‹ Cours analytique de littérature génerale, tel qu'il a été professé a l'Athénée de Paris; (volume 2)Chapitre 14 sur 25 · ORES TE · texte numérisé non relu

ORES TE

Non , ce n*est pas moi ! non , ce n'est point Oreste !

« Un pouvoir effroyable a seirl conduit mea^coup&v « EsL^crablQ insirament 4*MA.ëte£nçl coufîfoiài^^ !9tç.

Dans .la. pièce de Gréhàiàqn^ Ore^te ignoi^ même ^uil a tué sa mare, et reTtent tranquille et content d'av^m puni rkifâme figiatke, lor9q«e> Palaatiède lui «apprend' le reste;

«( Votre tiiain redoutalile elhiît trancher sa vie, «.Dans ce fatal instant la-reme Fa^ saisie* * * « Vous,, sans ccmaîdiérjàr qui pooirait reltairi ( . « Une lûam que les di^u% armaient pour 1^ p^iiit^k ' « Vous avez d*un seul coup, qu'ilscondoisaimit peu;t étrej «( Fait couler tout le saog dont ils y ous^ firent ifai^e,

IS^t 1^ , \^ iUs^ 4*AgPineinQon s'abandanae;, ainsi que dans 1^ iwAgjé^^ de Yollrâr^.). à. um% le délire des remords qu'ils ont empcufitéft d'Buripîdfiy ii^%^ tous deux suiyejit le mouyensient. ht oiorr^an. .^s;Aareufl^ est plu& I)e9rtt dans GrébiVkv» : SQii:|^)i'ie>;i(|9Ujy.jfet^v un trait sublime , et qui nesii qualiii. h^ikét^^ é^m son trouble 3^ «roi^ descendte. aux enfhm^i ^ : •

« Que yoîs^ ? mèa afspect épouyahte les ombrM. ... « Que de ^gémissements I- que de cris douloureux L . • a Orqste^ ! . ^ . ;.^^ m'apj;>elle en <e s^ouv aSfreUx? «

Quoi de plus terribte et de> ]^kis ^vrai <f^ ié diés* ordve de* ce parricide ^ ^effi^^yé d^entendrei#o nofti, quîl.Ai ptononoe ktt*néitaeP Db diU. que l'auteur idut ce beau • lirait à* la rentontie d'un honmto ivre' qdi s'appelait et se répondait if>hafite Yoix.C)étt^ aifiec^ doteproÙTe deux choses, que le-gënier sait profite^ des moindres obsetratiohs' et 'tôiit' translormér', et que léis {ans làrag^ques effeïM ont leur parbdiis naturelle dans le contraste du bas au sublioie. /. 18

Vainement le célèbre Alfiéri prétend rédamer son titre d'originalité , en affectant des mépris pour les muses françaises , par lesquelles il fut formé , et dont il avait tu si long-temps les ouvrages sur nos théâtres. U est évident quil a suivi dans son Oreste la double trace de Grébillon et de Voltaire. Il ramène au cin-

quième acte son héros couvert du sang d'Egisthe; mais ignorant le parricide dont il s^est involontairement souillé. Le seul avantage qu'il me semble avoir droit de réclamer sur nos deux auteurs, consiste dans la supériorité de la scène de k*econnaissance entre Electre et son frère, et dans la véhémence quil ajoute au caractère fougueux d'Oreste. La fui'eur dont le transporte le souvenir des crimes de Clytemnestre est si fortement empreinte dans ce rôle, quelle lui donne une plus juste ressemblance avec TOreste antique. Le sien n'est pas résolu, comme dans les pièces grecques, à tuer sa mère; mais on sent, chaque fois qu'il s'en approche, qu'il est capable de le faire, et destiné à ce crime. Les traits étincelants de son dialogue font par-tout frémir. Lorsque reconnu de son ennemi, qui Tavait livré à ses gardes , il leur écha[^ ^ et poursuit le tyran , qu'il cherche daqs le paUis, « pei'sonne, dit-ii, « ne doit prétendre à égorger Egisthe que moi-même. »

Il n!est aucune épëe qui le doive frapper que la mienne. Holà, Êgistfcel où es- tu, lâche? Égisthe! où donc es -tu ? Tiens ! la voix de la mort t'appelle ! Où es-tu ?. . * W'y est;)! plus ? Ah !. inQme I te caches- tu ? C'est vainement. ... le centre du profond Érebe né te servirait pas de rçfuge.

