COURS DE RHETORIQUE 121 ARTICLE QUATRIÈBIE
De la Péroraison.
* Tia péroraison est lart de terminer un discours : ‘é'est le couronnement de toute la pièce. Comme le succès dépend souvent des dernières impres- ‘ions, l’orateur doit redoubler ses efforts pour terminer son discours par une péroraison frappante et animée. Pour cela, il y a deux sortes de fonctions à remplir dans la péroraison : la 1*consiste à faire un résumé, une courte récapitulation des principales preuves ; et la 2° est destinée à exciter dans l’âme des auditeurs les sentiments qui peuvent conduire à la persuasion : ‘ce qui fait que la péroraison a deux parties, la partie logique et la partie pathétique.
Ÿ 1°: La récapitulation n’est pas nécessaire dans tous les discours: un discours est quelquefois si ‘court et si simple, que lorateur peut, sans aucune crainte de n’avoir pas été entendu, se dis- ‘penser de reporter un regard en arrière pour remettre sous les yeux l'essentiel et la substance de ce qu’il a dit.
À Mais, où la récapitulation est indispensable, c’est principalement dans les grandes questions, dans les sujets importants qui, par l’étendue et la variété des objets et des preuves qu’ils embrassent, pourroient laisser quelque confusion et quelqu'embarras dans lesprit des auditeurs.
Dans ces cas, l’orateur ramasse avec discerne-
ment, avec interêt, avec force, dans un cout abrégé, ce qu’il a dit de plus frappant, sans se répéter néanmoins. Par ce moyen l'attention se ranime, et la conviction dure toujours. à C’est d’après ces principes que Massillon termine son sermon sur la vérité d’un avenir.
à “Que conclure de ce discours ? Que l’impie “ est à plaindre de chercher dans une affieuse « incertitude sur les vérités de la foi la plus & douce espérance de sa destinée ; qu’il est à “ plaindre de ne pouvoir vivre tranquille qu’en vivant sans foi, sans culte, sans Dieu, sans & confiance ; qu'il est à plaindre s’il faut que « l’évangile ne soit qu'une fable ; la foi de tous «6 les siècles, une crédulité ; le sentiment de tous “les hommes, une erreur populaire; les pre- “ miers principes de la nature et de la raison, “ des préjugés de l’enfance ; le sang des mar- “ {yrs que l'espérance d’un avenir soutencit dans “les tourments, un jeu concerté pour tromper ‘ les hommes ; la conversion de l’univers, une “ entreprise humaine; laccomplissement des « prophéties, un coup du hazard ; en un mot, “ Sil faut que ce qu’il y a de mieux établi dans « univers se trouve faux, afin qu’il ne soit pas “ éternellement malheureux.
® <O hommes! je vous montrerai une voie plus “ sûre de vous calmer: craignez cet avenir que ‘ vous vous eflorcez de ne pas croire ; ne vous « demandez pas ce qui se passe dans cette autre
“ vie dont on vous parle ; mais demandez-vous “ sans cesse à vous-mêmes ce que vous faites “ dans celle-ci ; calmez votre conscience par & l’innocence de vos mœurs, et non par l’impiété “ de vos sentiments; mettez votre cœur en re- “ pos en y appelant Dieu, et non pas en doutant “$il vous regarde. La paix d’un impie n’est “ qu’un affreux désespoir. Cherchez votre bon- “ heur, non en secouant le joug de la foi, mais “en goûtant combien il est doux. Pratiquez “ les maximes qu’elle vous prescrit, et votre rai- “ son ne refusera plus de se soumettre aux mys- “ tères qu’elle vous ordonne de croire. L'avenir “ cessera de vous paroître incroyable, dès que ‘“ vous cesserez de vivre comme ceux qui bor- “ nent toute leur félicité dans le court espace de ‘ cette vie. Alors, loin de craindre cet avenir, ‘“ vous le hâtercz par vos désirs ; vous soupirerez “ après ce Jour heureux où le fils de l’homme, le “ père du siècle futur, viendra punir les incré- ‘ dules, et conduire dans son royaume tous ceux ‘qui auront vécu dans lattente de la bienheu- ‘ reuse éternité.”
‘20. Mais l’éloquence réserve sa plus grande force pour la 2°: partie ; c’est par le secours du pathétique qu’elle triomphe des cœurs. Les preuves sont comme une lumière qui éclaire sans échauffer ; mais les sentiments remuent, agitent, transportent l’âme hors d’elle-même, et la laissent dans les mouvements que nous lui avons
inspirés. Ici l’orateur recueille toutes ses forces pour s'assurer la victoire ; il déploie toutes lez voiles de l’éloquence, il en ouvre toutes les sources, et fait usage de tous les mouvements pathétiques que la passion peut lui suggérer. Les tours animés, les expressions énergiques, les figures hardies, les images attendrissantes couleront de sa bouche pour toucher, ébranler, subjuguer les auditeurs.
