‹ Cours abrégé de rhéthorique, à l'usage du Collége [sic] de Montréal [microforme]Chapitre 36 sur 62 · MARS EE · texte numérisé non relu

MARS EE

+ L'harmonie dans la combinaison des mots exige encore qu’on ne place point à la suite les uns des autres ceux qui renferment des syllabes de même consonance, comme dans ces vers de Vol.

taire !

Pour quoi ce roi du monde, et si libre et si sage, Subit:1l si souveni un si dur esclavage.

Mais en ceci, comme en toute autre chose, il faut éviter la contrainte et l’affectation.

2 On considère l'harmonie mécanique non seulement dans les mots et dans leur assemblage, mais encore dans les phrases en elles. mêmes et dans leur succession. C’est ce qu’on appelle harmonie du discours. Elle consiste dans la texture, la coupe, et lPenchaînement des phrases et des périodes.

X Une phrase simple ou simplement une phrase est l’expression d’une pensée qui forme un sens complet. Par exemple : Dieu nous comble sans cesse de ses dons : voilà une phrase. On Pappelle simple, pour la distinguer de la période.

La période, ou phrase composée, est un assemblage de plusisurs pensées, séparées par des inter. vales bien ménagés pour la satisfaction de l'oreille, de l'esprit et de la respiration, et dont le sens est suspendu jusqu'à un dernier repos où le sens est complet. Par exemple: “Si Monsieur de Turenne “ n’avoit su que combattre et vaincre ;—+’il ne “ gétoit élevé au dessus des vertus hymaines ; —

“si sa valeur et sa prudence n’avoient été ani. ” # mées d’un esprit de foi et de charité ; —je le “ mettrois au rang des Fabius et des Scipions.” Voilà une période. Chacune de ces pensées, prise séparément, se nomme membre de la période. Quand il n’y en a que deux, la période est à deux membres ; quand il y en a trois, elle est à trois membres ; quand il y en à quatre, comme dans celle qui vient d’être citéc, on l’appellé période à quatre membres, ou période carrée, et c’est la plus parfaite. On trouve aussi, mais rare. ment, des périodes à cinq membres. Mais tout ce qui dépasse ce nombre n’est plus période; c’est plutôt un discours périodique.“ De même, s’il n’y a qu'un seul membre, quelque nombreux qu’il soit, ce n’est pas non plus une période. La finale de chaque membre s’appelle chute.

“à Quelquefuis les membres de la période sont composés d’autres parties qu’on appelle incises On nomime incises ces idées accessoires qu’on pourroit absolument retrancher sans que le sens en souffrit, et qu’on emploie pour étendre et for. tifier la pensée. Par exemple : Dieu tire, quand il le veut, des trésors de sa providence les grandes ûmes ; et il les donne au monde, dans sa sagesse, pour lui servir et d’admiration et d'exemple. Quand il veut, dons sa sagesse, sont des incises. Il suffit d’en avoir la notion.

w De mêmé pour les règles des membres de ta périodé, et pour la distribution des repos d’une

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le sont incises. qu’on le sens et forquand srandes agesse, Quand 1 suffit

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manière satisfaisante pour la respiration, l'oreille et l'esprit, c’est assez que l’on sache que si les mermbres sont trop courts, ils n’auront point de consistance ; que s’ils sont trop longs, ils seront fatiguants et n'auront point de mouvement; que les chutes de chaque membre doivent être accompagnées de quelqu’agrément, et que celle du dernier membre doit en avoir plus que ls autres ; que les pensécs doivent y être enchassées sans gêne, et se succeder de manière que, dans la progression, les dernières ajoutent qulque chose à celles qui précédent ; enfin que, dans le &iscours, il faut varier avec art et les “ndences et les chutes des périvdes, pour éviter :a r:onotonie qui deviendroit insupportable. De là ce préceptede Boileau : '

x Sans cesse, en écrivant, variez vos discours. Un style trop égal et toujours uniforme :

En vain brilie à nos yeux ; il faut qu’il nous endorme.

Le bon goût joint à une oreille délicate, et la lecture attentive, et même à haute voix, des auteurs dont la diction est la plus harmonieuse, sesont les guides ies plus sûrs en cette matière.

ARTICLE SECOND

De lP Harmonie Imitative,

À L'harmonie imitative est celle qui consiste dans le rapport des nombres et des sons des mots avec les choses qu’ils expriment.