Clytemnestre accourapt.,alor& au secours de son complice:

DE LITTÉRATURE. ùyS

Mon fils , aye pitié ! — Pitié ^ . . Dis « moi de qui je suis ûls ? Je suis le fils d*Atride.

Sf ot terrible dans cette situation. Bientôt après Ôreste irevient vers Electre s^applaudir de sa vengeance ; ixiais il ne raconte que la mort d'Egisthe, égorgé par sa main.

n pleurait le lâche !

O mon père ! un homme qui n'osait mourir , t'a tué !

Dans la scène suivante, Electre et Oreste interrogent Iliade sur le sort de leur mère : il frémit de le leur apprendre.

Raconte -moi : serait -elle ?. . . — Poignardée : répond J^jrlade. — Et par quelle main ? dît encore le màtheureua> Oreste.

Tu la perças dû glaive , sans t'en apercevoir , aveugle de^ foreur, et en courant sur Égisthe. — Oh I quelle horreur me saisit ! . . . Moi ! parricide !

A ces mots, les Furies s^emparent de son esprit, et la pièce finit par cette exclamation , qui rappelle les idëcfii de Tantiquité :

« O dure et inévitable loi d'un horrible destin !

La comparaison de <:%& diverses scènes modernes, avec les anciennes, témoigne que les étrangers y comme les nationaux^ nont osé déployer que la moitié du moyen de terreur * entièrement développé par les Grecs.

UHamlet de Shakespeare, et celui que notre Duci»en a noblement imité, <et 'la Séndramis de Voltaire, t^ntiennent des scènes remarquables en ceci, que le lili et la mère y sont eu. présenœ^ comme dans la

pièce d'Eschyle , et que lés menaces du fils et Tépou- Tante de la mère y éclatent aussi par ces vives saillies de dialogue, qui ne jaillissent que du choc dès grandes passions opposées, et qui distinguent les combinaisons d oii résulta la terreur extrême. Le succès de TeiSrayant interrogatoire qu'Hamlet fait subir à sa mère coupable , et de Tinstant où il lève le fer sur elle devant Tombre de son père , prévaut sur TefFet de Tentrevue de Ninias confondant Sémiramis. Je n ose vpus citer le dialogue de la scène du véhément Ducis, qui ne peut être bien exprimé que par les accents inimitables de Talma : ce nouveau Roscius lui seul est le digne organe de la Melpomène échevelée de notre moderne Eschyle. Si quelques-uns des lambeaux détachés de se# tragédies nous étaient venus en fragments de l'antiquité, noua n'hésiterions^ pas à les juger comme de précieux débris de leurs plus beaux modèles* Ce resp^table auteqr est au^i^essus de Crébillon , parce que sa terreur ne jjoaf che jamais sans pathétique. En effet assistez à la représentation iHAtrée et Thjreste^ elle vous épouvante sans vous attendrir. Ce n'est point assez pour son extraordinaire dénouement, que ce graiid \vtkt de dialogue, au moment qu'Ati^ présente à son ennemi la càu)^ rempUe du sang de son

fib égoiçé;

« Méconnais- tu ce sang? — Je reconnais mon frère.

. H fallait que d^ «i tewble« ressort se rdâchasseBt, 2fyk que le coiXiF çis^\ d'être si comprimé. CiHteipièoa m- pourtant mn^tmiiie ayec art , et ne mérite pas les mépris d« La. Barp^ Ko«^ y admirerona la sortie d#

}*lûthèBe) envoyé si dramatiquement à se» bo,urreaux: ^e fils innocent de Thyeste ya périr ; il demande quel «era le destin de son père et de sa maîtresse , après ^on cruel trépas; sentiment tendre et vrai d'une an^ qui croit ^e survivre, et que la mort ne détadbje p^ des intérêts de ce qu elle aime :

ATR^E.

' k Va , tu prétends en vain t'éclairçir de leur sort. « Meurs dans ce doute afTreux plus cruel que la mort. « De leur ^ort aux enfers va chercher qui t'instruise.

Et Plisthène, emmené par les gardes ^ se résigne, et sort en silence. Je ne connais rien de plus terrible et de plus touchant à* la -fois.

