DIX-NEUVIÈME LEÇON
Les boissons alcooliques; leur action commune. —L'ivresse et ses trois degrés. — Conséquences de l'ivresse habituelle. — Tremblement des ivrognes, folie, suicides. — Combustion spontanée. — Les enfants des ivrognes. — Morts accidentelles résultant de l'ivresse. — L'intempérance fournissant des accusés aux tribunaux ; édit de François P»". — Origine des crimes et délits. — Des vases et ustensiles employés pour les aliments et les boissons. — Les ustensiles en cuivre et les précautions qu'ils exigent. — Vases en plomb, étain, argent. — La fonte émaillée, le fer étamè. — De l'emploi du zinc. — Les vases vernissés.
Les boissons fermentées que nous avons passées en revue contiennent, ainsi que nous l'avons dit, une certaine proportion d'alcool. Quand on les soumet à la distillation, l'alcool, plus léger que le liquide auquel il est associé, passe le premier, et on peut alors le recueillir à part. Lorsque, dans l'opération de la distillation, cet alcool reste mélangé d'eau, le produit constitue une liqueur particulière qui n'est autre chose que l' eau-devie. Mais l'eau-de-vie n'est pas une liqueur unique, elle présente de nombreuses variétés qui sont dues à son origine; ainsi, celle qui vient du vin ne ressemble pas à
476 COURS d'hygiène.
Teau-de-vie de cidre, et celle-ci est très-différente des autres liquides que produit telle ou telle substance susceptible de fermentation alcoolique.
On comprend que cette nombreuse collection de boissons, depuis celle qui contient une légère proportion d'alcool jusqu'à ce produit lui-même, offre des liqueurs àsaveurs très-variées, et que le champ de la tentation est vaste pour le buveur. Cependant, quelle que soit leur composition, elles agissent sur l'organisme d'une façon à peu près identique, et qui est surtout en rapport avec la quantité d'alcool contenu ; nous pouvons donc étudier l'action commune de ces liqueurs sans les envisager séparément.
Il n'est personne qui n'ait eu occasion de voir des individus en état d'ivresse et de juger par conséquent de la puissance des boissons alcooliques bues avec excès. L'ivresse est la dégradation physique et morale de l'homme. Car si elle se manifeste d'abord par une certaine disposition à la gaîté, si celui qui commence à en être atteint paraît plus franc, plus ouvert, si son intelligence paraît excitée, sa parole plus facile, son regard plus animé, il ne tarde pas, s'il continue à boire, à avoir la parole embarrassée, la vue trouble, le regard stupide * puis ses idées deviennent incohérentes, ses discours n'ont aucune suite, le caractère s'altère et est souvent irascible, défiant, querelleur; les mouvements volontaires perdent leur assurance et leur régularité, le corps chancelle sur les membres inférieurs, il se passe là un véritable empoisonnement.
Mais l'ivresse peut présenter un troisième degré dont
COURS d'hygiène. n7
le spectacle est encore plus triste à observer : Thomme, descendu au niveau de la brute, n'est plus qu'une masse inerte privée d'intelligence, de sentiment et de mouvement, il n'entend plus rien, ses membres sont abandonnés à leur propre poids, il est là, gisant sur le sol, répandant une odeur infecte produite par les excrétions qui le souillent et dont il n'a pas conscience. Certes, un pareil tableau a quelque chose de hideux et est bien fait pour inspirer l'horreur de l'ivrognerie, il est cependant quelquefois plus noir, car la mort peut être la conséquence d'un pareil état.
Lorsque Tivresse se répète souvent chez le même individu, elle laisse à sa suite un état de malaise et d'abrutissement, une perturbation dans toutes les fonctions qui va sans cesse en augmentant. Mais il n'est pas nécessaire que l'ivresse habituelle soit poussée jusqu'à ses dernières Hmites pour que les alcooliques produisent leurs pernicieux effets sur l'organisme. Leur abus se traduit bientôt par certains signes qui siègent sur le visage : le nez, les joues, les lèvres, les oreilles sont trèscolorés et parcourus par des petits vaisseaux augmentés de volume et devenus très- apparents ; l'estomac et les intestins s'enflamment, l'appétit s'éteint, des vomissements surviennent fréquemment ; puis des maladies du foie, des affections incurables du cœur, la gravelle ou autres maladies graves, sont souvent la conséquence de cette altération de l'organisme.
