démonstratif. il faut faire, par exemple, un panégyrique ou une oraison funèbre, et louer par conséquent un saint ou un héros, ou traiter quelqu'autre grand sujet, auditeur alors apporte les dispositions les plus favorables, il admire et même respecte celui dont il vient entendre les louanges. Ainsi l’orateur peut dès le commencement étaler les richesses

$ LAS La nt ES FE Là 1

î e FA tr Ha

et toute la pompe de l’éloquence, comme l’a fait Bossuet dans l’oraison funèbre de la Reine d’Angleterre :# Celui qui règne dans les cieux et de “ qui relèvent tous les empires, à qui seul appar- “tient la gloire la majesté et l'indépendance, ‘ est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi ‘ aux rois, et de leur donner, quand il lui plait, “ de grandes et de terribles leçons. Soit qu’il “élève les trônes, soit qu’il les abaisse ; soit “qu’il communique sa puissance aux princes, “ soit qu’il la retire à lui-même et ne leur laisse *“ que leur propre foiblesse, il leur apprend leur ‘“ devoir d’une manière souveraine et digne de “lui. Car en leur donnant sa puissance, il leur ‘“ commande d’en user, comme il fait lui-même, “ pour le bien du monde ; et il leur fait voir, en ‘ la retirant, que toute leur majesté est emprun- “ tée, et que, pour être assis sur le trône, ils n’en “ sont pas moins sous sa main et sous son auto- “rité suprême. C’est ainsi qu’il instruit les * princes, non seulement par des discours et par “ des paroles, mais encore par des effets et par “ des exemples : et nunc, reges, intelligite : erudi- # mini, qui judicatis terram..……

Ÿ 5° Enfin l’exorde véhément ou ex abrupto.

HN convient de l’employer, lorsqu'il s’agit d’une chose très-grave, très importante, et qui excite par elle-même des sentiments violents d'indignation, de crainte, de douleur..….On peut alors eonfencer avec éclat, et se livrer tout de suite

à des mouvements conformes aux dispositions de ceux qui écoutent. # C’est ce qu’a fait si habile. ment et si à propos Cicéron dans lexorde de son premier discours contre Catilina le chef d’une conjuration incendiaire. L’indignation étoit à son comble contre ce scélérat, lorsque l l’orateur Romain lui adressa, en présence des sénateurs assemblés, ces foudroyantes paroles : < Jusques à quand, Catilina, abuseras-tu de notre | “ patience ? Combien de temps serons-nous en- Hi “ core le jouet de ta fureur? Quand imettras-tu ‘ des bornes à ton audace effrénée ? Quoi ! ni la garde qu’on fait toutes les nuits sur le mont “ Palatin, ni les soldats distribués pour veiller ‘ partout à la sureté de la ville, ni l’effroi répan- “ du parmi le peuple, ni le concours de tous les “ bons citoyens, ni l’appareil redoutable de ce “ lieu auguste, ni le visage et les regards irrités “ des sénateurs ne font aucune impression sur “toi! Tu ne sens pas, tu ne vois pas que tes “ desseins sont découverts! qu’éclairée de toutes ‘ parts et connue de tous ceux qui sont ici, ta “ conjuration est par là même arrêtée, et comme “enchaïinée! Ce que tu as fait la nuit dernière, “ ce que tu fis la nuit précédente, le lieu où tu “t’es rendu, les hommes que tu as réunis, les “ projets que tu as formés, crois-tu qu’il y en ait “ parmi nous un seul qui n’en soit instruit? © “temps ! O mœurs ! le sénat connoit. ces com. “ plots, le consul les voit, et cet homme vit encore 1

ns En 279 EEE UT

Pr H

mt

rs

Page 1