Il est plusieurs sortes de terreur, et de moyens source»

, . i> T 1 . . de la terreur

convenables pour 1 exciter; la terreur qui provient tragique. du péril d*un héros intéressant; celle qui accompagne une action dénaturée, rendue possible et vraisemblable par la fatalité , ou par les passions ; celle qui résulte des fantômes et des chimères de l'imagination frappée; celle que nous in^prime le spectacle des choses effrayantes, et cellcrci est la moins bonne; celle qu'inspirent les récits , et les images dans la diction ; et, enfin , celle qu'on peut nommer préparatoire, et qui agit dans- les expositions diverses des pressentiments et des humeurs des personnages.

La terreur préparatoire se développe durapt tout le cours des actes, et, dans, les premiers sur -tout, par les visions, les songes, et les signes des caractèr<^s. La nourrice des enfants de Médée , dans la, tragédie d'Euripide , ne sait quels noirs desseins médite cette femme ; et néanmoins elle recommande déjà iqu'on

«carte ces mêmes enfants de sa vue, disant que leur mère troublée roule sur eux des yeux de taureau : cette préparation tous indique aussitôt leur péril, sans trop TOUS Téclaircir. Jocaste , Thyeste , Iphigénie en Tauride, Pauline, et cent autres, s*agitent par aTance de Tisions affreuses. Je ne prendrai que le songe SAtha* Ue, comme étant le plus terrible ^ parce que -Racine est un modèle en tout ce qui tient à l'exécution. Cette reine a tu lui apparaître , dans la nuit, sa mère Jézabel,

« Même elle aTait encor cet éclat emprunté « Dont elle eut soin de peindre et d'orner son Tisage , « Pour réparer des ans rirréparable outrage. <« — Tremble , m*a-t-elle dit , fille digne de moi y « Le cruel dieu des Juifs remporte aussi sur toL « Je te plains de tomber dans ses mains redoutables, « Ma fille ! en achevant ces mots épouvantables, « Son ombre vers mon lit a paru se baisser : « £t moi, je lai tendais les mains pour l'embrasser, n Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange n D'os et de chair meurtris , et traînés dans la Êinge, « Des lambeaux pleins de sang, et des membres af&enx , « Que des chiens dévorants se disputaient entre eux !

de !• diction j^j ]ç choix dcs mots pleins d'horreur accroît Thor-

ur U terreur. ' f

reurdes circonstances de ce récit : tous retrouTez partout, dans le style de ce morceau, le soin exact des couTenances de terreur, aussi -bien conserTées que le sont les couTenances de pitié dans les fragments que j ai cités, en parlant de cette autre passion. Cette conformité des paroles et des choses est de tous les mystères de fart le plus important à pénétrer, et celui qui, en se joignant à la pureté grammaticale, fait la grand écrivain tragique.

la terreur quimprime le spectacle doit être plus ^^i^uvent , dans Taction , l'accessoire que le principal : ^^bouvent même elle est vicieuse*.

« Il est de ces objets que l'art judicieux « Doit olBrir à l'oreille et reculer des yeux.

Xe cœur de Raoul , offert aux regards du spectateur dans la pièce de Gdbrielle de Vergiy cause un effet plus dégoûtant que terrible ; reproche que méritent fréquemment les théâtres étrangers^ à Texception de ceux d'Italie. Il n'en est pas ainsi de la terreur qu^mpriment les images fantastiques : nous les blâmons l'intervention

des fantdmet

injustement dans les tragédies anglaises, puisque, je «t

' . " o , A X ^* jm. jgj viaions

le répète, elles sont communes dans les tracfédies réalisées grecques. L'ombre de Banco , assassiné par le prince Macbeth , et venant s^asseoir à sa table entre les con» vives, invisible pour eux, et visible pour le meurtrier lui seul, me parait une invention admirable, et digne d'être renouvelée. Prenons Favis du sag€ Adisson, dans son journal intitulé le Spectateur ^ ouvi'age brillant d'esprit et de goût.