Sous l'influence des mêmes causes, l'homme arrive à un état de dégénérescence qui est désormais irréparable : un tremblement continuel affecte les lèvres, les
bras et les j'^mbes, des hallucinations marquent le trouble de rintelligence, et la raison, ce bel attribut de riionîme, finit par disparaître pour faire place à une folie incurable. Le docteur Bayle rattache à cette cause un tiers des aliénations mentales qu'il a observées à Charenton. La folie des ivrogaes a souvent une funeste issue, car elle est généralement très-sombre, et lorsque le désespoir survient , le penchant au suicide ne tarde pas à en être la conséquence. On constate chaque année qu'un très-grand nombre do suicides ne sont dus qu'à l'ivrognerie, et les auteurs n'hésitent pas à attribuer à cette cause la plus grande partie des suicides qui ont lieu en Angleterre, en Allemagne et en Russie.
li est un horrible accident, peu connu du public, mais bien connu des médecins , qui a souvent été la conséquence de l'ivrognerie, c'est l'incendie spontané de l'homme. Des faits très-nombreux , attestés par les hommes les plus illustres, sont exposés avec tous leurs détails dans les traités de médecine légale, et ils prouvent que souvent des individus saturés d'alcool ont été carbonisés à l'approche de la flamme d'une bougie ou d'une très-petite portion de matière en combustion, qui n'aurait produit dans toute autre circonstance qu'une légère brûlure. Ce singulier phénomène, qui présente les chairs et les os d'un être vivant s'enflammant et brûlant comme les corps combustibles, a été l'objet de diverses théories et de nombreuses explications ; mais, quelle que soit la raison que l'on adopte, la cause première n'en est pas moins indubitable; elle réside tout entière dans l'abus des alcooliques.
COURS d'hygiène. <79
Que de raisons pour pratiquer la sobriété et combien il est nécessaire de prévenir les jeunes gens de trèsbonne heure contre ces tristes abus! Lorsqu'on connaît les dangers auxquels nous exposent les liqueurs alcooliques, on n'est pas surpris que les législateurs des Orientaux aient introduit leur proscription dans les lois qui se rattachent à leurs croyances religieuses.
La santé de celui qui se livre à l'ivrognerie n'est pas seule en jeu , comme on pourrait le penser au premier abord ; celle de ses enfants en est fâcheusement influencée, et il leur procure, en se livrant à sa fatale passion, une constitution débile et quelquefois des maladies incurables, responsabilité terrible dont la conscience la plus indifférente devrait au moins avoir souci. Dans un mémoire sur les causes prédisposantes , héréditaires, de l'idiotie et de l'imbécillité, M. le docteur Moreau(de Tours), médecin de l'hospice de Bicêtre, a établi que, sur 56 idiots et imbéciles, l'ivrognerie du père ou de la mère a été notée douze fois comme cause prédisposante. iJJnion médicale^ 10 février 1853.)
L'abus des alcooliques ne se borne pas à produire les désordres que nous venons de passer en revue; l'ivresse ôtant à celui qui s'y livre la liberté de ses mouvemenîs et la conscience de ses actes , il en résulte qu'une foule de morts accidentelles ne reconnaissent pas une autre cause. Tel homme qui était constitué prair vivre de longues années se noie ou est écrasé par une voiture ; tel autre met le feu à son lit ou à ses vêtements, et meurt dans des souffrances atroces. Et que l'on ne s'imagine pas que ces accidents sont rares, car les travaux de sta-
<80 COURS D*HTGIÈNE.
tistique prouvent chaque année le contraire; ainsi, sur 45,609 morts accidentelles constatées en France, dans l'espace de sept années, de 1835 à 1841, 10,622 n'ont pu être attribuées qu'à l'ivrognerie : c'est, comme on le voit, un peu plus de 4 morts par jour qui sont dues à cette cause.
Ce n'est pas tout, l'intempérance produit un nombre immense de coupables envers la société, et chaque jour les tribunaux nous en offrent le triste exemple. Ces faits sont, au reste, tellement avoués que les avocats se croient toujours obligés de plaider l'ivrognerie comme circonstance atténuante. Peut-être devrait-on envisager , au contraire, l'abrutissement produit par cette cause comme une circonstance aggravante ; c'est une législation qui a prévalu autrefois, et il est curieux de lire l'édit publié h ce sujet le 30 août 1 536, par François P"*, sur le fait de la justice dans le duché de Bretagne. L'article 1^^ du chapitre ni est ainsi conçu :
(( Et pour obvier aux oisivetés, blasphèmes, homicides et autres inconvénients qui arrivent d'ébriété , est ordonné que quiconque sera trouvé ivre soit incontinent constitué et détenu prisonnier au pain et à l'eau, pour la première fois ; et si secondement il est pris, sera, outre ce que devant, battu de verges au défaut, dans la prison, et la tierce fois sera fustigé publiquement; et s'il est incorrigible, sera puni d'amputation d'oreille et d'infamie et bannissement de sa personne, et il est par exprès recommandé aux juges , chacun en son territoire et district, d'y regarder religieusement ; et s'il advient que par ébriété ou chaleur de vin, lesdits ivrognes commet-
COURS d'hygiène. 4-81
tent aucun mauvais cas, ne leur sera pour cette occasion •pardonné^ mais seront punis de la peine due au délit et davantage pour ladite ébriété , à l'arbitrage du juge. »
De nos jours on est plus indulgent pour l'ivrognerie, et cependant il arrivera peut-être un moment où une plus grande sévérité sera nécessaire, car si l'abus des liqueurs alcooliques venait à disparaître, les crimes et délits diminueraient dans une proportion considérable. D'après les calculs qui ont été faits, l'ivrognerie est l'unique cause des sept huitièmes des crimes, du quart des attentats contre les personnes, des trois quarts de ceux contre les propriétés et des quatre cinquièmes des délits. Que de gens déshonorés et dont l'avenir est perdu pour s'être abandonnés à l'intempérance !