: Cette espèce d'harmonie s’appelle imitative, par ce qu’elle peint et qu’elle imite par la combinaison des sons, et qu’elle offre une ressemblance réelle et sensible des sons et des mouvements de la langue avec ceux de la nature.

; Dans la plupart des langues, on trouvera que

plusieurs mots ont été imaginés de manière à représenter quelque ressemblance avec les sons qu’ils expriment. Tels sont les mots Français, tonner,. siffler, claquer, craquer, ronfler, voltiger, murmurer, etc. C’est encore ainsi que nous disons en Français, le bouillonnement des ondes, le mugissement des mers, le murmure d’un ruisseau, le gazouillement des oiseaux, le croassement des corbeaux, le roulement du tonnerre, les éclats de la foudre, le frizelis des feuilles, le cliquetis des armes, etc…...La prose atteint quelquefois à ce genre de mérite ; mais c’est en poésie surtout qu’on le recherche, parceque les inversions et les licences q’elle au torise, la coupe et la cadence des vers permettent mieux d’exprimer certains objets par les sons.

æ Or il y a particulièrement trois espèces d’ob. jets que l’on peut exprimer par les sons des mots,

dans avec

alive, comssem- DUveture.

à que ière à son AÇais, ltiger, as diles, le au, le CAUS,

re, le.

rite ’ rche, e autient

d’ob..

mots,

les sons de la nature, les mouvements, les passions et les émotions de l’âme.

# 1° Les sons de la nature. La Fontaine fait frissonner à la peinture de Borée qui

Se gorge de vapeurs, s’enfle comme un ballon, Fait un vacarme de démon, Sifle, souffle, tempête......,.......,.,.,.

Delille nous fait entendre tout ce que l’approche d’un orage a d’effrayant :

Au premier sifflement des vents impétueux, T'antôt au haut des monts d’un bruit tumultueux On entend les éclats ; tantôt les mers profondes Soulèvent en grondant et balancent leurs ondes : Tantôt court sur la plage un long mugissement, Et les noires forêts murmurent sourdement.

x Deloyne d’Autroche, dans sa traduction de P’Enéide, exprime parfaitement l’effet du coup de la javeline lancée par Laocoon dans les flancs du cheval de bois :

Il dit; ct dans les flancs de l’horrible machine

Il lance avec effort sa longue javeline :

L’œil a peine à la suivre ; elle part en sifllant ; En pénétrant le bo!s, elle y reste en tremblant: Du cheval, à ce coup, les entrailles gémirent ;

Et ses flancs caverneux long temps en retentirent. Lib, 2.

Do. Les mouvements lents ou rapides. On fatigue, on sue, on perd haleine en lisant ces cinq | 0?

vers de La Fontaine dans sa fable du coche et de la mouche :

Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé, Et de tous les côtés au soleil exposé,

Six forts chevaux tiroient un coche.

Femmes, moines, vieillards, tout étoit descendu ; L’attelage suoit, souffloit, étoit rendu.

Virgile peint ainsi la peine qu’éprouvent les Cyclopes à lever leurs lourds marteaux, et le bruit des marteaux retombant en cadence sur Penclume bruyante :

Olli inter sese magnâ vi brachñ tollunt In numerum, versant que teaaci forcipe ferruna.

Vers ainsi rendus par Deloyne d’Autroche :

Les cyclopes rangés, levant leurs lourds marteaux, En cadence les font tomber sur les métaux :

Et la longue tenaille, à la serre tenace,

T'ourne dans tous les sens et retourne la masse.

Nos écrivains en prose ont lutté souvent avec avantage contre les meilleurs éerivains en vers, dans l’art de peindre les objets par les mouvements. “Le voyez-vous, s’écrie Bossuet en par- ‘ ant du Prince de Condé, le voyez-vous, comme 6 j] vole ou à la victoire ou à la mort? Aussitôt ‘ qu’il eut porté de rang en rang l’ardeur dont € il était animé, on le vit presqu’en même temps ‘ pousser laile droite des ennemis, soutenir la ‘ notre ébranlée, rallier les Français à demi-