« n peut y avoir certaines occasions où il est à « propos d'exciter ces mouvements : et, lorsqu'ils ne « viennent que pour aider le poète , on ne doit pas « seulement les excuser^ mai& y applaudir. C'est ainsi « que le son d'une cloche, dans la pièce qui a pour « titre, Venise Sauvée ^ tragédie d'Olway, fait trembler « tous les assistants , et imprime plus de terreui* que les « paroles n'en sauraient causer. L'apparition d'un fan^^ « tome dans la tragédie intitulée , Hamlet^ prince de • Danemarcky soutenue de toutes les circonstances

a8o CODRS ANALYTIQUE

« qui peuvent exciter l'attention ou Thorreur, est' un « coup de maître en ce genre. L'esprit du lecteur est «t merveilleusement bien disposé à lepouvante par « tous les discours qui précèdent la venue du fantôme^ « Le silence qu'il garde à son entrée, frappe vivement « l'imagination ; et toutes les fois qu'il parait , il de» « vient plus terrible. Qui peut lire sans être ému le « discours que le jeune Hamlet lui adresse en ces « termes .^*

OAPHÉLIE.

ft Le voilà.

HÂMLÉT.

<( ^Ministres du ciel ! daignez nous protéger. Qui que tu « sois, ange ou démon, de quelque séjour que tu sortes, « et quelque chose que tu viennes m'annoncer, tes traits « sont ceux d'Haii4et. Pourquoi tes os se sont -ils relevés? « pourquoi ton tombeau s'est-il ouvert? Quel motif t'engage « à paraître ainsi armé, comme si ta vue ne suffisait pas « pour causer de l'effroi ?

« Je ne désapprouve donc pas les artifices dont je « viens de parler,quand ils sont placés à-propos,et que la « noblesse des sentiments et des expressions y répond. »

Outre les simulacres extérieurs dont parle ici le critique anglais, il est des spectres que se figurent intérieurement les imaginations en déliré, frappées par les souvenirs j ou par les remords : ce sont les plus naturellement terribles. Transcrivons l'iin des monologues du Richard III de Shakespeare, traduit par Letourneur, morceau dignement loué par Voltaire, dont le bon goût au théâtre ne peut être accusé d'anglomanie. L'usurpateur, souillé du sang de toute sa famille, seul, au milieu des ténèbres, se parle de tou

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9es forfaits, et^on aiiie semble être, devant lui-même, cin interrogateur qui VépouTante. Il s'éveille en sursaut :

« Qu'on me donne un autre cheval ; — bandez mes plaies « — ciel ! aie pilië de moi ! — "Mais que fais-je ? — Ce n'est « qu'un rêve. — O lâche conscience, comme tu m'époum vantes ! — La lueur de ce flambeau me parait bleuâtre.... « Ne suis -je pas à l'heure de minuit? Une froide sueu^ « couvre mon corps tremblant. — Que crains- je donc? — « moi-même. — Il n'y a ici que moi seul. — Richard « aime Richard. — Y a-t-41 ici quelque ipeurtrier? Non... « >T- Oui, moi. Ma conscience a mille voix, et chaque voix « accuse un forfait , et chaque forfait me condamne et me « démontre scélérat. Le parjure, le parjure au plus haut « degré ! Le meurtre , le meurtre féroce , au degré le plus « abominable ! Tous les crimes divers , tous commis sous « toutes les formes, s'attroupent au tribunal de ma con- « science , et me crient tous ensemble , homicide ! homicide ! « Je tomberai dans le désespoir. — Il n'y a pas une créa- « ture qui m'aime...., et si je meurs, personne qui ait «'pitié de moi.... £h ! pourquoi les autres auraient -ils de « la pitié pour moi? — moi-même je n'en trouve aucune « dans mon cœur. — Il me semble que toutes les âmes de « ceux que j'ai fait périr sont venues dans ma tente, et « que chacune d'elles a menacé la tête de Richard de la « vengeance pour demain. »

Je ne crois pas qu'on ait jamais rendu si épouvantable la terreur qui bouleverse Timagination d'un criminel surpris par les remords : et quels que soient les vices des drames de Shakespeare, des morceaux siinspires le placent à côté des génies rares et supérieurs dans la tragédie, en observant de plus que 'c'est le

créateur de la fable attendrissante de Roméo, pleine d'une pitié tendre, qui excella dans la profonde terreur ! Mais^pour la gloire de Tart et pour la uôtreje veux pourtant qu'en ce genre il cède encore, ainsi que tous les auteurs dramatiques, le premier rang à noàre Corneille. Que dirait aujourd'hui la délicatesse de noi juges polis, sur un poète qui, voulant porter rémotion tragique à son comble, imaginerait une mère ayant assassiné son époux, faisant assassiner un de ses fils, et empoisonnant l'autre, et une maîtresse demandant à ses amants la tête de leur mère P Lui a-t-il fallu cet amas d'horreurs pour nous attacher? Où donc a-t«il puisé tant d'atroces infamies ? N'est-ce pas d'un cerveau troublé par les barbaries d'une révolution san- £^1ante que sont sortis de pareils monstres?. Tels sont pourtant les éléments du chef-d'œuvre intitulé Rodo" gune^ dont le sujet ^contient autant tV absurdités exécrables, que l'intrigue de l'OEdipe incestueux et parricide.

