‹ Cours abrégé de rhéthorique, à l'usage du Collége [sic] de Montréal [microforme]Chapitre 33 sur 62 · DRE · texte numérisé non relu

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qu’à ceux qui ont plus étudié leur langue dans les livres de grammaire que dans la bonne come pagnie. A Athènes, une marchande d’herbes reconnut Théophraste pour un étranger. On lui demanda à quoi elle s’en étoit apperçue.

C’est qu’il parle trop bien, répondit-elle. Voilà le purisme ; il est au style ce que le rigorisme est à la morale. | | YII ne s’ensuit pas que l’on doive éviter d’appro=' fondir la grammaire, de peur de tomber dans le purisme : car il arrive rarement que lon soit obligé de sacrifier la grammaire à l’art de bien. dire. Mais il s’en suit, comme nous avons déjà dit, que l’on doit étudier sa langue. Celui qui la possède bien a vingt expressions, vingt tournures pour une, et peut choisir à son gré ce qu'ilya de plus beau.

\Un excès bien différent, beaucoup plus dangereux, et devenu néanmoins aujourd’hui trèscommun, est le néologisme. On appelle ainsi:

l'affectation de se servir de mots nouveaux, ou d'employer les mots reçus dans des significations étrangères. C’est une innovation dans le langage. |

$ Mobiliser pour rendre mobile, activer pour donner de Pactivité, impressionner pour faire impression, voilà le néologisme de mots; et voici celui que l’on pourroit appeler réologisme d’élocution : organiser un tribunal, signaler une découverte, s'élever à la hauteur des principes, êre au riveow

des lumières, êre fort de ses intentions, avoir une fortune conséquente...

+ Cette manie du langage néologique; ne tend à rien moins qu’à dénaturer la langue Française. On ne sauroit trop se mettre en garde contre un vice aussi funeste. Le moyen de s’en garantir, c’est de n’admettre aucune expression qui ne soit consacrée par l’usage non pas du peuple, ni même de beaucoup de sociétés, mais par lusage des gens instruits, des hommes de goût, et des bons auteurs, dont l’autorité justifie l'emploi des mots nouveaux.

ARTICLE SECOND

De la Clarté du Langage.

La clarté est une qualité du style qui fait qu’on saisit sur le champ et sans effort la pensée exprimée par la parole.

8 La clarté est la qualité fondamentale de Péloeution ; elle est si essentielle, dans tous les genres de composition, qu'aucun autre mérite ne peut la remplacer ; elle est la seule qui ne connoisse point d’excès. L’ornement peut dégéné-

rer en parure affectée ; la pureté en servitude et *

contrainte ; mais jamais le discours ne peut de-

venir trop chair. C’est avec grande raison que:

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Quintilien dit à l’orateur : “ Il ne suffit pas que “ lon puisse vous entendre, il faut encore que ‘“ l’on ne puisse pas ne pas vous entendre.”

La clarté dépend beaucoup de la pureté du langage ; car il est assez difficile qu’un discours soit obscur, quand il a le mérite de la correction et de la propriété des termes. Mais elle naît surtout de trois sources : de Pordre naturel des idées, qui consiste à donner à chacune la place qui lui convient : de la précision, qui exclut également et les longueurs inutiles et trop de briéveté, de la simplicité, qui est ennemie des expressions louches, affectées et recherchées, guindées ou boursoufflées.

Mais n'allez point aussi sur les pas de Brébeuf, Méme en une Phaïrsale, entasser sur les rives, De morts el de mourants cent montagnes plaintives. Prenez mieux votre ton : soyez simple avec art, Sublime sans orgucil, agréable sans fard.

Art Poect.

En un mot, pour être clair, il faut se rendre raison de ses propres pensées, bien comprendre ce que l’on veut dire, et, quand on a exprimé ses idées, s’assurer qu’on l’a fait sans obscurité. Pour cela on se met un instant, par la pensée, à la place de ses auditeurs, et on examine de sang froid s’il est vraisemblable qu’on en sera entendu : totum quod intelligo, dit St. Augustin, volo ut qui me audit intelligat. (De cat. rud.)