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vaincus, mettre en fuite l'Espagnol victorieux, “ ports partout la terreur, et étonner de ses re- ‘“ gards étincelants ceux qui échappoient à ses “ coups.” Ne semble-t-il pas que le style se précipite avec Condé? Tout-à-coup l’orateur change de mouvement en changeant d’objet, et à une rapidité entraînante il fait succéder une pesanteur immobile :

«6 Restoit cette redoutable infanterie de l’ar- ‘ mée d’Espagne, dont les gros bataillons ser- “rés, semblables à autant de tours, mais à des ‘tours qui sauroient réparer leurs bréches, de- ‘ meuroient inébranlables au milieu de tout le ‘ reste en déroute, et lançoient des feux de toute ‘ part.” ® 30 Les passions et les émotions de âme. Il sembleroit d’abord que le son des paroles devroit être étranger à ces objets; mais on ne peut douter qu’il n’ait avec eux beaucoup de liaison. Qui pourroit ne pas sentir l'effet de se passage de Fléchier sur la mort de Turenne. ‘“ Peu s’en ‘ faut que je n’interrompe ici mon discours. Je ‘ me trouble, Messieurs. Turenne meurt, tout “ se confond, la fortune chancèle, la victoire se “ lasse, la paix s'éloigne, les bonnes intentions ‘des alliés se ralentissent, le courage des ‘ troupes est abattu par la douleur et ranimé par “ la vengeance : tout le camp demeure immo- ‘“bile.”” Cette harmonie sourde, brisée, ces

nombres coupés et rompus sont tristes comme les objets qu’ils représentent.

à Entendez Athalie racontant le songe qui a troublé son repos. Le principal mérite de cet admirable morceau appartient sans doute aux idées qu’il retrace ; mais les mots dont les sons produisent une harmonie si sombre et si terrible contribuent puissamment aux émotions qu’il excite.

a C'étoit pendant l’horreur d’une profonde nuit. Ma mère Jézabel devant moi s’est montrée, Comme au jour de sa mort, pompeusement parée : Ses malheurs n’avoient point abattu sa fierté ; Même elle avoit encore cet éclat emprunté Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage, Pour réparer des ans l’irréparable outrage.

Tremble, m'a-t-elle dit, fille digne de moi ; ‘“ Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aussi sur toi : “ Je te plains de tomber dans ses mains redoutables, ‘“ Mafille.” En achevant ces mots épouvantables, Son ombre vers mon lit a paru se baisser ; Et moi je lui tendois les mains pour l’embrasser : Mais je n'ai plus trouvé qu’un horrible mélange D'os et de chairs meurtris et traînés dans la fange, Des lambeaux pleins de sang, et des membres affreux, Que des chiens dévorants se disputoient entr’eux.

æ Pour résumer ici tout ce que nous venons de diresur harmonie, nousobserverons 1°: Que l’harmonie mécanique naît des mots artistement combinés pour le plaisir de l'oreille, sans aucun égard au sens qu’ils présentent à l'esprit ; au

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lieu que l’harmonie imitative n’est telle que par les rapports qui se trouvent entre les sons des mots, les nombres et les idées qu’ils représentent: 2° Que lharmonie mécanique rejette toutes les combinaisons, tous les arrangements qui ne flattent pas agréablement l’oreille ; au lieu que l’harmonic imitative se plait à rassembler indifféremment les mots les plus pesants ou les plus légers, les plus durs ou les plus doux, les plus lents ou les plus rapides, suivant lobjet qu’elle se propose de peindre: 3 Enfin que l'harmonie mécanique doit régner habituellement dans le discours ; mais que l'harmonie imitative n’y trouve place que par accident, et lorsque le sujet s’y prête.

à Nous termincrons tout ce chapitre par les vers suivants sur l’harmonie, où l'exemple est donné avec le précepte :

Que le style soit doux, lorsqu'un tendre zéphire À travers les forêts s’insinue et soupire:

Qu'il coule avec lenteur, quand de petits ruisseaux Traînent languissamment leurs gémissantes eaux. Mais le cicl en fureur, la mer pleine de rage Font-ils d’un bruit affreux retentir le rivage ? Le vers comme un torrent en grondant doit marcher. Qu’Ajax soulève et lance un énorme rocher:

Le vers appesanti tombe avec cette masse, Voyez-vous des épis effleurant la surface, Camille dans un champ, qui court, vole et fend l'air ? Le style suit Camille, et part comme un éclair.

Du Resnat.

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