%• RcAu. Le fameux cinquième acte de RodogunCy presqu'eniute^îet tièrement composé d'une seule scène, me suffira pour

de j« piuë. yQjjg développer ce que j'ai à vous dire sur une nouvelle condition de la tragédie, celle qui consiste dans le mélange de la terreur et de la pitié. Ce bel exemple me dispensera de vous en citer un grand nombre d'autres. Suivez dans ses contours la longue et magnifique scène où le prince Antiochus se réconcilie avec sa perfide mère^ qui ne lui présejnte sa maîtresse et la coupe d'hyménée que pour l'empoisonner, après avoir fait poignarder son. frère. La seule réunion de ces tragiques personnages imprime d'abord la consterna-

%ion ; et le concours d'un peuple et des grands , au 'Oouronnèment et au mariage de leur nouveau roi, investit cette situation de la majesté dun pompeux spectacle. Le jeune prince, assis entre Gléopâtre et Hodogune, implacables et ambitieuses ennemies, contraste durant toute 1 action par son amitié fidèle et •déskitéressée pour son frère, et par ses sentiments, d^amour d'un côté et de respect filial de lautre, pour les deux princesses. Gléopâtre , feignant de sceller son hjmen, lui dit, avec une fausse douceur:

« Recevez de ma main la coupe niuptiale.

n la prend; et déjà le spectateur a sujet de frémir; mais il s'attendrit à l'instant sur ce prince, qui demande à revoir Séleucus, déjà mort.

« Mais si mon frère était le témoin de ma joie ! . . .

Ces paroles affectueuses, ce souvenir d^une ame frateraelle , ajoutent à la pitié qu'on prend pour cette sensible victime. Il saisit la coupe, on frémit encore. Timagène accourt, et suspend son danger par la nouvelle dé l'assassinat de Séleucus. Ce frère a voulu s'expliquer en mourant, et ses paroles , interrompues par son dernier soupir, n'ont pu découvrir à Antiochus qui de sa mère ou de sa maîtresse est coupable de cet homicide , et qui des deux il doit craindre pour soimême. Le mourant a dit, en parlant d'une main qui lui fut chère , et sans désigner encore laquelle est criminelle,

« Gardez -vous de la même main :

ft C'est .... La Parque à ces mots lui coupe la parole.

Ce vers jette à-la-fois la consternation dans tous les personnages, il répand l'effroi dans lame d' Antiochus^

et rend la sécurité au noir esprit de Cléopfttre.;QiMl tableau varié ! que de mouvements contrairea ! <fm d'objets de terreur et de pitié ! Ici le poëte devient ëoûi nemmept grand et théâtral : tout autre qu'un prince eût fait éclater ses alarmes en interro^tions autûtas, en exclamations brisées; mais Antiochus, moins homals que héros, n*en visage que la calamité générale dam son malheur particulier : il pressent tout ce qu'il noft s*avouer, et sa douleur s'exprime en ces termes augustei^ dont la gravité suspend Tétonnement, le laisse {daner sur la scène, en rallentissant Tintérêt de curiosité; et le sujet reçoit de-là cette pompe qui rayonne, de h majesté du langage.

« Rapport vraiment funeste, et sort vraiment tragique,

<t Qui va changer en plears Tallégresse publique !

1 O fr0i*e pins aimé que la clarté du jour I

« O rival aussi cher que m'était mon amour !

a Je te perds, et je trouve, en ma douleur extrême,

« Un malheur dans ta mort plus grand que ta nu>rt méniSi

« O de ses derniers mots fatale obscurité !

« En quel gouffre d*horreurs m*as-tu précipité? . ,

« Une main qui nous fut bien chère

« Madame, est-ce la vôtre, ou celle de ma mère ? « Vous vouliez toutes deux un coup trop inhumain ; « Nous vous avons tous deux refusé notre main : « Qui de vous s'est vengée ? est-ce l'une ? est-ce l'autre ? .