Les vases et ustensiles, qui servent aux aliments et aux boissons, méritent d'occuper un instant notre attention, car leur altération peut produire les plus graves accidents.
Le cuivre est de tous les métaux celui qui donne lieu au plus grand nombre de ces accidents ; en effet, les acides, y compris le vinaigre, le vin, l'eau salée, les corps gras, le sang, lorsqu'ils séjournent dans le cuivre, y produisent du vert-de-gris avec la plus grande facilité; l'eau et l'air lui-même attaquent le cuivre, et l'on sait que le vert-de-gris est un poison violent. Si la quantité du poison est très-minim.e, il ne tue pas, mais il produit des coliques et des indispositions très-pénibles à supporter. Il est donc important de ne se servir que de vases de cuivre parfaitement et fréquemment étamés ; de ne jamais y laisser ni refroidir, ni séjourner les aliments sous
aucun prétexte. Les robinets de cuivre sont également très-dangereux, et devraient toujours être parfaitement étamés, et ils ne peuvent jamais être employés pour les barils à vinaigre.
Le plomb s'altère aussi avec la plus grande facilité, même au simple contact de Fair, aussi est-il prohibé par les ordonnances de police pour une foule d'usages, notamment pour recouvrir les comptoirs de marchands de vin. Tous les vases métalliques, au reste, nécessitent une surveillance très-active, car des sels vénéneux peuvent s'y former par le contact des acides, de l'eau salée, de la graisse, de Fhuile, du beurre, etc. L'étain et Targent seraient exempts de ces inconvénients, mais le premier contient souvent une proportion de plomb, et l'argent n'est pas toujours au premier titre ; il y a donc nécessité de tenir toujours très-propres les vases et ustensiles métalliques, quel que soit le métal qui les forme, et il ne faut jamais y laisser séjourner les mets. Le fer seul fait exception, son altération est tout à fait inoffensive
Les vases de métal non dangereux sont ceux qui sont fabriqués avec la fonte émaillée, ou le fer étamé; malheureusement leur durée est peu considérable et la tôle étamée elle-même qui résiste mieux que le fer-blanc s'use encore très-promptement.
Le bon marché du zinc a porté tout naturellement à fabriquer avec ce métal une quantité de vases et d'appareils, mais son altérabilité et les dangers qu'elle peut entraîner ont été l'objet de nombreuses discussions, si bien que la police sanitaire en à proscrit l'emploi dans
beaucoup de cas. Cependant on peut affirmer que le zinc n'est pas altérable par l'eau froide, ce qui permet déjà d'utiliser sans crainte l'eau qui a coulé sur les toitures de zinc, ou qui a séjourné dans des ustensiles formés du même métal. Dans beaucoup de fermes de France et de Belgique on se sert d'ustensiles de zinc pour le transport du lait, la fabrication des fromages et du beurre sans que l'on ait jamais signalé le moindre accident dû à cette cause. Ces faits ont surtout été mis en lumière par M. Gaultier de Claubry, et les recherches de ce savant modifieront peut-être les sentiments de défiance que l'on a généralement pour le zinc.
Les vases de grès, de porcelaine, de verre, de fer, de terre vernissée sont exempts de tous inconvénients. Cependant les poteries sont souvent recouvertes d'un vernis dans la composition duquel entre le plomb ou autres substances dangereuses. Il est donc nécessaire que ce vernis soit très-dur, qu'il ne soit pas susceptible d'être rayé par la pointe d'un couteau et qu'il soit assez adhérent à la terre qu'il recouvre pour ne pas s'exfolier par l'action du feu. Lorsque la poterie est neuve il faut la laver avec soin à l'eau bouillante ; il est même quelquefois nécessaire de l'employer d'abord à faire cuire quelques aromates afm qu'elle ne communique aux mets aucune saveur désagréable.