D’après ces principes, il est facile de voir quels n?

sont les défauts contraires à la clarté. Ce sont le: Les expressions vagues ct qui ne présentent rien de fixe à l’esprit : 2°* Le langage affecté, précieux, hyperbolique et gigantesque dent se servent les petits maîtres, et quelques personnes de mauvais goût. Un miroir s’appelle chez eux le conseiller des gräces ; les fauteuils sont les comcommodités de la conversulion ; une personne qui désire vous voir est. un nécessaire qui demande si vous êtes dans la commodité d’être visible. Au lieu de dire qu’ils sont envuyés, fatisués, ils diront qu’ils sont excédés, anéantis; des choses médioctement bonnes ou mauvaises sont pour eux divines ou éxécrables ; tout ce qui est un peu nombreux est incalculable. "Fels sont encore ces mots scientifiques que plusieurs écrivains sans goût cherchent à accréditer : décomposer les ressorts d’un empire, calculer son existence, s'élever au maximum de la gloire, grossir la masse des erreurs. 3% Les transpositions vicieuses, c’est-à-dire les phrases où les mots sont tellement déplacés, qu’on ne peut, sans une grande contention d'esprit, en demêler le sens. 4° Les longues paranthèses qui dissipent l'attention, et qui sont, dit Blair, une roue dans une roue, une phrase dans une phrase, une manière incommode d’introduire une pensée que lPécrivain n’a pas l’art de mettre à sa place. 5° Les équivoques, ou les expressions et les tours de phrase qui, cflrant deux idées à la fois, laissent l'esprit incertain sur le viritable sens :

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par exemple: Clodius accusé de concussion et craignant d'être condamné, trouva le moyen d’en convaincre ses juges. Dites, trouva le moyen de convaincre ses juges du même crime. 6° Le Galimalias et le Phébus, qui tiennent au style guindé et boursoufilé. 8 Ce genre de style trop recherché, trop figuré, semble dire quelque chose et ne ditrien. C’est un brouillard épais qui laisse d’abord apercevoir quelques objets, et qui finit par les dérober tous à la vue. Les exemples en sont assez fréquents dans les orateurs maniérés, qui veulent toujours dire quelque chose d’extraordinaire et de brillant, de mystérieux et d’énigmatique. En voici un exemple tiré d’un ancien panégyriste de Louis XIII: “Allez, grande # âme, digne hôte d’un si riche palais (ce palais “est le corps de Louis) ; si d’une matière aussi ‘ vile que celle des animaux, vous en avez fait ‘ une aussi pure que celie des astres; comme “ elle est inaltérable par sa vigueur, qu’elle soit ‘ immortelle par vos récompenses.”

# C’est à ces auteurs que l’on pourroit dire avec le poëte Maynard :

Mon ami, chasse bien loin Cette noire Rhétorique :

T'es écrits auroient besoin D'un devin qui es explique.

Si ton esprit veut cacher

Les belies choses qu'il pense, Dis-moi qui peut t'empècher Ds te servir du silence.

+- Les rhéteurs reconnoissent néanmoins qu'un peu d’obscuriré a souvent son mérite. C’est alors une pensée ou fine ou adroite. Manlius craint d’avouer au peuple Romain qu’il aspire au titre de roi: il enveloppe sa pensée avec une adresse que le défaut de succès ne sauroit empêcher d'admirer. “Je me déclare le patron du “ peuple ; je mérite ce nom par mon zèle à dé- “ fendre vos interêts. Quant à vous, s’il vous “plait de relever la dignité de votre chef par “ quelque titre plus distingué et plus honorable, vous “ n’en trouverez en lui que plus de force et de “ moyens pour obtenir ce que vous désirez.” II est même des occasions où il convient de voiler sous une périphrase et une espèce de demi-jour ce que les expressions naturelles pourroient avoir

de choquant, de grossier, d’odieux, ou d’indécent.

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