Le désespoir d'Antiochus , objet de la plus profonde pitié, remplit le reste de toute cette scène que prolongent, entre Cléopàtre et Rodogune, d éloquents débats qui ne font que rendre son doute plus cruel : cependant il ressaisit la coupe homicide ; il veut ache-

DE LITTÉRATURE. a85

veJr la cérémonie : nouvelle occasion de crainte pour steê jours , nouvelle terreur! Mais Rodogune innocente le retient, se méfie des projets de sa rivale, et demande qu on fasse Tépreuve du breuvage : nouvelle incerti-* tude! nouvelles fluctuations! La féroce Cléopâtretonn bée alors dans son propre piège, risque sa vie pour accomplir sa vengeance : ^lle porte le poison à ses lèvres, satisfaite d'en offrir les restes à son héritier, qu'elle s'efforce d entraîner à la mort : nouveau sujet de frémissement! enfin Antiochus va consommer le sacri* fice, quand Rodogune apercevant les effets du venin Jiur leur ennemie dénaturée , et tout-^-coup s'élancant:

« Seigneur , voyez ses yeux « Déjà tout égarés , troubles et furieux ,' « Cette affreuse sueur qui court sur son visage, « Cette goi^é qui s*enâe.. . Ah ! bons dieux ! quelle rage l

A cet instant , la terreur monte à son comble : Vhorreur d* Antiochus, la tragique allégresse de Rodogune, la pâleur et les tortures de Cléopâtre, tout porte le désordre et répouvante dans les âmes : et de cet incon** cevable choc de passions dramatiques, éclatent les vers les plus terribléis que dans l'excès de ses transports ait jamab pu dicter Melpômène.

« Règne ; de crime eâ crime enfin te voilà roi : « Je t'ai défait d'un père , et d*un frère , et de moi. « Puiisse le ciel tous deux vous prendre pour victimes , ^ Et laisser choir sûr vous les peines de mes crimes ! * 9 Puissiez-vou& ne trouver dedans votre union <t Qu'horreur , que jalousie, et que confusion ; « £t, pour vous souhaiter tous les nialheurs etisemblé^ « Puisse naître de vaut un fils qui me ressemble !

a86 COURS ANALYTIQUE

Interrogez les muses de tous les temps, de tous les pays^ elles tous répondront que Tart n*alla plus loin sur aucun théâtre de luniTers. Le public, témoin de ce grand acte, manifeste par son attentiM suivie, par ses sentiments toujours émus, que nulle condition ne manque à ce dénouement sublime « pour captiver sa curiosité, attacher son intérêt, saisir sa pitié , le tenir dans la terreur , et le remplir dun meiTeilleux étonnement. Si quelque humeur me rendait partial contre les commentaires minu* tieux de Voltaire sur les chefs-d œuvre de Coraeille^ elle naîtrait de celle qu'il laisse percer lui-même à chaque ligne dans son examen de Rodogune, Plus on le lit et mieux on découvre le soin qu'il prit de nuire à cette tragédie : il ne lui reproche les invraisemblances nécessaires des premiers actes, qu'en annonçant son approbation fondée sur la beauté du dernier; et, dès qu'il arrive à ce cinquième acte, on es( étonné de ne trouver encore que des critiques quil'anéan tiraient jusqu'à faire douter de ce qu'on y ado mire 9 si la puissance du génie ne se défendait toujours si bien, contre les attaques de l'erreur et les injustices d'une envie peut-être involontaire.

Vous conclurez, si mes opinions vous semblent motivées, que le mélange continu de la terreur et de la pitié concourt à la perfection du genre, puisque la seule pitié, sentiment trop mou et trop délicat, détend la force des ressorts tragiques, en relâchant les âmes et en les attendrissant pour des peines souvent communes; et puisque la seule terreur, sentiment atroce et repoussant, lorsqu'il est extrême.