# Chez les anciens, la plus belle péroraison que lon connoisse, et qui peut-être ait jamais été faite, est celle de Cicéron dans son oraison pru JMilone. Tous les sentiments y sont exprimés, toutes les passions y sont excitées, et chacune dans le style qui lui est le plus propre.
x Chez les modernes, la chaire nous fournit plusieurs modèles de péroraisons ; mais rien n’égale celle de l’oraison funèbre de Condé par Bossuet. C’est un des morceaux les plus sublimes, les plus magnifiques, les plus touchants, et les plus dignes d’orner la mémoire des amateurs de la grande éloquence. Bossuet vient de raconter la mort de son héros, et il continue :
& ‘ Venez, peuples, venez maintenant; mais ‘“ venez plutôt, princes et seigneurs ; et vous qui “ jugez la terre ; et vous qui ouvrez aux hommes “ les portes du ciel; et vous plus que tous les ‘“ autres, princes et princesses, nobles rejettons “ de tant de rois, lumieres de la France, mais “ aujourd’hui obscurcies et couvertes de votre
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“ douleur comme d’un nuage ; venez voir le peu ‘“ qui nous reste d’une si auguste naissance, de “tant de grandeur, de tant de gloire. Jetez “ les yeux de toutes parts : voilà tout ce qu’a pu “ faire la magnificence et la piété pour honorer “un héros; des titres, des inscriptions, vaines ‘“ marques de ce qui n’est plus; des figures qui ‘“ semblent pleurer autour d’un tombeau, et des “ fragiles images d’une douleur que le temps “ emporte avec tout le reste; des colonnes qui ‘ semblent vouloir porter jusqu’au ciel le magni- ‘“ fique témoignage de notre néant : et rien enfin ‘ne manque dans tous ces honneurs, que celui “à quionlesrend. Pleurez donc sur ces foibles ‘ restes de la vie humaine ; pleurez sur cette “ triste immortalité que nous donnons aux héros. ‘“ Mais approchez en particulier, à vous qui cour- “rez avec tant d'ardeur dans la carrière de la “ gloire, âmes guerrières et intrépides. Quel “autre fut plus digne de vous commander ?
4 Mais dans quel autre avez-vous trouvé le com- ‘“ mandement plus honnête? Pleurez donc ce ‘“ grand capitaine, et dites en gémissant : voilà “ celui qui nous menoit dans les hazards; sous # lui se sont formés tant de renommés capitaines, ‘ que ses exemples ont élevés aux premiers hon« “ neurs de la guerre : son ombre eût pu encore ‘“ gagner des batailles ; et voilà que, dans son “ eilence, son nom même nous ânime, et ensèem- # ble il nous avertit su pour trouvor à la mort
‘ quelque reste de nos travaux, et n’arriver pas ‘“ sans ressource à notre éternelle demeure, avec “ Le roi de la terre il faut encore servir le roi du “ ciel. Servez donc ce roi immortel et si plein “ de miséricorde, qui vous comptera un soupir ‘et un verre d’eau donné en son nom, plus que “ tous les autres ne feront jamais tout votre sang “ répandu ; et commencez à compter le temps ‘ de vos utiles services du jour que vous vous ‘ serez donnés à un maître si bienfaisant. Et ‘ vous, ne viendrez-vous pas à ce triste monument, vous, dis-je, qu’il a bien voulu mettre au “ rang de ses amis ? Tous ensemble, en quelque “ degré de sa confiance qu’il vous ait reçus, en- ‘ vironnez ce tombeau; versez des larmes avec ‘“ des prières; et aïmirant dans un si grand “ prince une amitié si commode et un commerce ‘ si doux, conservez le souvenir d’un héros dont la bonté avait égalé le courage. Aïnsi puisse- ‘ t-il toujours vous être un cher entretien ; ainsi ‘ puissiez-vous profiter de ses vertus; et que sa ‘ mort, que vous déplorez, vous serve à la fois ‘ de consolation et d'exemple. Pour moi, sil ‘ m’est permis après tous les autres de venir rendre les derniers devoirs à ce tombeau, à “ Prince, le digne sujet de nos louanges et de ‘ nos regrets, vous vivrez éternellement dans ma $ mémoire : votre image y sera tracée, non point 6 avec cette audace qui promettoit la victoire ; # non, je ne veux rien voir en vous de ce que la
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‘# mort y efface. Vous aurez dans cette image “ des traits immortels: je vous y .errai tel que “ vous étiez à ce dernier jour sous la main de ‘“ Dieu, lorsque sa gloire sembla commencer à ‘ vous apparoitre. C’est là qué je vous verrai “ plus triomphant qu’à Fribourg et à Rocroi; ct “ravi dun si beau triomphe, je dirai en action “ de grâces ces belles paroles du bien-aimé dis- “ ciple : La véritable victoire, celle qui mel sous nos “ pieds le mon:le entier, c’est notre foi. Jouissez, ‘ Prince, de cette victoire ; jouissez-en éternelle. “ ment par limmortelle vertu de ce sacrifice. ‘“ Agréez ces derniers cflorts d’une voix qui vous ‘“ fut connue. Vous mettrez fin à tous ces dis- “ cours. Au lieu de déplorer la mort des autres, $ grand Prince, dorénavant je veux apprendre ‘ de vous à rendre la mienne sainte. Heureux, ‘si, averti par ces cheveux blancs du compte “ que je dois rendre de mon administration, je ‘ réserve au troupeau que je dois nourrir de la # parole de vie les restes d’une voix qui tombe, ‘et d’une ardeur qui s’éteint.”