roidit la contexture des drame», en inspirant une sorte de stupeur immobile, en séchant les cœurs, et en tarissant la source agréable de Tintérêt et des larmes. La compassion, avons-nous dit en commen* çant, prend sa racine dans la sympathie instinctive des hommes : la terreur tient aussi naturellement à F<m<i«ratBt di leur amour instinctif d^eux-mémes. L'homme sepou- daiuiaïutwre vante des maux, des périls, et de la destruction de ses semblables , par amour de soi ; et cette crainte lui vient du dehors : il s'effraye au souvenir , ou au pressentiment des dangers , des supplices , et de la , mort j et cette crainte , en agitant sa propre imagination, lui vient du dedans. Or, soit qu'on imite à. ses yeux les redoutables catastrophes du monde, objets visibles et extérieurs de son effroi, soit qu'on lui peigne les spectres et les rêves fantastiques de son cerveau troublé, objets intérieurs et sensibles de sa peur, il les reconnaît et s'en étonne, parce que la vérité le frappe toujours. Si le cœur le plus courageux , si l'esprit le plus docte et le plus sage , ne sont point à l'abri de se consterner par-fois eux-mêmes , dans la méditation , dans la solitude , ou dans les ténèbres, à quelles vbions ne peuvent donc pas se livrer les cœurs exaltés et timides, les esprits ignorants et crédules ? La tragédie ne crée donc point de chimères, en représentant les simulacres des frénésies humaines, et conséquemment , les personnages extatiques et superstitieux lui servent à produire ses effets frappants et irrésistibles; car, tirant tout du cœur humain , la terreur et la pitié extrêmes sont ses deux premiers mobiles. Ce double principe est commun à

r» beaatéc de Rodogvae, RC 6a celles hi Lm£oob.

a88 COURS ANALYTIQUE

tous les arts d'imitation ; et le plus beau modèle dant la sculpture ne remplit pas moins les conditiona du pathëtiqiie et de l'effroi que la scène de Rodogune, choisie par moi comme leplus beau modèle au théâtre* Comparez -lui. le groupe du Laocoon: si ce grandprêtre était lui seul en proie à la fureur d'un serpent^ sa statue offrant limage. 4e la moct physique, d'un homme déchivë'par unebâe;i|é<i|inieuse, nexcitenit qu'une désagréable horreur; mais c'est un père enlacé avec ses deux enfants par deux hydres qui les dévorent tous trois, et la destruction de ces trois ame* inséparables se joint à celle de leurs corps doulqu-r reusement blessés par les morsures. Les horribles nœuds des dragons qui les tuent n'apparaiss€»at. qu^ pour effrayer la vue, autour de ces touchantes £« gures dont l'expression vous pénètre , vous attendrit.i et que relève la belle tête du père, qui expire dans sa propre personne, et meurt dans celle de ses deux fils. Observez que la majesté de sa douleur en modère la convulsion odieuse, et rehausse la beauté de cel ensemble admii*abLe. Ainsi le déplorable Antiochus n'est pas seul aux prises avec l'exécrable Cléopâtre : il meurt à demi d abord dans la^personne de son firère Séleucus. Sa douleur, que réprime, à cette première atteinte, le respect et de son rang, et de sa mère, et.de son amour, ne défigure pas les traits héroïques de ce mal* heiureux prince. Les haines des deux rivales redoutées circulent long«temps, autour de lui, comme les deux serpents de Tantique statue, jusqu'au moment où lé poison a gonflé le sein de la reinie atroce que la catasf* trophe punit. Sa mort semblerait être celle d'une hi^

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deuse Grorgone qui révolterait le spectateur, 5i l'éclatant pathétique^ en se déroulant sans cesse dans les sinuosités de cette longue scène, ne tempérait par sa splendeur tout ce que son assemblage' dramatique a d'horrible et de dénaturé.

J'établis ce parallèle entre lé Laocoon et la Rodogune, pour faire sur-tout setitir que c'est peu de savoir passîdiàner les rôles et la diction , et de faire respirer le

marbl*e ou la toile, mais que cest Fart de groupper les |>ersonnages qui signale toute la force d une invention créatrice. Un beau caractère offert n'est qu'un portrait; de justes maximes et de hauts sentiments ne sont que des tissus d^éloquence; mais il faut des ensembles et des tableaux. Décomposez les situations vraimen t théâli:ales, vous vous convaincrez qu elles résultent d^une combinaison d'attitudes entre des passions extrêmes hardiment opposées, qui se rencontrent en un point, et qui, pour ainsi dire, appelées à un rendéz*vous, s*7 heurtent, et se livrent un combat, qui cause par ses chocs surprenants et impétueux, les frémissements, le plaisir , et les acclamations du public.

On arrive au complément de toutes les émotions propres à la tragédie , lorsqu'aux effets du mélange d'une terreur non commune, et dune pitié non vul* gaire, se joignent le concours des nobles circons* tances, l'appareil et le langage qui constituent le grand et le sublime.

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