\ Avant Bossuet et Massillon, St. Vincent de Paul avoit terminé un de ses discours par une péroraison remarquable par sa brièveté pathéti. que, et célèbre par l'effet qu’elle produisit, et qui fut de déterminer les dames de la charité à continuer l’œuvre des enfants trouvés, qu’elles vouloient abandonner. Après leur avoir donné tous
les motifs que pôt lui suggérer le zèle de sa cha-
rité, le saint conclut ainsi :
s “Or sus, mesdames ; la compassion et la “ charité vous ont fait adopter ces petites créa- ‘“tures pour vos enfants. Vous avez été leurs “ mères selon la grâce, depuis que leurs mères ‘“ selon la nature les ont abandonnées. Voyez ‘“ aussi si vous voulez les abandonner ; cessez à “ présent d’être leurs mères pour devenir leurs ‘juges. Leur vie et leur mort sont entre vos ‘mains: je m’en vais prendre les voix et les ‘ suffrages. Il est temps de prononcer leur arrêt, “et de savoir si vous ne voulez plus avoir de ‘“ miséricorde pour eux. Ils vivront si vous con- “ tinuez d’en prendre un soin charitable; et ils ‘“ mourront si vous les délaissez ; l’expérience ne ‘“ vous permet pas d’en douter.”
£RTICLE CINQIÈME.
De la N'arration.
La narrâtion, dans les discours du barreau, est Pesposition du fait sur lequel les juges auront à prononcer, assortie à l'utilité de la ciuse. x Ces der: tiières paroles, assortie à l'utilité de la cause, marque la différence qu’il y a entre la narration historique et l’oratoire. L’historien et l’avocat sartent un et l’autre: mâis le premier unique-
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ment occupé du vrai ne se propose que d’expose la chose telle qu’elle est: l’avocat au contrair cherche l'utilité de sa cause. Sans détruire la substance du fait, parce qu’il ne lui est pas permis d’altérer la vérité, il peut le présenter sous des couleurs favorables, insister sur les circonstances avantageuses et les mettre dans le plus beau jour, enfin adoucir celles qui seroient odieuses et choquantes ou les passer légèrement. Un historien racontant la mort de Clodius auroit. dit : Les escluves de Milon tuèrent Clodius. Cicéron dit: Les escluves de Wilon firent alors ce que chacun, de nous voudroit que ses esclaves eussent fait en pareille rencontre : tour extrémement adroit qui voile. sous une périphrase ingénieuse tout ce que Paction de Milon pouvait avoir d’odieux.
* Comme lavocat ne doit pas différer d’instruire les juges de ce qui fait le fondement du procès, il est naturel de placer la narration immédiatement après Pexorde. Il est néanmoins des causes qui demandent une conduite différente. El peut être à piopos, comme dans le discours de Cicé:on pro Alilone, de détruire d’abord certains préjugés funestes que plusieurs circonstances auroient fait naître dans Pesprit des juges, et qui seroient comme des nuages qui obscurciroient la vérité des faits, et qu’il faut dissiper. Il y a aussi plusieurs narrations qu’on ne place point après l’exorde, mais que lon répand, pour ainsi dire, et que l’on distribue dans
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tout le plaidoyer. A ces exceptions près, que la nature des choses indique assez d'elle-même, la narration doit suivre immédiatement l’exorde.
Les rhéteurs assignent quatre qualités à la narration : la clarté, la brièveté, la vérité ou vraisemblance, et selon que la matière le permet, lintérêt ou Pagrémen!.
%1°: La narration doit être claire. On ne parle que pour se faire entendre ; ainsi la clarté doit en général régner dans toutes les parties du discours ; mais c’est principalement dans la narration que lorateur doit être clair; car comme elle est la base du plaidoyer, celui-ci pourroit n’être pas compris si elle manquoit de clarté : narratio obscura lotam obcæcat orationem. (Cic. de orat. XI. 329.)
Pour que le narration soit claire, il faut que l’orateur, tout en distinguant nettement les choses, les circonstances, les temps, les lieux, les motifs et les personnes, ait soin de n’employer, dans l'exposition des faits, que des expressions usitées, prises dans leur sens propre, et placées dans un ordre naturel. | * 20. La narration doit être vraisemblable. Si le orai peut quelquefois n'être pas vraisemblable, commo la dit Boileau, on a raison de regarder la vraisemblance comme une qualité nécessaire dans la narration. Or la narration sera vraisemblable, si les faits qu’elle présente sont motivés, c’est-àdire, s'ils s'accordent avec les caractères ou les
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